Denis Collin et Marie-Pierre Frondziak: “La force de la morale”

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    Les éditions R&N viennent de publier La force de la moraleun essai cosigné par Denis Collin et Marie-Pierre FrondziakLoin de prôner un retour à la bonne vieille « moraline », les deux philosophes tentent au contraire de reconstruire à nouveaux frais une pensée de la liberté du sujet, qui ne prive l’individu ni de la nature ni de la société. Leur réflexion porte sur la possibilité d’une morale commune – partageable par tous – à une époque où les valeurs sont en crise et où les repères vacillent. Nous livrons ici quelques bonnes feuilles de leur ouvrage.


     

    L’illusion de la morale minimale.

    Toutes ces tentatives de réduire la morale à quelques règles, qu’un individu parfaitement égoïste (mais non envieux) pourrait s’imposer en vue de maximiser son intérêt propre, conduisent dans une impasse.

    Tout d’abord, ces morales minimales reposent sur une anthropologie erronée. Elles partent du point de vue que, naturellement, l’homme est isolé « comme un pion au jeu de trictrac » selon la formule d’Aristote, et qu’il est, à l’état de nature, comme une bête sauvage mais une bête sauvage calculatrice. Cette vision prétendument réaliste de la nature humaine est complètement fausse. L’homme est naturellement un être communautaire, un « vivant politique » qui possède la parole. Cela ne veut pas dire qu’il est bon avec les autres, toujours juste, et que le monde aristotélicien serait un monde de bisounours ! Mais cela veut dire que l’existence de chaque individu est intrinsèquement liée à celle des autres, indépendamment de tout calcul rationnel.

    En second lieu, ces morales minimales sont psychologiquement erronées. Nous n’avons pas seulement besoin des autres parce qu’ils nous sont utiles, parce qu’ils nous permettent de satisfaire au mieux nos besoins. Nous avons besoin des autres pour eux-mêmes, tout simplement parce que nous ne pouvons véritablement vivre qu’en compagnie des autres humains, qu’en nouant avec eux les liens de l’amitié. Les autres peuvent nous être insupportables, mais sans eux nous mourons de froid. Les hérissons de Schopenhauer résument bien notre condition : les hérissons se serrent les uns contre les autres parce qu’ils ont froid, mais en se serrant trop fort, ils se piquent et se séparent, mais alors ils ont à nouveau froid…

    Nous avons besoin des autres pour eux-mêmes, tout simplement parce que nous ne pouvons véritablement vivre qu’en compagnie des autres humains, qu’en nouant avec eux les liens de l’amitié.

    Ces morales minimales se veulent débarrassées de toute présupposition métaphysique. Elles ne feraient appel qu’au bon sens et à la logique. Mais il n’en est rien. Elles ont un arrière-plan social et idéologique, découlant du triomphe sans opposition de l’économie de marché, qui leur donne toute leur force et leur pouvoir de séduction, et leurs catégories ne sont qu’une expression d’un certain type de rapports sociaux, ceux que tissent les individus placés sous la domination du mode de production capitaliste. Cependant, une société qui serait une société capitaliste pure serait à proprement parler invivable. Elle ne serait composée que de sociopathes dont nous devrions en premier lieu nous méfier.

    L’envers de la morale minimale est un monde où les individus vivent absolument séparés les uns des autres et unis seulement par des contrats régissant la juste rétribution de leurs intérêts. Bien souvent, c’est à cela que ressemble notre monde. Quand on commercialise des applications qui permettent de contractualiser les relations entre un garçon et une fille qui décident de sortir ensemble pour une soirée, afin de faire valoir, le cas échéant, ce contrat devant un tribunal, on a une mise en œuvre évidente mais parfaitement hideuse de la morale minimale. Quand la morale minimale triomphe définitivement, la société tout entière est prête à basculer dans le monde d’Orange mécanique.

     

    La force de la morale, Collin Frondziak

    Ethique ou morale ?

