Thibault Isabel: “The Witcher, des romans aux jeux vidéo”

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Thibault Isabel propose une analyse littéraire et philosophique des romans écrits par Andrzej Sapkowski, consacrés au héros Geralt de Riv. A partir du milieu des années 2000, l’univers de ces livres a été transposé en jeux vidéo par CD Projekt, qui a magnifiquement prolongé la saga du sorceleur sur les écrans vidéoludiques. On voit émerger aujourd’hui des jeux qui proposent une qualité de scénario comparable à celle des meilleures séries télévisées ou des meilleurs films: “The Witcher III: Wild Hunt” en est un parfait exemple.


 

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2 Commentaires

  1. Il y a encore beaucoup de snobisme aujourd’hui autour des jeux vidéo. Voilà quinze ans, personne n’osait dire du bien des séries télé, par exemple, jugées “ringardes”, alors qu’aujourd’hui on trouve plus de bonnes séries que de bons films de cinéma. C’est la même chose pour les jeux vidéo: d’ici quinze ans, peut-être moins, les gens se rendront compte qu’il y a des jeux tout à fait adultes qui méritent d’être regardés de près, et où s’exprime une vraie forme d’art…

  2. Retrouvez-nous sur le fil Facebook de discussion de L’inactuelle:

    Laurent Vignacourt: Dans un autre genre, l’univers de Benoit Sokal (Syberia) vaut largement celui des meilleurs films fantastiques.

    Thibault Isabel: Oui! Plus récemment, on pourrait mentionner aussi “Life is strange”, par exemple…

    Ignace Léonce Segoing d’Augis: Mais également les excellents et complexes Dishonored, la trilogie BioShock, ou encore les Mass Effect (pour ne citer qu’eux). Le seul bémol que je me permets d’ajouter, c’est que le marché du jeu vidéo produit de plus en plus d’œuvres de très grande qualité (toutes n’égalant pas TW3 ou les quelques exemples cités ci-dessus) et qui ont également tendance à devenir de plus en plus longues à terminer. Par cette addition de facteurs, et parce que le jeu vidéo est par nature très addictif, il peut facilement prendre le pas sur d’autres activités culturelles ou sociales. C’est selon moi, le plus grand problème que pose cette industrie (avec celui de l’ultra-violence dans certaines productions), qui n’est pour autant pas malsaine en-soi comme vous l’expliquez bien !

    Thibault Isabel: C’est vrai… Et puis il faut admettre malgré tout que les indéniables très bons jeux sont parfois noyés dans la masse des jeux plus médiocres. Ignace Léonce Segoing d’Augis, vous avez raison de mentionner tous ces jeux. Bioware produisait en particulier de très bons jeux avant son rachat par EA Entertainment. Cette question pose le problème de l’indépendance des studios: quand ils sont rachetés par des Majors du secteur, leur qualité baisse…

    Laurent Vignacourt: Ignace Léonce Segoing d’Augis, cela peut aussi produire l’effet inverse 😁 C’est grâce à Discworld sur PS1 que je me suis intéressé à l’œuvre de Terry Pratchett, Versailles m’a fait m’intéresser à la musique classique, DAOC à Tolkien, etc. En dehors du casual gaming, les joueurs de jeux vidéos sont sans doute de plus gros lecteurs que la moyenne des français.

    Ignace Léonce Segoing d’Augis: Absolument d’accord, une logique bien commune aux secteurs du divertissement grand public. En ce qui concerne le jeu vidéo, la scène indépendante se tient assez bien. Je vous conseille par exemple le passionnant jeu narratif The Council ou encore une perle d’angoisse artistique Layers of Fear, entre deux articles de L’Inactuelle et de Krisis 😉

    Thibault Isabel: Il faut en effet en finir avec l’image d’épinal du joueur de jeux vidéo inculte. Les joueurs hardcore et sérieux sont souvent geek et lisent plus que la moyenne. Comme toujours, c’est la pratique “mainstream” et “casual” qui dénote plutôt un tempérament conformiste, suiviste, dépourvu de curiosité. Critiquer les jeux vidéo en général n’a aucun sens; ce serait comme condamner la philosophie à cause de BHL…

