Entretien: David Da Silva “La culture américaine est-elle populiste?”

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Populisme cinéma

L’opposition du peuple et des élites a joué un rôle structurant dans la culture américaine. Le populisme, avant même d’incarner une sensibilité politique aux Etats-Unis, s’est exprimé dans la littérature, la musique et le cinéma. Né en 1979 à Rouen, David Da Silva est docteur en études cinématographiques et diplômé de l’Institut français de presse de Paris. Journaliste et enseignant, on lui doit plusieurs ouvrages, dont Le populisme américain au cinéma, de D.W. Griffith à Clint Eastwood et Sylvester Stallone, héros de la classe ouvrière (publiés aux éditions LettMotif).


 

Thibault Isabel : La vie américaine est toujours restée imprégnée d’un fond de populisme incontestable. Qu’en est-il notamment du cinéma ? Cet art, qui est peut-être le plus typiquement américain, a-t-il été un bon réceptacle pour l’idéologie populiste ? Ou bien l’opinion majoritairement « liberal » de Hollywood a-t-elle freiné l’expression du populisme sur les écrans ?

La version hollywoodienne du populisme met surtout en avant des valeurs traditionnelles comme le sens de l’effort, les relations de bon voisinage, etc.

David Da Silva : L’influence de l’idéologie du populisme sur le cinéma hollywoodien est évidente. Les films qui décrivent la vie quotidienne des hommes « ordinaires » de l’Amérique et leur lutte contre la corruption du système politico-économique sont indéniablement « populistes ». La version hollywoodienne du populisme met surtout en avant des valeurs traditionnelles comme le sens de l’effort, les relations de bon voisinage, l’honnêteté, l’ingéniosité, etc. Ces vertus permettent au common man de triompher de la corruption des élites. On reconnait là une grande partie des idées qui ont assuré le succès du People’s Party au XIXe siècle. Mais le cinéma hollywoodien s’inspire bien sûr de l’« esprit » du populisme plutôt que d’un programme politique détaillé : on se contente d’héroïser un leader qui vient du peuple, de montrer comment la majorité se trouve spoliée par une minorité mal intentionnée, tout en défendant les valeurs traditionnelles, l’optimisme et la vertu des gens simples…

Le réalisateur David W. Griffith a sans doute été le premier à exploiter l’esprit contestataire du populisme. On peut penser notamment à deux courts-métrages : Les spéculateurs (1909) et One is business, other is crime (1912). Dans le premier film, un spéculateur fait monter le cours boursier du blé (et doubler le prix du pain) à seule fin de s’enrichir, et au détriment de la population. Quelques années plus tard, One is business, other is crime continue de propager une vision du monde assez proche. L’histoire raconte le destin de deux jeunes couples. L’un est pauvre : le mari est chômeur et voudrait recourir au vol pour se sortir du pétrin, malgré les promesses de bonne conduite faites à sa femme. L’autre couple est riche, mais le mari veut accepter un important pot-de-vin dans le cadre d’un vote pour l’attribution d’un marché. Désespéré, le chômeur décide de cambrioler la maison du corrompu. Surpris par l’épouse de ce dernier, le pauvre homme se repent et permet à la jeune femme de découvrir la tentative de corruption de son mari. Finalement, le riche mari va retrouver son common sense et refuser le pot-de-vin. Plus important encore, il va offrir du travail au chômeur ! Ce court-métrage démontre que l’entraide et le common sense sont indispensables au bon fonctionnement de la société américaine.

Le populisme attaque violemment les détenteurs du pouvoir économique et politique. C’est une vision du monde qui oppose systématiquement les « petits » et les « gros ».

Le populisme attaque violemment les détenteurs du pouvoir économique et politique. C’est une vision du monde qui, selon Pierre Birnbaum, oppose systématiquement les « petits » (ouvriers, paysans, employés, commerçants, petits patrons) et les « gros » (élite économique et politique). Chaque groupe social cultive ainsi une vision imaginaire et fantasmée de l’autre. De son côté, le politologue Pierre-André Taguieff indique que le populisme utilise constamment « une grille de décodage d’inspiration manichéenne, qui constitue le cœur de la rhétorique national-populiste : l’opposition entre les puissants (prédateurs et coupables) et le peuple (innocent et vertueux, mais victime) ».

Trump populiste

Thibault Isabel : Le cinéma populiste, même s’il ne s’appuie pas sur un programme ou une doctrine intellectuelle assumée, véhicule un certain nombre de valeurs. Autour des quels axes les revendications populistes se sont-elles cristallisées au cinéma ?