    La distinction entre ce qui relèverait d’une éthique (privée) et d’une morale (publique) est des plus ardues. Par exemple, si je suis chrétien, je ne m’autorise pas à légitimer le suicide mais si je ne suis pas chrétien, je peux m’autoriser le suicide (à la manière des stoïciens). Que doit-on faire entrer dans le champ de la morale ? Par exemple, le suicide pourrait ne concerner que l’individu — ma dernière liberté, celle qu’on ne peut guère me prendre, est la liberté de disposer de ma propre vie. L’attitude à l’égard du suicide relèverait ainsi de l’éthique individuelle. Mais que faut-il faire quand on est confronté à la volonté de mourir de quelqu’un ? L’homme qui a envie de se noyer, doit-on le laisser se jeter dans l’eau ? Au nom du fait que je m’autorise à décider de ma propre mort, puis-je ne pas avoir à me soucier de la volonté de mourir des autres ? Exemple limite dira-t-on, mais en vérité il n’est guère de principe qu’un individu puisse adopter pour lui-même sans le penser dans son rapport aux autres.

    La séparation entre éthique et morale contribue à réduire le champ de la morale au domaine strictement régi par le droit.

    Le principe fondateur du libéralisme politique et de la tolérance religieuse est le principe de la séparation entre ce qui relève des choix privés et ce qui participe d’une morale commune, mais peut-être faudra-t-il admettre que la ligne de démarcation entre ces deux domaines ressortit elle-même à une décision publique et à une certaine conception de la morale publique commune. On en verra plus loin quelques conséquences. La séparation entre éthique et morale contribue à réduire le champ de la morale au domaine strictement régi par le droit (comment assurer la cohabitation de la liberté des individus) et à abolir progressivement toute référence autre que purement verbale à des « valeurs » communes. Or si le droit n’est que la règle de coexistence de la liberté des individus, il est nécessaire et non suffisant pour qu’une société relativement stable puisse exister. Il doit y avoir une moralité commune, une « Sittlichkeit » pour parler le langage de Hegel qui unit les citoyens par-delà le simple formalisme de la légalité. Ce point est crucial. Politiquement, il sépare les républicanistes des libéraux ; moralement, les tenants d’une conception substantielle du bien commun de ceux d’une « morale minimale ».

    Quoi qu’il en soit, il ne s’agit pas pour nous de renoncer complètement à la distinction entre morale et éthique, on pourrait dire entre les deux pôles de la réflexion morale, mais de souligner combien elle est problématique.

    L’importance de la tradition.

    On ne peut créer du nouveau qu’en prenant la défense de l’ancien. Le révolutionnaire et le conservateur ne s’opposent pas, mais s’unissent. Du même coup, le refus radical du passé, le refus des Ancêtres, le mépris intellectuel à l’égard des plus vieux sont le propre d’une classe d’hommes qui n’espèrent plus rien d’autre que l’éternisation du présent, d’un présent sans futur parce qu’il n’a pas de passé digne.

    Il ne s’agit sans doute pas de professer un respect absolu des Anciens. Comme le disait Oscar Wilde, « Les enfants commencent par aimer leurs parents ; devenus grands, ils les jugent ; quelquefois, ils leur pardonnent. » Devenir adulte, c’est bien être capable de juger le passé, mais pour le juger encore faut-il le connaître et savoir discerner ce en quoi nous en sommes tributaires. Un enfant dit un jour à son grand-père : « toi papy, les ordinateurs et les téléphones portables, ce n’est pas de ton temps ». Il oubliait tout simplement que les ordinateurs et les téléphones portables sont les inventions ou le fruit des inventions de la génération de son grand-père. Essayons donc de ne pas raisonner comme des enfants qui croient encore que le monde est né avec eux.

    À cette forme réfléchie de respect des Anciens, il faut une contrepartie : cette obligation qu’ont les générations les plus âgées de transmettre le savoir et l’expérience acquise aux « nouveaux », afin que les « nouveaux » puissent à leur tour inventer et créer leur propre ancienneté.

    Denis Collin et Marie-Pierre Frondziak

     

    Vous trouverez une large sélection d’ouvrages publiés aux éditions R&N, parmi lesquels La force de la morale, sur le site de la librairie Mollat.

    La force de la morale, rn éditio

     

     

    1 COMMENTAIRE

    1. Bonjour,

      merci pour votre article.

      Pouvez-vous me conseiller des ouvrages sur la morale? (en plus de “La force de la morale”)

      J’aspire à une vie philosophique et le sujet semble bien vaste. Je cherche les bons outils avant l’ascension du mont Philosophicus.

      Merci d’avance.

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