    Ignace Léonce Segoing d’Augis: Le jeu vidéo est sur ce point, très comparable au cinéma. Un domaine (je ne sais toujours pas si on peut parler d’art, j’en discutais avec ma professeur d’esthétique Carole Talon Hugon que vous devez connaître) fourre-tout qui rassemble des objets tout à fait distincts, et parler d’un même domaine pour Fortnite et The Witcher est fortement contestable, sinon à les comprendre sous le seul aspect de la technique. De fait, le profil sociologique des joueurs des jeux cités ici est bien souvent radicalement différent de celui qui va passer des heures devant des jeux de tirs compétitifs à la première personne…

    Christophe Baratault: Néanmoins, que dire des addictions que ces mondes virtuels occasionne ? On est dans des univers exclusivement mentaux….

    Ignace Léonce Segoing d’Augis: Tout à fait, Laurent Vignacourt, je le constate aussi. J’ai un petit cousin qui s’est pris de passion pour l’Égypte ancienne après avoir joué à Assassin’s Creed Origins (qui est cependant loin d’être un chef d’œuvre, mais qui donne raison à Thibault lorsqu’il parle du caractère révolutionnaire de TW3 ; qui a (re)modelé le rpg en monde ouvert). Christophe Baratault, les addictions aux réalités virtuelles sont à surveiller effectivement. Comme le meilleur cru peut mener à l’alcoolisme. Cependant sur la mention de “l’univers mental”, on ne peut que difficilement distinguer jeu vidéo et cinéma (en mettant de côté la littérature qui apporte le supplément du langage. Quoi que le bovarysme…)

    Thibault Isabel: Je suis totalement d’accord avec vous, Ignace.Christophe Baratault, oui, le phénomène des addictions existe, il y a toujours des gens un peu dérangés qui investissent n’importe quelle forme culturelle. Mais, pour moi, les jeux intelligents ne posent pas de problème, pas en eux-mêmes, en tout cas. Ce sont les jeux grands publics ineptes qui jouent un rôle négatif, en favorisant une libération d’adrénaline à outrance, de manière frénétique, sans mise à distance narrative. Et, de ce point de vue, même le cinéma d’action à effets spéciaux pose problème. Mais ce n’est pas une raison pour refuser de voir les films d’Ingmar Bergman, etc. Donc, oui, vous avez raison, les jeux vidéo peuvent poser problème; mais pas tous… Il y a des jeux intelligents à découvrir.

    Christophe Baratault: Humm, je ferais une différence notable entre le spectacle du cinéma ou l’on est somme toute relativement passif avec celui des jeux vidéos ou l’investissement psychique parait beaucoup plus important. Il faudrait là aussi être capable de faire la différence entre un univers virtuel et la table sur laquelle est posée sa console ou son ordi. Les mondes virtuels ne sont pas une difficulté lorsqu’ils sont considérés comme des mondes virtuels. En revanche, c’est un problème lorsque ces derniers nous éloignent ou pire nous coupe de l’univers sensible, du Yin (dans l’esprit Taoiste). Je pense aussi qu’à un moment du cycle de la vie, celui de l’adolescence, ou entre en conflit le monde finissant de l’enfance avec celui pressant des adultes, se joue quelque chose pouvant être fragile.

