Christopher Lasch et la culture du narcissime

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    Christopher Lasch et la culture du narcissisme

    Qu’on l’aime ou qu’on la déteste, la pensée de Christopher Lasch (1932-1994) a marqué au fer rouge l’analyse critique du libéralisme. Ancien marxiste et héritier de l’école de Francfort, Lasch se distingue surtout par une réflexion iconoclaste sur les ambiguïtés du progrès, qu’il accuse d’avoir favorisé l’essor du monde industriel et de la consommation.


     

    Dès les années 1970, Christopher Lasch a tenté de démontrer que la puérilité et le dévergondage étaient les conditions de possibilité morales du capitalisme mondialisé : notre système économique repose sur ce que le philosophe et historien appelait la « culture du narcissisme ». Il faut que les consommateurs soient frivoles pour gaspiller leur argent dans des gadgets inutiles au lieu d’épargner et de préparer l’avenir de leurs enfants. Il faut que les hommes d’affaires soient cupides pour vouloir sans cesse s’enrichir au lieu de privilégier les biens existentiels comme la communion et le partage. Il faut que les laboratoires scientifiques soient présomptueux pour s’affranchir des contraintes de la nature au lieu d’en respecter modestement le cours : c’est ce qui débouche désormais sur le transhumanisme, c’est-à-dire le désir de transformer l’homme par l’entremise de la science.

    L’optimisme libéral.

    La réflexion politique de Lasch s’articule autour d’une critique de l’idée de progrès. Le progressisme a en effet toujours été au service de l’optimisme libéral. Au lieu d’entraver l’expansion du capitalisme, il lui a servi d’ai­guillon. Le terme de « libéralisme » revêt bien sûr un sens ambigu : il désigne tantôt le capitalisme effréné, comme c’est le cas en France, tantôt son versant social-démocrate, comme c’est le cas aux États-Unis (en Amérique, ceux qu’on désigne sous le terme de « liberals », ce sont les gauchistes, alors qu’en France, les « libéraux », ce sont les gens de droite). Mais cette ambiguïté n’est pas le fruit d’un hasard sémantique ; selon Lasch, le libéralisme recouvre un patri­moine commun à la droite et à la gauche, ou tout du moins à une certaine droite et à une certaine gauche : à savoir le culte de la raison instrumentale, le goût du confort et la croyance en la supériorité de l’avenir sur le passé.

    La culture du narcissisme
    La culture du narcissisme (1979)

    L’idéologie du progrès est liée à la mainmise du désir sur tous les comportements humains ; dans l’Antiquité et au Moyen Âge, nos penchants étaient toujours modérés par la morale commune, qui leur mettait un frein. La « réhabilitation du désir » dissimule en réalité une dévalorisation de la morale, qui conduit à son tour au consumérisme et à la domination technologique du monde : plus rien ne vient entraver notre soif de possession, de contrôle et de conquête. Les sociaux-démocrates et les gens de gauche, en réclamant une meilleure répartition des richesses, s’opposent certes à l’idéologie libérale ; ils refusent que le « progrès de l’éco­nomie » soit poussé trop loin. Mais ils restent fermement attachés au « progrès des mœurs », sans admettre un seul instant que l’excès de permissivité et de relativisme moral favorise l’avidité, qui favorise elle-même le marché capitaliste. En soi, il est évident que les mœurs anciennes méritent à plus d’un titre d’être amendées : Lasch n’était pas un conservateur au sens où nous entendons généralement ce terme aujourd’hui. Il n’empêche que les sociaux-démocrates modernistes ont échoué à comprendre combien le « laisser-aller » moral convergeait avec le « laissez-faire » économique. Ils ont été les idiots utiles du capitalisme.

    Les sociaux-démocrates sont restés assujettis à la logique du confort et de l’indus­trialisation, censée permettre à chacun de vivre matérielle­ment épanoui.

    Les élites gagnées à la cause de l’éga­litarisme individualiste ont donc permis à leur insu l’hégémonie de la société de consom­mation. Les sociaux-démocrates n’ont jamais cessé de souscrire à la mobilité professionnelle, au festivisme consumériste et à la promotion de la vie matérielle, au détriment de la vie spirituelle. Ils ont encouragé la répartition égalitaire des richesses, mais sont restés assujettis à la logique du confort et de l’indus­trialisation, censée permettre à chacun de vivre matérielle­ment épanoui.

    Lasch

    Pour une démocratie populaire.

    Face au libéralisme envisagé sous toutes ses formes et au culte du progrès qui y est associé, Lasch en appelle à la revivis­cence du populisme. Le courant d’idées historique auquel il fait référence n’a cependant rien à voir avec le populisme actuel, qui s’appuie plutôt sur une rhétorique nationaliste et plébiscitaire, alors que le populisme historique des Etats-Unis était farouchement localiste et hostile à toute centralisation du pouvoir.

