Nicolas Ghersi: “Réflexions sur la naissance de l’Etat”

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    Delacroix

    La naissance de l’Etat moderne traduit le passage d’une société traditionnelle fondée sur l’honneur à un cadre bureaucratique plus centralisé, où l’Etat s’arroge le « monopole de la violence légitime », selon la formule de Max Weber. L’historien Nicolas Ghersi revient sur les étapes de cette métamorphose anthropologique qui va façonner notre époque.


     

    Certains anthropologues voient l’origine des Etats dans des sociétés où prédominait la fidélité personnelle au chef (sociétés dans lesquelles les hommes du chef allaient jusqu’à l’accompagner dans la tombe) ; l’apparition d’un appareil d’Etat, bureaucratique et administratif – très ancien, puisqu’on en trouve des traces à Mycènes, à Babylone et à Sumer, et bien sûr en Egypte ou en Chine – serait à la fois l’extension et la négation d’un pouvoir fondé sur la fidélité personnelle : la fidélité se définit par rapport à l’institution et non plus à la personne, et l’honneur est remplacé par l’étiquette ou le règlement. Néanmoins, entre la naissance de l’appareil d’Etat et la soumission de toutes les énergies et de tous les principes qui animent une société aux rouages étatiques, la route est longue.

    Les vieilles sociétés à honneur.

    Dans le monde grec, c’est le beau et le bon qui font le bien, la kalokagathia étant synonyme de probité et de prud’homie. La gloire fait encore la réputation (eukleia), et l’excellence requise par la noblesse de sang (aretê), qui tire son nom du dieu de la guerre, exige bien sûr ardeur et courage (thumos). La Cité athénienne, mieux sans doute que les pays d’ethnê, prône la réconciliation, invente le politique, préfère la philosophia à la philotimia (propension à acquérir les honneurs) et jugule la violence, tout en entérinant la stasis, cette division et déchirure qui écarte d’abord ceux que souille le déshonneur (cf. N. Loraux, La Cité divisée). Dans la Cité d’Athènes, plutôt que de venger Harmodios et Aristogiton, on leur dresse une statue. Le refus de l’hubris et la promotion du mérite (les honneurs : ai timai) ne résument pas tout. Aristote, dans l’Ethique à Nicomaque et la Rhétorique, fait deux fois au moins l’éloge de la colère parce que la vengeance la légitime. La logique communautaire de la vengeance était affaire de dignité et de respect dans ces anciennes sociétés de l’honneur. Attenter au statut d’un personnage dans la cité conduisait à remettre en cause la stature des lignages, et, par extension, la constitution de l’ensemble social.

    Au Haut-Moyen-Age, la cour du roi, et elle seule, doit échapper aux mécanismes de la faide, et la violence publique se substitue alors à la vengeance privée.

    L’honor des Romains avait à la fois le sens abstrait d’ « honneur décerné à quelqu’un » et le sens concret de « hautes charges ». Au Haut-Moyen-Age, la cour du roi, et elle seule, doit échapper aux mécanismes de la faide, et la violence publique se substitue alors à la vengeance privée. Cependant, vengeance et composition existent simultanément, alternativement ou successivement, comme dans l’affaire de Sichaire et d’Austregisèle rapportée par Grégoire de Tours. Même si l’intrusion de l’Etat et du Code dans les affaires d’honneur n’en est qu’à ses débuts, le détail est d’importance. Le rôle de l’Eglise est décisif mais ambigu. Trêve de Dieu ou paix de Dieu sont autant d’occasions de concilier l’honneur qui importe de se venger ou plutôt de clamer qu’on va le faire avec l’intérêt matériel et moral qu’on a à la paix. Evans-Pritchard notait que chez les Nuer du Soudan, on sollicitait parfois en sous-main l’anathème des chefs à peau de léopard.

    Nicolas Ghersi: "Réflexions sur la naissance de l'Etat"
    L’honneur grec reposait sur la gloire

    Qu’est-ce que l’honneur traditionnel?

    Le mot « honor » désigne au IXe siècle autant la « haute charge » que le revenu qui permet de l’exercer, comme c’est le cas pour les comtes et les évêques. L’honneur se mesure alors à la taille du coffre, comme il se jouera au XVIe siècle à la hauteur du tas de fumier ou au XIXe à l’épaisseur du cigare… Précisons : la richesse n’est pas perçue tout d’abord comme une supériorité parce qu’elle permettrait d’obtenir plus de choses que les autres, mais bien d’une façon « symbolique », parce qu’aux yeux de la société, elle est le signe ostentatoire, et non la cause ou le moyen, de la supériorité. Au fond, entre le riche marchand drapier florentin dont les coffres débordent et le chef tribal paré de plumes, il n’y pas tant, comme on pourrait le penser, une différence de nature (supériorité concrète plutôt que supériorité symbolique), mais une simple différence de degré. Dans tous les cas, la domination repose d’abord sur le prestige symbolique des acteurs. Et, précisément, le fait que l’honneur et la taille de la bourse aillent ensemble montre bien que l’on n’est pas encore à l’heure de la société « moderne » gouvernée par la recherche de profit et le libre-échange.