David Da Silva : Le cinéma hollywoodien présente plusieurs facettes politiques du peuple. Laurent Bouvet a classé ces représentations en trois catégories : le peuple démocratique, le peuple social et le peuple national. Le peuple démocratique est celui qui proteste contre les élus politiques. Le peuple social s’attaque aux privilégiés de la société : il vitupère contre l’impossibilité de réaliser le « rêve américain » et l’écart grandissant entre les classes sociales. Enfin, le peuple national symbolise la peur de l’« Autre », jugé incapable de s’intégrer à la société. Les films américains vont s’appuyer tour à tour sur chacun de ces trois aspects pour exprimer la colère du peuple.

La représentation du peuple social et démocratique domine très largement les films populistes des années 1930 et 1940.

La représentation du peuple social et démocratique domine très largement les films populistes des années 1930 et 1940. En effet, L’extravagant Mister Deeds (Frank Capra, 1936), Les raisins de la colère (John Ford, 1940), Les cloches de Sainte-Marie (Leo McCarey, 1945) ou Vous ne l’emporterez pas avec vous (Frank Capra, 1938) nous décrivent tous un peuple en souffrance. Cette remise en cause des « gros » pourra être résolue grâce au common sense retrouvé de l’élite. Il s’agit là du populisme social. Mais il faut y ajouter le populisme démocratique : plusieurs œuvres font l’apologie d’un peuple citoyen et révolté, qui doit se dresser contre ses élus, toujours prompts à trahir la confiance des électeurs. Gabriel au-dessus de la Maison-Blanche (Gregory La Cava, 1933) ou Mr. Smith au Sénat (Frank Capra, 1939) en sont des exemples éloquents.

Le peuple national, figure récurrente du populisme, n’est pas totalement absent des films de la période, cependant. De fait, Judge Priest (John Ford, 1934) et L’extravagant Mister Ruggles (Leo McCarey, 1935) stigmatisent un « étranger » à la société américaine. Un Noir et un Anglais représentent en l’occurrence l’« altérité menaçante ». Mais ces deux « étrangers » finissent malgré tout par s’intégrer à la société américaine. On nous rappelle ici le « devoir d’hospitalité envers l’Autre » promu dans le Nouveau Testament. Le populisme hollywoodien des années 1930 se situe donc dans la mouvance du People’s Party. C’est un populisme plutôt progressiste qui s’exprime sur le mode de la comédie.

Sylvester Stallone Populiste

Thibault Isabel : Le populisme n’est pas toujours une doctrine raciste, comme on l’imagine généralement en France. Il y a une forte composante progressiste dans ce courant d’idées – tel qu’il s’est incarné au XIXe siècle, en tout cas –, même si la mouvance n’en reste pas moins sous d’autres aspects profondément conservatrice. A quel moment le basculement s’est-il opéré vers un populisme « de droite » ? Quels films permettent le mieux de l’illustrer ?

David Da Silva : Il convient de remarquer le basculement du populisme hollywoodien vers une nouvelle dimension à partir des années 1970. Contrairement aux années 1930, c’est le peuple national qui apparait en force dans ces films. L’inspecteur Harry (Don Siegel, 1971), Un justicier dans la ville (Michael Winner, 1974) ou Rocky (John G. Avildsen, 1976) exacerbent la différence ethno-raciale ou culturelle de la minorité responsable du malheur du « peuple ». Les braqueurs noirs du film de Don Siegel, les délinquants du film de Michael Winner ou le boxeur noir arrogant Apollo Creed du film de Stallone et Avildsen indiquent clairement que l’Autre ne peut pas s’intégrer à la société « blanche ».

C’est cette forme de populisme réactionnaire qui va se développer durablement dans le cinéma hollywoodien des années 1970 et 1980.

Ce populisme rappelle indirectement un fait historique très précis. Avant la création des États-Unis, la colonie britannique de Virginie a connu, en 1676, un mouvement que l’on peut qualifier de « populiste », avec Nathaniel Bacon (1640-1676). Ce dernier, issu d’une famille aisée, a déclenché une violente révolte des Blancs contre les Indiens. Il est en même temps devenu le porte-parole du ressentiment de la majorité des pauvres à l’encontre de l’establishment virginien et fut élu, au printemps 1676, à la Chambre des bourgeois. Ce conflit va aboutir à la rédaction de la Déclaration du peuple, où sont fustigés à la fois les « privilégiés » et les Indiens. Car le « peuple », selon Bacon, est laissé à l’abandon par l’élite au pouvoir, et donc livré à la brutalité sauvage des Indiens. C’est cette forme de populisme réactionnaire qui va se développer durablement dans le cinéma hollywoodien des années 1970 et 1980.

