Falk van Gaver: “La surpopulation mondiale”

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    Surpopulation mondiale

    Nous serons bientôt dix milliards d’êtres humains à la surface du globe. Face à une telle explosion démographique, l’écologie est tenue de prendre en compte la courbe des populations. Né en 1979, journaliste et essayiste, diplômé de Sciences-Po Paris, Falk van Gaver est l’auteur de plusieurs livres, parmi lesquels Le chemin du Mont. 1 300 km à travers la France à pied et sans argent (L’Œuvre, 2009), Le ciel sur la terre. Essai de théologie sauvage (Tempora, 2007) et Le politique et le Sacré (Presses de la Renaissance, 2005).


     

    Certains affirment qu’on n’a jamais vu une civilisation s’écrouler parce que trop nombreuse. C’est une affirmation idéologique et dogmatique, dont je ne suis pas sûr qu’elle soit fondée. Et ce qui n’est peut-être jamais arrivé peut tout de même arriver, malgré notre tendance à toujours vouloir ramener l’inconnu au connu, au « c’est entendu » – notre écosystème planétaire ayant justement des limites écologiques. On entend aussi dire que la surpopulation est une non-question en soi. Bien sûr, en soi, il n’y a pas de surpopulation – puisqu’il n’y a de surpopulation que dans un rapport entre une population et un écosystème, quand les limites de cet écosystème sont atteintes. C’est justement là toute la question de la surpopulation, qui est liée chez l’homme à l’exploitation de son environnement, et notamment à sa surexploitation (quand l’exploitation atteint les limites écologiques d’équilibre et de renouvellement de l’environnement). En ce sens, c’est sans doute dans les sociétés industrialisées à faible croissance démographique, plus que dans les sociétés préindustrielles à forte croissance démographique, qu’il y a le plus de surpopulation par surexploitation globale (c’est-à-dire de pression démographique sur l’environnement consé­cutive à l’exploitation et au manque de ressources). Mais croire que les sociétés préindustrielles n’atteignent pas les limites de la surpopulation démographique par surexploitation écologique et en seraient préservées par leur mode de vie est un mythe: même des sociétés agricoles traditionnelles trop nombreuses atteignent la limite écologique de pression démographique, comme le Rwanda, où l’ampleur du génocide a été démultipliée par la pression démographique sur les terres agricoles.

    Qu’est-ce que la surpopulation?

    Il y a surpopulation – au sens d’une pression démographique atteignant les limites écologiques de l’environnement – quand il y a surexploitation – au sens d’une exploitation du milieu atteignant ses limites écologiques. Mais il peut y avoir surexploitation par simple pression démographique sans industrialisation – comme au Rwanda. Prenons un autre exemple : une pratique traditionnelle d’agriculture nomade comme les cultures sur brûlis devient une catastrophe écologique quand la population paysanne augmente sans transformer ses pratiques. Et, jusqu’à preuve du contraire, les malheurs du monde viennent bien de sa population humaine et de ses pratiques…

    La surpopulation est un facteur relationnel qui interagit avec d’autres facteurs : il y a surpopulation quand un milieu ne peut plus subvenir aux besoins d’une population. La surpopulation est toujours en lien avec la surexploitation : il n’y a pas de surpopulation en soi, mais toujours surpopulation en tant que surexploitation. À ce titre, en termes alimentaires stricts, il n’y a pas surpopulation humaine globale. Mais on peut aussi penser que la préservation de certaines espèces et de certains milieux, de toutes les espèces et de tous les milieux en fait, peut être une raison de limiter la croissance démographique humaine en-deçà de simples ratios alimentaires.

    Ce qui compte avant tout, c’est l’impact écologique par habitant, et le nôtre est démesurément plus grand que celui des pays pauvres.