    Ignace Léonce Segoing d’Augis: Christophe Baratault, je pense que comme le suggérait Thibault Isabel, cette distanciation entre le virtuel et le réel s’opère sans mal chez l’adulte structuré, et ce, d’ailleurs, même pour des jeux de faible qualité (dans sa vidéo, il présente un jeu en insistant sur le public cible, qui est adulte et apte à comprendre des problématiques faisant écho au réel (politique, sexualité, marginalisation etc.) mais qui n’en sont que des illustrations, magistralement mises en scène et en action). On ne peut reprocher à une métaphore d’être une métaphore. Je vous rejoins sur un point, la “consommation” de jeux vidéos à l’adolescence doit être surveillée et encadrée car elle peut effectivement engendrer des distorsions mortifères, un enfermement social ou des comportements problématiques. Mais ici aussi, je pense qu’il en va de même pour le cinéma ou les séries TV, on devrait éviter de montrer Salò ou Les Soprano à des adolescents (et la lecture de Sade peut également être problématique).

    Christophe Baratault: Ignace Léonce Segoing d’Augis, vous me pardonnerez d’être un tantinet provocateur concernant le terme “adulte structuré”. Celui-ci jouerait-il aux jeux vidéos si c’était le cas ?😎 Je ne connais pas l’univers des jeux vidéos; Mon fils vient d’avoir sa première Nintendo 😁 faut que je me mette à la page. Suis d’accord avec vous sur la violence des images dans cette inflation de séries et films.

    Ignace Léonce Segoing d’Augis: Je vous le pardonne sans mal, mais reconnaissez une contradiction logique à apprécier le travail de Thibault Isabel (adulte structuré s’il en est, j’en suis l’avocat commis d’office aujourd’hui décidément 🙂 ) tout en voyant bien qu’il est amateur (et fin connaisseur) de jeux-vidéos. Je suis moi-même diplômé d’un Master de Philosophie et fréquente donc beaucoup d'”intellos”, pour la plupart “gamers”, dont moi le premier. Mais revisionnez peut-être la vidéo :))
    Et si je puis me permettre à mon tour, essayez de rationner le temps passé devant les écrans pour votre fils, de manière générale 🙂 il comprendra d’autant mieux, plus tard, l’intérêt et la profondeur des aventures de Geralt de Riv ou de Corvo Attano.

    Christophe Baratault: Alors, peut-être, une question fort “simple” : quel est ce plaisir des jeux vidéos, vous concernant par exemple ? 😃

    Ignace Léonce Segoing d’Augis: Christophe Baratault, la possibilité d’incarner et d’agir des personnages fictifs travaillés, dans des univers conceptuellement et émotionnellement riches, parfois sombres, parfois optimistes, souvent nuancés (comme le jeu que présente Thibault Isabel, comme la plupart des bons jeux d’ailleurs), parfois contemplatifs, parfois particulièrement haletants. Et pour finir de vous répondre, je n’apprécie pas du tout l’aspect compétitif et multijoueur “online” qui est une tendance très en vogue dans le jeu vidéo. Pour résumer, un voyage solitaire fictif, à consommer avec la modération qui s’impose (mais j’attribue toutefois une plus grande puissance à la littérature qui me semble édifier d’avantage l’esprit, tout en divertissant).

    Thibault Isabel: Tout art a des forces et des faiblesses, c’est-à-dire une singularité qui le distingue de toutes les autres formes d’art. La force inégalée des jeux vidéo, c’est précisément l’immersion. Et c’est pourquoi les dilemmes moraux y ont une puissance de structuration sans commune mesure avec le cinéma ou le roman. Je crois que les jeux vidéo intelligents vous aident à vous structurer moralement comme aucun autre art ne peut le faire, parce que vous vivez ces conflits de l’intérieur. Inversement, les jeux vidéo ont aussi une puissance de déstructuration supérieure à celle de tous les autres arts quand ils mobilisent les instincts brutaux qui se tapissent en nous: tirer, tuer, courir, frapper, sans respirer, sans réfléchir. Je défends les jeux vidéo de qualité, mais je pense que les jeux vidéo mainstream qu’on donne au public adulte ou adolescent sont des fléaux sociaux redoutables… Donc je ne donne pas tort à Christophe Baratault, mais je n’en pense pas moins que Ignace Léonce Segoing d’Augis a raison. Les deux points de vue sont complémentaires, en fait. Vous ne parlez pas des mêmes jeux.

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