Marc Halévy: “La crise du suffrage universel”

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    Marc Halévy:

    Face aux crises aggravées qui touchent les grandes démocraties occidentales, il devient nécessaire de nous interroger sur l’avenir de nos régimes, et sur la meilleure façon de les réformer. Des débats de fond doivent voir le jour, afin d’envisager de nouveaux horizons. Avant de donner la parole à Jacques Langlois, qui plaidera pour une réforme proudhonienne et populaire de la démocratie, nous donnons aujourd’hui la parole à Marc Halévy, qui soutient une vision plus élitiste, quoique articulée elle aussi autour du bien commun et de la critique des bureaucraties tentaculaires. Halévy tente notamment de réhabiliter le principe du « tirage au sort », en lieu et place des élections. Nous prolongerons le débat au cours des prochaines semaines et des prochains mois, en présentant d’autres points de vue sur la réforme du modèle démocratique.


     

    La démocratie, aujourd’hui, est devenue un tabou sanctuarisé, statufié, sanctifié. Il n’est ni politiquement correct, ni philosophiquement envisageable, de la remettre en question(s). Le problème semble réglé définitivement. Il ne l’est pourtant pas du tout. La démocratie est une manière de réguler certaines facettes des sociétés humaines. Il y en a beaucoup d’autres que l’on ne peut jeter aux orties par cette simple – et sotte – affirmation péremptoire de Winston Churchill: « La démocratie est un mauvais système, mais elle est le moins mauvais de tous les systèmes » (ou, selon cette autre formulation : « La démocratie, c’est le pire de tout les régimes… à l’exception de tous les autres »). Est-ce vrai ?

    L’affaire n’est pas si évidente pour la bonne raison qu’une société humaine est un système terriblement complexe, possédant de multiples dimensions et non réductible à une rudimentaire mécanique truffée de simplismes.

    Marc Halévy: "La crise du suffrage universel"
    Tocqueville, philosophe et homme politique, entretenait un rapport pour le moins ambivalent à l’idée de “démocratie”

    La démocratie contemporaine.

    Il est dit que les systèmes régulatoires de nos sociétés occidentales relèvent de la démocratie au suffrage universel. C’est exact dans les mots ; c’est faux dans les faits. D’abord, signalons un abus de langage. Le suffrage universel de nos démocraties, même s’il est très large, n’est pas universel : il ne concerne qu’environ 60 à 70% de la population citoyenne des pays et exclut toute une série de personnes considérées comme inaptes aux responsabilités citoyennes (enfants, adolescents, aliénés, criminels, séniles, etc.).

    Les systèmes de démocraties directes sont très rares, et ce genre de régime n’est praticable que dans et par de petites communautés (en Suisse, par exemple) dont la cohésion est forte et où l’implication dans les affaires communes est importante et durable.

    Les systèmes de démocraties directes sont très rares, et ce genre de régime n’est praticable que dans et par de petites communautés (en Suisse, par exemple) dont la cohésion est forte et où l’implication dans les affaires communes est importante et durable. Ailleurs, la cohésion est tellement faible que ces sociétés ne forment que des juxtapositions d’individus ou de groupuscules ne visant chacun que leur intérêt propre. Comment pourrait-il en être autrement, puisqu’il n’y a ni projet réel, ni patrimoine commun à promouvoir ?

    Dans la plupart des cas, nos démocraties au suffrage (presque) universel passent par un système de représentation et sont donc « indirects ». Les élections ne portent plus directement sur les décisions à prendre – comme dans un référendum – mais bien sur des personnes que l’on désigne, par suffrages, pour prendre légitimement ces décisions à notre place et en notre nom.

    Kant, en Allemagne – qui, avec Bentham et Locke en Grande-Bretagne, fut le seul vrai philosophe des « Lumières » – avait donné sa vision de la démocratie au suffrage non universel et plutôt censitaire : pour être électeur, il fallait que son revenu ne dépende en rien de l’Etat (exit donc les étudiants, les fonctionnaires, les chômeurs, les malades, les retraités…) et, pour être éligible, il fallait, outre posséder la culture et la moralité nécessaires, exercer son mandat unique sur sa cassette personnelle et, donc, ne percevoir aucun émolument d’aucune sorte de la part des pouvoirs publics. Le problème que Kant avait perçu et que nous vivons de façon désastreuse, aujourd’hui, est que détenir un pouvoir politique, donc être élu, est devenu une carrière, un métier. Le problème central n’est plus de gouverner au mieux la société sur le long terme ; le problème, pour tous ces politiciens professionnels, est de se faire réélire, coûte que coûte, peu importe le mandat, pourvu que l’on puisse participer du pouvoir et en toucher les avantages, les glorioles et prébendes.

