Débat: Marie-Pierre Frondziak – Thibault Isabel “Freud et le religieux”

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    Freud

    La philosophe Marie-Pierre Frondziak a publié un ouvrage intitulé Croyance et soumission (L’Harmattan), dans lequel elle montre que les pensées de Spinoza et de Freud aboutissent à une analyse critique des religions : la foi contribue à un mode d’appréhension du réel fondé sur l’imagination ou le fantasme plutôt que sur la raison. Thibault Isabel, qui n’est pas non plus chrétien, conteste cependant cette réduction freudienne du phénomène religieux à la sphère du fantasme, en affirmant que l’interrogation sur le mystère de l’Etre n’a rien d’un questionnement infantile et que l’imaginaire des mythes participe d’une vision adulte et riche de l’existence.


     

    Thibault Isabel : L’opposition radicale de Freud à la religion est indéniable, même si le père de la psychanalyse la jugeait à certains égards nécessaire au processus de civilisation et doutait que l’homme pût s’en affranchir sans dommage, car l’effondrement des tabous qui s’en suivrait libérerait les pulsions jusqu’à un tel degré de sauvagerie que nous serions condamnés à la barbarie. Mais disons que Freud adoptait en cela une attitude très pragmatique, avec l’idée en arrière-plan que la plupart des hommes sont incapables de se contrôler s’ils n’ont pas peur du gendarme – et le plus effrayant des gendarmes est incontestablement Dieu. Pour le reste, Freud percevait la religion comme une attitude infantile, témoignant d’une angoisse primaire face à l’existence que les rassurantes bondieuseries de l’Eglise ont pour but d’apaiser.

    C’est ce que de nombreux psychanalystes de la première génération lui ont reproché, parmi lesquels Otto Rank et Carl G. Jung, qui étaient l’un comme l’autre très influencés par Nietzsche. Rank et Jung considéraient tous deux qu’il pouvait exister dans la religion des aspects potentiellement imaginaires ou fantasmatiques, comme l’imago paternelle idéalisée du Dieu protecteur et providentiel, ou bien encore la simplification morale du monde entre le bien et le mal, qui aboutit à nous ranger dans le camp du bien et à dénigrer la part d’ombre de notre personnalité, pourtant nécessaire à notre harmonie intérieure ou à notre créativité. Ils reprochaient aussi à certaines religions une posture plus typiquement névrotique, qui nous enferme dans un carcan rigide de culpabilité et de ressentiment à l’égard de nous-mêmes. Certes, la personnalité humaine nécessite de se structurer pour accéder à la maturité, mais cette structuration implique de la souplesse autant que de la rigueur pour ne pas verser dans l’extrême de la rigidité. Or, les religions abrahamiques manquent cruellement de modération, d’ouverture, de flexibilité, car elles sont écrasées par leurs dogmes.

    Le phénomène religieux ne se ramène pas intégralement à ses errements occasionnels et traduit en même temps la sensibilité de l’âme humaine à tout ce qui dépasse le champ de la raison logique.

    Reste que le phénomène religieux ne se ramène pas intégralement à ses errements occasionnels et qu’il traduit en même temps la sensibilité de l’âme humaine à tout ce qui dépasse le champ de la raison logique. Etre rationnel est une très bonne chose, dans l’existence profane ; être raisonnable n’est jamais un mal non plus, sur le plan de la sagesse et de la conduite de sa vie. Mais, si toute notre existence se ramenait à la froide raison spéculative, plutôt qu’à des formes intuitives, imaginatives et créatives de la raison, notre contact avec le monde extérieur en serait affadi. Le fantasme est un signe d’immaturité, parce qu’il refoule le réel ; mais l’imagination a malgré tout ses vertus : loin de nous isoler en nous-mêmes, elle nous connecte à la vie dans son flux incessant. Les vieilles religions païennes et bien des courants hérétiques juifs, chrétiens ou musulmans nous en ont donné l’exemple. Nietzsche avait des mots très durs contre le christianisme paulinien et son universalisme transcendant, mais il n’en attendait pas moins le retour de Dionysos.