    Revenons un moment sur les origines politiques du mouvement. À la fin du XIXe siècle, la société américaine est en pleine vague de développement économique et d’industrialisation. Tandis que cer­tains s’approprient des capitaux considérables en quelques années, des millions d’Améri­cains vivent dans la pauvreté. Les ouvriers des villes habitent des taudis, travaillent dans des conditions insalu­bres et touchent des salaires misérables pour des semaines de travail qui atteignent les soixante heures. À la campagne, les fermiers voient leur niveau de vie s’effondrer. Les prix agricoles ne cessent de baisser ; ceux des produits manufacturés aug­mentent. Spéculation foncière et tarifs discrimina­toires des chemins de fer aggravent le sort des ruraux, contraints de recourir à l’emprunt et donc dépendants des banques. Ou­vriers et paysans s’orga­nisent, mais leur entente est difficile, et seules les diverses factions du milieu rural, dans les régions de l’Ouest et du Sud, parviennent à proposer des revendi­cations communes. Leur action s’ap­puie sur les Granges, des groupements professionnels créés en 1867 qui ont rapi­dement investi le domaine politique. Les principaux thèmes de bataille des militants populistes concernaient l’attitude mercantile des banques et des socié­tés de chemin de fer ; mais le fond de leur combat visait à promou­voir les valeurs de la petite bourgeoisie traditionnelle, mo­deste et beso­gneuse, contre le grand capital naissant.

    Lasch envisage le mot vertu au sens ancien de virtù, qui signifiait cou­rage et noblesse.

    Sur le plan philosophique, le populisme constitue selon Christopher Lasch une résurgence du républicanisme de l’Antiquité et de la Renaissance, et trouve par conséquent ses premières influences chez Aristote et Machiavel. Ces deux auteurs avaient la conviction que la « vertu » doit être l’objet de la citoyenneté. Lasch envisage le mot « vertu » au sens ancien de « virtù », qui signifiait « cou­rage » et « noblesse » ; ce terme constitue en quelque sorte l’équivalent chez lui de ce que Michéa appelle la « décence commune », en référence à George Orwell.

    Le retour au libéralisme primitif?

    Lasch méprisait le libéralisme moderne, mais il n’était pas hostile au libéralisme primitif du XVIIe siècle. Le libéralisme primitif a eu un impact déterminant sur l’émer­gence de l’idéologie populiste. Pour le philosophe John Locke, la défense de l’entreprise privée ne se réduit pas, comme on le prétend souvent, à un individualisme possessif. Le phi­losophe anglais méprisait le luxe, le gaspillage et le désir dérisoire et nuisible de s’approprier des richesses au-delà du strict nécessaire. Locke défen­dait de ce fait les paysans, les petits commerçants et les artisans, qui travail­lent durs, réalisent des choses utiles et créent de la valeur. Ils sont disciplinés et respectueux. Leur objectif est de pro­duire assez de biens pour vivre décem­ment, sans vanité ni mercantilisme déplacé. Ils sont attachés à leur en­tourage et, pour les meilleurs d’entre eux, à l’épanouissement de la collecti­vité au sein de laquelle ils évoluent.

    Christopher Lasch, par Renaud Beauchard (Michalon)
    Christopher Lasch, par Renaud Beauchard (Michalon)

    En tout cas, c’est seulement dans la première moitié du XIXe siècle qu’émer­geront les inspirateurs de la pensée populiste. Le populisme voulait restaurer l’ancien système de l’industrie familiale en contrôlant le commerce, mais aussi en enrayant la spéculation et l’in­dustria­lisation de masse. Il s’agissait de favoriser une meilleure répartition des richesses, non pas sur le modèle socialiste de la redistribution étatique des biens de consom­mation, mais sur celui d’un accès plus étendu à la petite propriété, afin d’empêcher la concentration du capital entre les mains de quelques-uns.

    La démocratie fonctionne de manière idéale quand les femmes et les hommes agissent par et pour eux-mêmes.

    L’objectif était de recréer une société de producteurs, sur les ruines de la société de consommateurs qui tendait à s’imposer ; et le principal moyen pour y parvenir était de limiter l’expansion du salariat. Contrairement à l’employé ou au patron, le petit pro­ducteur indépendant ne peut compter que sur lui-même pour assurer la subsistance de sa famille : son travail le rend plus responsable, plus autonome. Il se soucie de la qualité des biens qu’il produit, car il les vendra aux gens de son village, pour qui il a de la sympathie : « La démocratie fonctionne de manière idéale, dit Lasch, quand les femmes et les hommes agissent par et pour eux-mêmes, avec l’aide de leurs amis et de leurs proches, au lieu d’être dépen­dants de l’État. Non que la démocratie doive être identifiée à un individualisme pur et dur. Autonomie et confiance en soi ne signifient pas autarcie et auto­suf­fisance. » (La révolte des élites) En d’autres termes, le travail de producteur limite l’in­fan­tilisation, alors que l’assis­tanat d’État infantilise au contraire les individus, a fortiori lorsque cet assistanat est associé à la victimisation des mar­ginaux et qu’il se contente d’encourager un comportement passif de revendication sociale vengeresse.

    Solidarités locales vs. universalisme global.