    Les micro-solutions agro-écologiques ne prouvent rien : « Pascal Poot fait pousser des légumes sans eau, donc il n’y a pas surpopulation, CQFD. » Ce discours relève de la propagande, de la non-pensée. Les malheurs viennent de la population humaine, puisqu’elle seule peut les juger comme tels. Mais, là encore, ce discours relève de la propagande, de la non-pensée, digne d’un Stanislas de Larminat : « La nature est elle-même pleine de catastrophes naturelles, donc la catastrophe écologique d’origine humaine est naturelle. »

    Ce qui compte avant tout, c’est l’impact écologique par habitant, et le nôtre est démesurément plus grand que celui des pays pauvres. Comme l’a défini Paul Ehrlich dans The Population Bomb (1968), qui pointait la surpopulation comme problème prioritaire : « I = PAT, soit “impact environnemental égale population fois affluence (richesse) fois technologie” ». Autant dire que notre impact, celui du monde développé, a été démultiplié par la richesse et la technologie, malgré notre faible croissance démographique. En toute justice, si nous devions limiter la démographie en fonction de l’empreinte écologique par habitant, il faudrait à peu près interdire à tous les habitants des pays développés de faire des enfants… La priorité n’est donc pas tant de forcer les pays pauvres au contrôle de la natalité que de se forcer à la décroissance économique et technologique. Il est vrai que la démographie est un élément important de la crise écologique, un des trois principaux avec l’économie et la technologie, et qu’il est devenu quasi tabou – mais la remise en cause de la croissance économique et technologique était aussi taboue à la COP21 qui prône l’économie verte, la croissance verte et autres greenwashing du capitalisme mondialisé. Nous sommes loin d’un accord sur la nécessité de réduire la croissance et même d’inverser la croissance humaine aussi bien économique, technologique que démo­graphique.

    Pays riches et pays pauvres.

    Mais l’empreinte écologique d’un Américain moyen est dix fois celle d’un Africain moyen, donc les Africains devraient avoir le droit de faire dix fois plus d’enfants chacun que les Américains – ou les Américains ne devraient pas avoir le droit de faire plus de dix fois moins d’enfants que les Africains, c’est-à-dire ne devraient pas avoir le droit du tout de faire des enfants – idem pour les Européens, les Japonais, etc. Et les sacs plastiques n’y changeront rien : c’est l’empreinte écologique globale par habitant qu’il faut prendre en compte. Ainsi, si en 2100 il y a moins d’Européens et 4 fois plus d’Africains, ce sera en toute justice : qui sommes-nous pour leur interdire de faire des enfants, puisque notre impact écologique par habitant est dix fois supérieur au leur ? Si nous réduisions drastiquement notre mode de vie, nous pourrions peut-être le leur demander, mais, dans notre position, qui sommes-nous pour l’exiger ou l’imposer ? Certains pointent l’origine ouvertement raciste de la création du planning familial aux États-Unis : ce planning a été ouvertement créé pour limiter avant tout la natalité des populations noires, et plus généralement des populations non blanches, non WASP, pauvres, etc. Pour certains, le planning familial mondial est avant tout une offensive destinée à limiter le nombre de pauvres, afin de ne pas négocier le mode de vie des riches – les émissions de gaz à effet de serre de ces populations respectives étant à cet égard éclairantes. Le plus simple serait d’appliquer le principe suivant, à la chinoise : chaque couple humain a le droit de faire un seul enfant (ou deux) et les couples infertiles ont le droit d’adopter. Mais qui fera en sorte de l’imposer ?

    Il est donc indispensable de réduire radicalement et conjointement l’empreinte écologique par habitant dans les pays industrialisés/développés et la croissance démographique dans les pays à forte natalité.

    Enfin, puisque les uns ne veulent pas passer à la décroissance économique et technologique et que les autres ne veulent pas passer à la décroissance démographique, de toute façon, tout cela devrait être résolu à l’horizon 2100 par l’effondrement systémique global et la dépopulation radicale qui va s’ensuivre… Il est donc indispensable de réduire radicalement et conjointement l’empreinte écologique par habitant dans les pays industrialisés/développés et la croissance démographique dans les pays à forte natalité – l’un ne peut aller sans l’autre. Sinon, nous allons droit dans le mur écologique. De plus, notre seule légitimité à inciter les Africains et les autres à renoncer à notre mode de vie, et à faire aussi peu d’enfants que nous, est de leur donner l’exemple en limitant drastiquement notre mode de vie (avec un retour à notre empreinte écologique des années 1960, mais dans un contexte low tech et eco tech) pour arriver à une convergence mondiale consensuelle idéale sur le mode de vie éco-soutenable moyen.

    Falk van Gaver

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