    Freud, quant à lui, portait un regard plein de cynisme sur la religion. Il la dénigrait comme névrotique, tout en considérant que l’humanité était incapable de vivre en dehors de la névrose et que la civilisation ne pouvait être au mieux qu’une cage dans laquelle nous enfermons nos pulsions.

    Jung et Freud

    Marie-Pierre Frondziak : Freud n’était ni aussi pessimiste ni aussi cynique que vous le dites. Dès l’Avenir d’une illusion, dans les derniers chapitres, il explique deux choses. La première est que, contrairement à ce que l’on affirme, peut-être que la religion n’est pas au fondement de la civilisation, mais que c’est celle-ci qui l’a produite pour se soutenir. Et, si c’est le cas, on peut donc s’en passer. La religion ne serait qu’un « habillage » facilitant la vie commune, mais qui autorise l’infantilisation des hommes, les maintient dans l’ignorance et dans l’aliénation.

    La deuxième chose est que, si l’on refoule correctement les désirs qui sont pour nous inacceptables, on échappe à la névrose. Le névrosé est celui qui souffre du refoulement, c’est-à-dire d’un refoulement qui s’est mal fait, ou partiellement, et les symptômes névrotiques sont la trace de ces désirs refoulés. Autrement dit, si le refoulement a été efficient, il n’y a pas de retour déguisé sous la forme de symptômes, les désirs refoulés ont trouvé leur place dans l’inconscient. Pour guérir de la névrose, il faut donc « reconnaître » ces symptômes comme des désirs déguisés. Il faut comprendre les symptômes et donc les dépasser. Il en est de même pour la religion, selon Freud. La religion est le « symptôme » de notre refoulement collectif et, en tant que telle, elle doit être dépassée. Elle a eu son utilité, elle a permis l’intégration d’interdits et le renoncement à nos désirs de toute-puissance, elle nous a rassurés, mais elle en est venue à un point où aujourd’hui elle nous dessert, comme les symptômes névrotiques finissent par empêcher le névrosé de vivre sans être trop malheureux.

    Freud fait ainsi le pari de la raison, de la compréhension et de la libération. Pour s’humaniser, se construire, il faut dépasser les blessures narcissiques ; et sortir de la religion, c’est sortir de l’infantilisme.

    Freud fait ainsi le pari de la raison, de la compréhension et de la libération. Bien sûr, cela n’enlèvera absolument rien à notre caducité, nous demeurerons des êtres infiniment fragiles et insignifiants, nous resterons des « roseaux », mais des roseaux pensants comme nous le dit Pascal. Or, pour s’humaniser, se construire, il faut dépasser ces blessures narcissiques ; et sortir de la religion, c’est sortir de l’infantilisme. L’homme, pour se tenir debout, pour être libre, doit faire face à sa condition. Ce n’est certes pas facile, mais il dispose de moyens pour affronter seul la réalité, quelque dure qu’elle soit. Freud fait même preuve d’un optimisme important. Il pense qu’avec le temps, la raison et l’expérience triompheront contre la religion qui vit semble-t-il ses derniers moments.

    Nous sommes bien placés aujourd’hui pour savoir que ce n’est pas le cas, sauf à croire qu’il s’agit effectivement de ses derniers soubresauts et que c’est pour cela qu’ils sont si violents. En effet, ceux qui croient en Dieu ne peuvent admettre qu’il n’existe pas et que la religion n’est qu’illusion, car, sinon, leur « monde s’écroule », comme nous le dit Freud. De fait, si l’existence n’a de sens qu’au travers de la religion, la fin de celle-ci est impossible à supporter. A l’inverse, si l’on fait le pari de la raison et du savoir, tout est possible.