    Marc Halévy: "La crise du suffrage universel"

    La politique des partis et des professionnels.

    Il est donc naturel et normal que tout le jeu politique soit fondé sur des partis (dont les effets d’échelle sont supérieurs à ceux d’un candidat isolé), sur l’électoralisme, sur le clientélisme, sur le népotisme, sur le court-termisme, sur un jeu permanent et dialectique entre offrandes et soumissions aux médias et à l’opinion, etc. Bref, tout cela porte un nom: démagogie !

    La démocratie au suffrage universel est toujours condamnée à dégénérer en démagogie. C’est la tyrannie des plus nombreux.

    La conclusion s’impose : la démocratie au suffrage universel est toujours condamnée à dégénérer en démagogie. C’est la tyrannie des plus nombreux, que l’on « justifie » au nom de l’égalitarisme et au nom de la sagesse populaire. Platon l’avait très bien compris, lui qui souhaitait instituer une « République des Philosophes » c’est-à-dire une démocratie au sens grec (une gouvernance puissante au profit du peuple) dont le pouvoir était tenu par une élite aristocratique (une aristocratie intellectuelle et morale, bien sûr, éloignée de toute aristocratie nobiliaire). Cette utopie platonicienne se heurte à deux écueils majeurs : primo, les vrais aristocrates intellectuels et moraux sont rarement attirés par l’exercice d’un pouvoir quelconque qui appellerait une abnégation et un dévouement hors du commun ; secundo : qui et comment jugerait-on de la compétence intellectuelle et de la probité morale des éventuels candidats ?

    En conséquence de tout ceci, le bilan politique de notre époque est assez désastreux – ce que reflètent, de plus en plus, la défiance instinctive et l’indifférence nocive des masses à l’égard des politiques, des institutions, des partis, des syndicats et des médias qui ont perdu quasi toute crédibilité, à quelque bord idéologique qu’ils appartiennent.

    Ce ne sont pas tel système politique ou telle doctrine idéologique qui sont morts, c’est l’idée même de société territoriale et nationale qui meurt ! Et, parce qu’elle appartient à un paradigme révolu – celui de la modernité –, il ne faut surtout pas tenter de la sauver, ce que tentent pourtant les politiciens professionnels qui en vivent encore, avec un acharnement thérapeutique somptuaire (il suffit, pour s’en convaincre, de suivre la croissance astronomique des dettes souveraines)…

    Quelles réformes?

    Ce bilan aboutit à deux constats majeurs :

    1/ Il faut abandonner la notion mécaniste et artificielle de « société » et reconstruire celle de « communauté » – sans communautarisme fermé, bien sûr – : il faut revivifier la socialité au travers de réelles communautés de vie, cohérentes et cohésives, soudées par un projet entrepreneurial et/ou une tradition patrimoniale, interagissant entre elles dans une logique de réseaux collaboratifs et non plus de hiérarchies pyramidales (qui est inéluctablement le fait de toutes les bureaucraties étatiques, fonctionnaires, administratives, institutionnelles, bancaires ou financières). Une communauté quelconque ne pourra avoir droit de cité dans le réseau des autres communautés qu’en acceptant et en appliquant strictement et systématiquement des règles éthiques, comportementales et juridiques contenues dans ce qu’il conviendra d’appeler la « déclaration universelle des droits et devoirs des communautés de vie ». L’Europe de demain doit devenir une Europe réticulée de communautés et abandonner l’inefficiente Europe pyramidale d’Etats-Nations que nous connaissons. La mondialisation – qui n’était que l’américanisation du monde – s’achève sur un échec cuisant ; l’avenir est à la continentalisation socioéconomique réticulée.

    L’alternative à ces démagogies gangrenées doit rejeter et renier toute forme de dictature, d’autocratie et de totalitarisme.

    2/ Il faut abandonner la démocratie au suffrage universel qui, inéluctablement et mécaniquement, ne peut que dégénérer en démagogie électoraliste, c’est-à-dire en dictature de l’opinion, des médias, des manipulations, du court-terme et de la médiocrité. Et comme il est évident qu’il ne s’agit pas de tomber de Charybde en Scylla, l’alternative à ces démagogies gangrenées doit rejeter et renier toute forme de dictature, d’autocratie et de totalitarisme.

    Marc Halévy: "La crise du suffrage universel"

    Les spécialistes.