Thibault Isabel : Dans quels autres arts le populisme a-t-il trouvé l’occasion de s’exprimer ?

David Da Silva : Au niveau musical, les pauvres fermiers de la Grande Dépression vont trouver leur voix avec le chanteur folk Woodrow Wilson « Woody » Guthrie (1912-1967). Ce dernier, qui est clairement un artiste populiste, va dépeindre le combat du petit peuple face aux « gros » et la dignité du common man face à la misère. L’auteur des Raisins de la colère, John Steinbeck, a même écrit à son sujet : « Il chante les chansons de tout un peuple, et je le soupçonne d’appartenir d’une certaine façon à ce peuple d’en bas. » Sa chanson la plus célèbre est sans doute This Land Is Your Land (1940), où il décrit l’Amérique comme une terre promise pour tous les miséreux de la planète.

Hollywood populiste

Thibault Isabel : Que reste-t-il du populisme, aujourd’hui, dans la culture américaine ? Le mouvement s’est-il essoufflé ou continue-t-il d’avoir prise en profondeur sur les mentalités du pays ?

David Da Silva : La crise financière de 2008 a ruiné de nombreux common men aux États-Unis. Cela rappelle la colère des fermiers des années 1930 lors de la Grande Dépression. John Steinbeck et John Ford avaient érigé à l’époque de grands héros populistes, pour les offrir en modèles aux Américains et les inciter à se battre contre l’injustice. Aujourd’hui, la démarche est plus modeste. Dans le film Assault on Wall Street, par exemple, le cinéaste Uwe Boll raconte simplement l’histoire d’un homme ordinaire, honnête travailleur, qui va perdre toutes ses économies à cause de la crise des subprimes. Jim Baxford (interprété par Dominic Purcell) perdra sa femme, sa maison, son emploi et son argent à cause de la folie des financiers de Wall Street. Acculé et dépressif, il finira par prendre les armes afin de se faire justice. Le canevas traditionnel du film de vigilante est conservé, avec un homme ordinaire heureux qui voit sa vie basculer dans un cauchemar à cause d’une petite minorité mal intentionnée. Mais les ennemis ne sont plus des minorités pauvres de la société (comme dans Un justicier dans la ville). Ce sont les financiers de Wall Street qu’on désigne comme les adversaires à éliminer pour que l’Amérique redevienne la fameuse « terre promise » envisagée par les Pères fondateurs. Le peuple national, habituellement associé au film de vigilante, est ici remplacé par le peuple social. Les traders ont menti aux travailleurs pour utiliser leurs économies dans des placements hasardeux. Mais ils refusent d’assumer leurs responsabilités dans ces échecs financiers : « Les placements marchent comme ça. L’argent vient et l’argent va », indique un conseiller financier à Jim Baxford, dépité. Or, le gouvernement ne punira jamais les coupables de cette tragédie. C’est pourquoi le héros populiste décide de devenir le justicier de l’Amérique face à un ennemi qui semble imbattable !

Le populisme du XXIe siècle se place dans la mouvance des protestations d’Occupy Wall Street.

Ce populisme du XXIe siècle se place dans la mouvance des protestations d’Occupy Wall Street. Le slogan de ce mouvement est explicite : « La chose que nous avons en commun, c’est que nous formons tous ensemble les 99% qui ne tolérerons plus jamais la rapacité et la corruption des 1% qui restent ». L’organisation populiste Occupy Wall Street considère que l’« ennemi du peuple » est l’infime pourcentage de population qui s’accapare les richesses du pays au détriment des travailleurs. Aujourd’hui, une partie des travailleurs américains semblent avoir clairement identifié les nouveaux ennemis du peuple en la personne des financiers de Wall Street. Il ne serait donc pas étonnant que, lors des prochaines années, le cinéma hollywoodien propose des leaders populistes qui s’opposeront à la puissance des financiers de Wall Street, afin de continuer à s’inscrire dans la rhétorique populiste actuelle. Le président des États-Unis, Barack Obama (qui sait aussi parfois utiliser une rhétorique populiste), a d’ailleurs été très en phase avec son époque lorsqu’il parlait des Fat Cats (chats gras) de Wall Street dans ses discours politiques. Le peuple social, associé à la crise de 2008, s’imposera peut-être durablement dans les films hollywoodiens de ce nouveau siècle.

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