    Cela dit, il est vrai que dans Malaise dans la civilisation, Freud s’est montré moins optimiste, mais il n’y prône pas pour autant une acceptation du phénomène religieux. Il ne remet pas en question les arguments énoncés dans l’Avenir d’une illusion.

    Croisades

    Thibault Isabel : Je ne crois pas moi-même que la psychologie individuelle puisse être parfaitement normale – en cela, je rejoins Freud – ; il n’empêche qu’à mes yeux le refoulement n’est jamais bénéfique. Réprimer ses pulsions pèche par excès de rigidité, là où les libérer de manière brutale pèche par excès de laxisme. Les désirs doivent être structurés, encadrés, raffinés, certainement pas refoulés. Il y a un juste milieu entre la névrose et le narcissisme, qui se nomme « équilibre » et « maturité ». Ce juste milieu n’est jamais absolu ni définitivement acquis ; mais il doit être notre horizon. Freud, lui, n’a pas su sortir de la névrose, d’où son étatisme conservateur et patriarcal, son indifférence à l’imaginaire religieux et sa mansuétude concomitante envers l’aspect purement institutionnel sinon dogmatique de la religion comme instrument de régulation sociale.

    Je crois aux morales de l’affirmation de soi, aux morales vertuistes et héroïques de l’Antiquité (Homère, Aristote, Confucius), plutôt qu’aux morales de l’interdit héritées du judéo-christianisme, dont Freud n’est jamais sorti. Même la morale républicaine moderne – kantienne bien plus qu’aristotélicienne – n’a fait que reprendre le schéma déontologique chrétien en le sécularisant. Au fond, Rank et Jung, contrairement à Freud, cherchaient à réhabiliter ces morales anciennes, et c’est en cela qu’ils voyaient un secours possible dans le sain imaginaire religieux, qui nous arrache au pur rationalisme névrotique. Ils voulaient concevoir un rapport à la raison qui fût ouvert à l’irrationnel mythologique, au désir, à l’élan vital, sans pour autant leur lâcher la bride. La religion n’était pas toujours pour eux un opium du peuple, même si elle l’est malgré tout en certains cas, dans ses pires moments.

    Carl Gustav Jung
    Carl Gustav Jung

    Marie-Pierre Frondziak : Je ne vois pas Freud aussi raide moralement que vous le décrivez. Je ne suis pas certaine qu’en affirmant qu’il est impératif de refouler, il n’y ait vu qu’une affirmation morale ou moralisante. Simplement, celui qui ne refoule pas devient fou, car il se trouve en complète contradiction avec le réel qui s’impose à lui.  La psychanalyse vise justement à revenir sur ces désirs enfouis qui font souffrir, pour les mettre à distance et les comprendre, non les oblitérer. Aussi, je ne pense pas que la démarche freudienne ait pour visée une morale « fermée », car toute compréhension est justement ouverture et élan, voire dépassement. Il est vrai que Freud se réfère aux interdits fondamentaux, celui du meurtre, de l’inceste et de l’anthropophagie, mais le triangle lacanien réel/imaginaire/symbolique s’y réfère également et je n’ai pas le sentiment que Lacan soit réactionnaire sur le plan moral. Ces interdits interviennent simplement dans la construction de notre humanité.

    Quant à la formule de Marx : « La religion est l’opium du peuple », elle signifie pour lui non pas que la religion rend le peuple soumis ou endormi, mais qu’elle l’aide à supporter la difficile existence qui lui est faite. Et, d’ailleurs, Marx ne dit pas qu’il faut supprimer la religion, mais qu’il faut supprimer les conditions terribles qui sont faites au peuple et qui le contraignent à avoir recours à la religion pour les endurer. De la même façon, Freud a cette formule pour expliquer la dépendance à l’égard de la religion : « Sans elle, l’homme ne supporterait pas le poids de la vie, la cruelle réalité ». Selon Marx, la religion nous soulage de la dure réalité économique mise en place par les hommes, alors que, selon Freud, elle nous soulage de la cruauté même de l’existence.

     

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