    C’est une erreur de croire que l’homme de la rue peut avoir une opinion valable sur les solutions techniques à apporter aux vrais problèmes. En revanche, c’est une profonde vérité d’affirmer que ce même homme de la rue doit avoir son mot à dire sur le : « Où va-t-on? » (c’est le problème téléologique) et sur le : « Au nom de quels principes y va-t-on? » (c’est le problème axiologique).

    Le reste est affaire de spécialistes, de professionnels, de techniciens (au sens noble de ce terme). Mais il ne s’agit certainement pas non plus de leur accorder une confiance aveugle. Il est même essentiel qu’une mesure permanente de l’adéquation entre ce qui doit se faire (en termes tant téléologiques qu’axiologiques) et ce qui se fait réellement (en termes techniques et financiers) soit mise en place. Non pas selon des procédures et normes tatillonnes et imbéciles comme la France en a le secret. Non pas non plus avec des appareils bureaucratiques dont on sait, depuis Michel Crozier (Le phénomène bureaucratique), qu’ils n’ont pour seul souci que de se perpétuer et de se développer, comme le cancer, au détriment de l’organisme qui les nourrit.

    Il faut, bien sûr, un processus de régulation ; mais ce processus doit être léger, souple, rapide et intelligent.

    Il faut, bien sûr, un processus de régulation ; mais ce processus doit être léger, souple, rapide et intelligent. Tout le contraire, donc, des bureaucraties administratives, procédurières et normatives à la française. Le socle de ces rétroactions ne doit pas être la procédure anonyme, mais la responsabilité personnelle. Il faut donc choisir des « garants » de l’adéquation entre ce qui se fait et ce qui devrait se faire. Mais comment les désigner en évitant une désignation endogène (c’est-à-dire une désignation par les techniciens eux-mêmes ou par les politiciens impliqués), qui risquerait d’être partisane ou biaisée ? Et comment les désigner en évitant en même temps une désignation exogène, par le vote notamment, qui risquerait d’être stupide ou aveugle ?

    Le tirage au sort.

    Plus j’y pense et plus il me paraît évident qu’il faut saborder le concept même d’élection (et abolir, du même coup, tous les électoralismes qui en sont l’inéluctable conséquence, et tous les partis politiques et tous les syndicats qui ne vivent que de ce concept périmé). Plus de suffrage ! Ni universel, ni censitaire, ni autre… La seule solution est le mandat unique, par tirage au sort (stochocratie ou stochastocratie) parmi une liste de personnes en bonne santé corporelle, affective, intellectuelle et spirituelle, dûment qualifiées, sélectionnées par un système algorithmique simple – ni simplet, ni simpliste –, au-dessus de tout soupçon moral, idéologique ou vénal et confirmées par un collège d’anciens mandataires tirés au sort.

    Des pouvoirs minimaux; des candidats soumis à des règles strictes; un tirage au sort des élus; des mandats non renouvelables; des élus justiciables de leurs résultats.

    Allons plus loin… Entre ces deux exécrables extrêmes inefficients que sont la dictature et le suffrage universel, il est temps d’inventer une nouvelle charte politique d’où serait chassée toute idéologie (et tout parti politique, et toute campagne électorale), et qui serait basée sur quelques principes simples comme ceux-ci :

    – Des pouvoirs minimaux, dédiés à la seule mission précise concernée,

    – Des candidats soumis à des règles très strictes de sélection technique et morale,

    – Un tirage au sort des élus (stochastocratie),

    – Des mandats non renouvelables,

    – Des élus justiciables de leurs résultats.

    Encore une fois : le cahier des charges est une chose (démocratique), sa bonne mise en œuvre en est une autre (technique). Il faut cesser de confondre ces deux plans : le maître de l’ouvrage et le maître d’œuvre sont des personnes différentes, avec des attentes différentes, avec des contraintes différentes et avec des outils différents.

    L’actuelle prétendue démocratie au suffrage universel, par pur souci électoraliste et démagogique, au nom de la démocratie, veut faire porter, par le maître de l’ouvrage (la population), les responsabilités du maître d’œuvre (les pouvoirs politiques, économiques et noétiques). Le commanditaire d’une maison en construction, n’a pas à donner son avis sur les meilleures techniques de maçonnerie, de plomberie, de couverture, de peinture ou d’électricité. En revanche, le maçon ou le plombier peut s’exprimer sur la faisabilité – dans le cadre du budget donné – de tels ou tels desiderata de leur client. C’est cette dialectique là qu’il faut mettre en place dans la gouvernance de demain. Le problème n’est plus « démocratie ou pas » ; le problème est : comment être efficace, légitime et positif !

    Marc Halévy

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