    L’esprit commu­nau­taire favorise l’ouverture des individus à leur environ­nement humain im­médiat (contrairement à la compétition libérale, où ne peuvent subsister que des individus atomisés et agressifs). Mais ce sens de l’amitié n’a rien à voir avec la philanthropie ; il se fonde sur la générosité concrète du cœur et l’affection pour les proches. Christopher Lasch ne manque pas d’insister sur ce point, qui lui paraît décisif : « Les populistes rejetaient la culture de la philanthropie et du “progrès”, précisément parce que cette nouvelle culture remplacerait à leurs yeux la camaraderie entre amis et voisins par l’amitié vague et insipide d’une humanité envisagée dans sa glo­balité. […] Les populistes comprenaient que le cosmopolitisme repré­sente seulement en fait une forme plus intense de solitude. » (La révolte des élites) Lasch, lorsqu’il critique le cosmopolitisme, ne condamne pas l’ouverture aux cultures étrangères, et il n’a même cessé toute sa vie de réprouver la xénophobie, y compris lorsqu’elle s’exprimait au sein des classes populaires qu’il aimait tant. Le cosmopolitisme conspué par Lasch s’apparente au culte abstrait de l’universalisme, qui s’affranchit des solidarités locales concrètement vécues.

    La sympathie circonscrite pour les êtres qu’on côtoie a été dépréciée comme égoïste et étriquée.

    En attendant trop des hommes, et en leur demandant d’éprouver des sentiments uni­versels et infinis, alors que leur nature les voue au particulier et au fini, les progressistes auraient du même coup provoqué l’anéantissement de toute solidarité véritable. La sympathie circonscrite pour les êtres qu’on côtoie a été dépréciée comme « égoïste » et « étriquée » ; il ne restait plus dès lors aux populations qu’un amour désincarné, vide et hypocrite, voué à laisser le champ libre à la guerre de tous contre tous, dans la plus parfaite bonne conscience. « L’idéal cosmopolite élaboré par les Lu­mières, bien qu’il reste une composante essentielle du libéralisme moderne, frappe nombre d’entre nous aujourd’hui par son arrogan­ce, son mépris pour les masses ignorantes, et sa naïveté. La prétendue “bienveillance”, l’amour universel du genre humain, se présente plus que jamais à nous comme une forme particulièrement exsangue de bonne volonté, davantage fondée sur l’in­dif­férence que sur la dévotion. Nous sommes désormais en mesure d’apprécier le trait d’esprit de Rousseau, qui visait “ceux qui se prétendent cosmopolites, et qui, justifiant leur amour du genre humain, se vantent d’aimer le monde entier afin de jouir du privilège de n’ai­mer personne”. » (La révolte des élites)

    L’analyse de Lasch peut nous aider à mieux comprendre les soubresauts du capitalisme contemporain. Un peu partout dans les pays occidentaux, les classes moyennes tendent à disparaître. Le renforcement du capitalisme financier instaure une société à deux vitesses : les populations fortunées continuent de s’enrichir, tandis que les classes moyennes inférieures et le proléta­riat ne cessent de se paupériser. Si nous voulons rompre avec le libéralisme, affirme Lasch, nous devrons renouer aussi avec un certain sens des valeurs morales, et plus encore avec le bien commun.

    Thibault Isabel

    3 Commentaires

    1. Merci beaucoup Thibault pour cet exposé clair sur la pensée de Christopher Lasch, dont j’essaye de finir “La culture du narcissisme”. J’ai un peu de mal car les références sont nombreuses sur l’ histoire culturelle Américaine que je ne connais pas. Mais je m’accroche !. Une question me turlupine : j’écoute ou lis de “nouveaux” intellectuels classés à droite faire une critique juste du libéralisme culturel mais muets sur le libéralisme économique. Ils commencent à assumer à droite le terme de “conservateur” mais ne semble pas être prêts à critiquer l’accumulation du capital. On retrouve la même chose à gauche en double inversé. Le grand mérite de Jean-Claude Michéa a été de lier les deux libéralismes et le mouvement des “gilets jaunes” me semblent être aussi l’illustration de cette réunion. Un mouvement populaire est -il condamné a être récupéré, étouffé par ces deux “hémiplégies ” ?

    2. La pensée binaire est malheureusement le propre des époques décérébrées, et les médias ou les réseaux sociaux ne nous aident pas à renouer avec la pensée complexe chère à Edgar Morin, Nietzsche et bien d’autres. Nous raisonnons trop souvent avec des catégories de type bien/mal, gauche/droite, etc. Le problème est aussi que le système politique français repose sur le scrutin majoritaire et privilégie l’opposition duale des blocs. Il faut donc privilégier deux camps et deux camps seulement, sous peine d’être laminé lors des élections. Un scrutin proportionnel contribuerait sans doute en partie à balayer ce binarisme, puisque chaque nuance idéologique pourrait s’exprimer librement sur l’échiquier et avoir une chance de trouver sa place dans l’opinion.

    3. Etudiez le keynésianisme et vous aurez la réponse à votre question sur notre “Droiche” française… disons plutôt franco-anglaise dont l’origine se trouve au sein du Labour party et New labour et qui couronne le planisme mondialisé…

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