    Au Moyen Age classique, l’honneur désigne donc la « réputation glorieuse », on chante les faits d’armes et la chevalerie est assimilée à la noblesse.

    Après l’an mil, le mot « honneur » désigne aussi bien des fonctions que des terres, des droits que des charges, des dignités que des pouvoirs : autant d’éléments concrets, ce qui n’interdit ni la gloire, ni le symbole. « Il marque la hiérarchie sociale en désignant ceux qui, dans un groupe social donné, dominent ce groupe » (C. Gauvard, « Honneur », Dictionnaire du Moyen Age). Telle est la signification de l’envoi à cour d’Arthur des prisonniers faits par Perceval. Dans la littérature médiévale, le roman de Raoul de Cambrai semble une des meilleures descriptions du fonctionnement d’une société d’honneur. L’ensemble de l’intrigue dépeint une telle société ; on voit en effet les héros se rapprocher puis devenir d’irréductibles ennemis pour des incidents qui, à nos yeux de modernes, ne le justifient pas. Il y a au moins trois retournements de situations et d’alliances qui répondent à des dettes ou des viols de l’honneur et qui sont présentés comme évidents. Au Moyen Age classique, l’honneur désigne donc la « réputation glorieuse », on chante les faits d’armes et la chevalerie est assimilée à la noblesse. Les non-nobles sont des « vilains », et se reconnaissent au labeur, à la noirceur, à la brutalité des mœurs. Ainsi, non seulement une fois de plus l’honneur se confondait avec l’aristocratie guerrière, mais c’est en son nom que se construisaient deux identités sociales antithétiques et profondément clivées, nobles et non-nobles.

    De la vengeance personnelle à la justice d’Etat.

    De la vengeance personnelle à la justice d'Etat
    L’honneur chevaleresque

    Une évolution se dessine à la fin du Moyen Age, à mesure que la vengeance tend à être refoulée. Les homicides commis pour l’honneur sont toujours considérés comme un « beau fait », mais la violence licite tend à être mieux définie et restreinte. L’homicide commis pour l’honneur doit être justifié devant les tribunaux ou pour obtenir la grâce : il évolue vers la légitime défense. L’honneur tend aussi à être réservé, cette fois dans les faits, aux couches supérieures de la société, en particulier aux nobles dont l’honneur repose sur le sang et l’hérédité plus que sur la réputation, même si celle-ci reste un élément important de la définition de la noblesse. Les biens, les titres, la mémoire du lignage constituent une épaisseur qui les rend imperméables au jugement des autres et que peu de non-nobles peuvent acquérir. Chez les nobles, les bâtards ne sont pas signe d’infamie comme chez les non-nobles, mais un élément supplémentaire de réussite sociale. D’ailleurs, les nobles bénéficient d’un certain nombre de privilèges reconnus, comme celui de se battre en duel, lequel évolue vers la défense du point d’honneur. A la fin du Moyen Age, un petit nombre d’hommes, recrutés parmi les nobles et chez quelques non-nobles, ont donc confisqués l’honneur pour s’affirmer au sommet de la hiérarchie sociale.

    « Qu’est-ce que l’honneur ? Un mot. Qu’est-ce que ce mot honneur, qu’est-ce que cet honneur ? ». « De l’air », du vent.

    Cette évolution marque de fait l’entrée dans une « société à Etat », où la violence publique se substitue à la vengeance privée. Comme dans bien d’autres domaines, les sociétés proto-industrielles du XVe siècle amorcent un virage décisif. Au service du roi d’Angleterre, sir John Fastolf fut un temps privé de l’ordre de la Jarretière pour avoir quitté le champ de bataille de Patay, face à Jeanne d’Arc et aux Français, le 18 juin 1429. Fut-il sage, fut-il lâche ? La question fut posée. Du moins le débat se situe-t-il tout à fait dans la ligne de l’idéologie chevaleresque du Moyen Âge finissant. Les arguments ne manquèrent pas au Fastolf de l’histoire. Mais on peut gager qu’il n’alla pas aussi loin que le Falstaff de Shakespeare, qui compare dans les Joyeuses Commères de Windsor l’honneur au dérisoire écusson ornant le tombeau du chevalier et quand il résume son « code d’honneur » dans une formule qui aurait horrifié Charny et ses compagnons de l’Etoile : « Qu’est-ce que l’honneur ? Un mot. Qu’est-ce que ce mot honneur, qu’est-ce que cet honneur ? ». « De l’air », du vent. Si le Falstaff de Shakespeare est un anti-héros, si les Montefeltre sont autant de fiers condottiere que des courtisans et des mécènes (Balthazar Castiglione), Blaise de Montluc s’efface devant Bramante ou La Boétie et les matamores et rodomonts, tout droit jaillis des guerres du Roussillon et d’Italie, ne sont bientôt que des figures de théâtre. Quand d’Artagnan arrive chez Monsieur de Tréville, la Paulette vend la noblesse au plus offrant, Richelieu et Mazarin interdisent le duel, les fiers châteaux sont rasés et la société de cour d’après la Fronde est massée à Versailles. A Châteauneuf-de-Contes, 497 coseigneurs, boutiquiers et avocats niçois, se partagent 640 parts de seigneurie, tandis que, dans le village voisin, les paysans se débarrassent des seigneurs, revendiquant leur part d’honneur, devant notaire. Alors, Diègue, à son fils incrédule, se fait le gardien de l’honneur familial. C’est la leçon des anciens aux modernes : « Mais qui peut vivre infâme est indigne du jour ».

    Le roman "Les trois mousquetaires" d'Alexandre Dumas
    Le roman “Les trois mousquetaires” d’Alexandre Dumas met en scène la fin des sociétés à honneur et l’interdiction des duels

    Emergence de la personnalité moderne.

    « L’âge d’or de la conscience et de la responsabilité » est, selon Marcel Gauchet, celui de la personnalité moderne ou de l’individu du compromis (cf. La Démocratie contre elle-même, 2002, pages 250-260). D’une certaine façon, le passage de Corneille à Racine (et, plus généralement, dans la littérature du XVIIe siècle, de l’éthos féodal et chevaleresque des romans baroques au « moralisme » subjectiviste et scrutateur d’inspiration augustinienne d’un Pascal ou d’un La Rochefoucauld) témoigne du basculement, dans la France des années 1650-1670, d’une éthique de la honte à une éthique de la culpabilité – au moins dans les représentations dominantes. En Espagne aussi, le Don Quichotte de Cervantès marque la fin d’un monde. L’Espagne castillane du XVIIe siècle étend la notion d’honneur des hidalgos aux clercs et aux conseillers, mais c’est pour mieux la « fonctionnariser ». L’honneur devient alors une fonction au service d’un Etat moderne (cf. F. Marquez Villanueva, « Letrados, consejeros y justicias », Hispanic Review). Confisqué par la cour, il est sous la surveillance des duègnes de Velasquez ou élégamment coiffé et drapé par Rubens.

    Cette profonde évolution, amorcée dès le XVIIe siècle, est concrétisée après la Révolution, substituant à une «société d’honneur» une «bureaucratie des honneurs».

    Tout en reconnaissant que François de La Rochefoucauld (1613-1680), produit d’une société d’honneur, « a très bien compris l’économie des biens symboliques », Pierre Bourdieu ajoute que ses analyses sont fausses, quand La Rochefoucauld dit que « les attitudes aristocratiques sont en fait des formes suprêmes de calcul du second ordre » (La Rochefoucauld, Maximes, 218). Pour le sociologue, c’est le jansénisme qui met fin à l’honneur aristocratique, déjà malmené par les échanges monétaires et l’esprit de calcul (P. Bourdieu, Raisons pratiques, 1994). Jean-Jacques Rousseau évoque lui aussi le passage des sociétés à honneur aux sociétés de la dignité, commettant d’ailleurs peu ou prou le même contresens que La Rochefoucauld. Pour Olivier Ihl, cette profonde évolution, amorcée dès le XVIIe siècle, formulée au XVIIIe siècle (Giuseppe Gorani et Jeremy Bentham), est concrétisée après la Révolution, y compris pendant la Restauration et l’Empire, substituant à une « société d’honneur » une « bureaucratie des honneurs ».  Il note ainsi que si la Législative, fidèle aux principes égalitaires de la Révolution, a supprimé le 17 juin 1790 toute une gamme de distinctions, suivant Montesquieu et Mirabeau, l’utilisation massive par la République des récompenses honorifiques ne représente pas une survivance d’Ancien Régime, puisque ces décorations ne donnent accès à aucun privilège mais témoignent d’une certaine continuité dans l’action et l’affirmation de l’État moderne.

    À la charnière entre la personnalité moderne et la personnalité contemporaine, Marcel Gauchet place la figure de l’individu conformiste, de celui qui existe sur le mode de l’ignorance par rapport à ce qui le précède et, plus généralement, à tout ce qui échappe à la sphère de ses intérêts privés (La Démocratie contre elle-même, 2002, pages 250-260). Les devoirs de citoyenneté sont donc délégués et la sphère publique est aujourd’hui « envahie par l’affirmation des identités privées ». Ce troisième âge de la personnalité, qui est au fond l’abandon de la personnalité pour un conformisme strict, politiquement compatible, provoque en réaction le redéploiement de la question de l’identité.

    Nicolas Ghersi

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