Entretien: Alain Gras “Le développement durable ne constitue pas une rupture”

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    Entretien: Alain Gras

    Professeur émérite à l’Université Paris I – Panthéon Sorbonne, Alain Gras est le cofondateur d’Entropia, revue d’étude théorique et politique de la décroissance, et il collabore à L’écologiste et La décroissance.


     

    Thibault Isabel : L’idée de progrès a servi d’horizon à la modernité, mais, en regardant les ravages du monde industriel sur la nature, on peut se demander dans quelle mesure l’humanité a réellement « progressé » au cours des derniers siècles. Elle l’a fait technologiquement, sans doute, mais peut-être pas moralement. Le progrès incarnait-il pourtant à l’origine un principe louable ? Qu’est-ce qui l’a perverti ?

    Alain Gras : La projection d’une humanité dans un temps orienté inaugure l’arrogance des temps modernes. On a peu à peu confié à la technologie le soin de maintenir en vie ce fantasme de perfectionnement, d’où tout contenu éthique s’est évaporé. Mais cette issue n’était-elle pas à vrai dire prévisible dès le début, puisque Condorcet, son illustre avocat, défendait en même temps l’esclavage des noirs ? Le ver était dans le fruit des progrès de l’« esprit humain », qui donnera naissance à une religion dont la science et la technique, mêlées à l’économie, fournissent les derniers grands prêtres. Religion par analogie ou religion par substitution, dont la foi est de nos jours chancelante, elle n’est maintenue en vie que grâce à des artifices : la croissance et l’obsession du pouvoir nous fournissent un prêt-à-penser pour un futur déjà là. Voilà tout ce qui reste d’une idée qui, reconnaissons-le, nous laissait à son origine entrevoir un horizon positif, dans une incroyable effervescence des possibles.

    Le développement durable ne constitue pas du tout une rupture avec le passé, mais au contraire prolonge la trajectoire antérieure.

    Thibault Isabel : Les partisans de la croissance verte croient beaucoup à la « transition énergétique » pour nous sortir de l’impasse environnementale dans laquelle nous sommes en train de nous enfoncer. Pourquoi restez-vous sceptique devant cette idée ?

    Alain Gras : Les tenants du développement durable accordent communément leur soutien à l’idée de « transition », qui repose sur une vision globale de transformation de la production énergétique en une forme prétendument « verte ». Or ce changement apparent ne constitue pas du tout une rupture avec le passé, mais au contraire prolonge la trajectoire antérieure. Les promoteurs de la transition énergétique ne remettent aucunement en cause les éléments à la fois structuraux et psychologiques qui ont accompagné le développement de la société depuis deux siècles. Au niveau de la structure de l’organisation des échanges énergétiques, la transition est pensée sur le modèle du macro-système technique. C’est en d’autres termes une mégamachine qui, d’une part, consomme énormément d’énergie pour maintenir les connexions entre ses différents éléments, et qui, d’autre part, conforte l’attitude de désengagement du citoyen. Sans qu’on le dise clairement, la transition énergétique se transforme en réalité en une transition vers l’électricité.

    Or, le stockage de cette « énergie » reste très problématique, à cause des lourdes et peu efficaces batteries. Du reste, j’utilise le terme d’« énergie » pour parler de l’électricité, comme on le fait ordinairement, alors que le terme « vecteur énergétique » serait plus approprié. Le problème du stockage prend alors un sens philosophique qui transcende l’aspect matériel.

    Le substitut passe par l’amplification de la haute tension au sein d’immenses grids (« grilles », tout simplement des réseaux maillés) pour permettre, par des échanges à très longue distance, de compenser notre incapacité à mettre en réserve cette puissance – ce qui est nécessaire pour faire face à une demande variable, imposée par des nécessités industrielles mais aussi par le degré de confort voulu par les consommateurs.

    On voit se mettre en place une adéquation symbolique forte entre le système technique et les usagers, qui deviennent en quelque sorte des électrons interconnectés sur des réseaux de communication.

    Thibault Isabel : On accuse souvent les grandes entreprises et les grands consortiums industriels d’être très largement responsables de la crise environnementale, sans parler des pouvoirs publics à qui l’on reproche leur inaction. Mais quelle est la part de responsabilité des citoyens eux-mêmes ? Ne sont-ils pas complices eux aussi de la situation ? Et, surtout, ne souffrons-nous pas d’un manque collectif d’implication démocratique, en matière d’écologie ?

    Alain Gras : De fait, on voit se mettre en place une adéquation symbolique forte entre le système technique et les usagers, qui deviennent en quelque sorte des électrons interconnectés sur des réseaux de communication. L’individu consommateur en sort renforcé, car nous ne pouvons interagir avec la technologie en raison de la nature macro-systémique de la gestion des flux ; la dispersion du pouvoir rend impossible un réel contrôle démocratique. Le cas d’EDF en France nous en donne un exemple frappant.

    En outre, un type d’interaction est privilégié : la communication interindividuelle à distance à travers le réseau. Sur ce point arrêtons-nous un instant : que certains penseurs du social annoncent la fin de l’individualisme et le renouveau des tribus, grâce à la technologie du web, ressemble à un canular anthropologique. Étrange tribu, en effet, si l’on compare aux Achuar de Descola ou aux Bororo de Levi-Strauss, que cette tribu post-moderne dont les membres « errent dans un monde opaque et étranger de boîtes noires, [où seule] est accessible l’interface – mot qui indique assez la nature superficielle du rapport, le manque de lien avec le monde ». Il ne s’agit pas en l’occurrence du milieu vivace de l’Amazonie, mais d’un milieu artificiel où les contraintes ne sont pas celles de la nature : la consommation d’objets à base électrique et le fonctionnement des transferts de données très lourdes (Big Data, e-Cloud) accroissent encore la demande d’énergie, ce qui compense les éventuels gains acquis en renouvelable. En France, près de 14% de la production sert déjà à alimenter les outils informatiques, soit trois centrales nucléaires. Ces tribus postmodernes ne se préoccupent guère de la sobriété, à la différence de toutes celles qui les ont précédées !

    L’électricité ne fait qu’augmenter encore les possibilités de destruction de l’Umwelt.

    Thibault Isabel : L’électricité n’est-elle pas pourtant potentiellement une énergie moins polluante que le charbon, par exemple ? C’est ce qu’affirment nombre de partisans de la croissance verte.

    Alain Gras : L’électricité ne fait qu’augmenter encore les possibilités de destruction de l’Umwelt, certes d’une autre manière, car elle ouvre de nouvelles perspectives territoriales à la prédation, à travers les activités excavatrices qu’elle encourage. Le lithium pour les batteries va faire disparaître le Salar de Uyuni en Bolivie, le cobalt et le coltan détruisent le Congo (Kivu, Katanga), entre autres exemples. Les technologies que les tenants du développement durable présentent comme inoffensives sont en réalité de grosses consommatrices de matériaux rares (comme le néodyme qui remplace le cuivre, pour les éoliennes), mais aussi de terres rares (surtout lanthanides) dont ont besoin tous les outils sophistiqués électroniques. L’extractivisme représente la face cachée du green washing. Son autre face n’est pas plus réjouissante : c’est l’enfouissement des déchets nucléaires.

    Un aspect bien caché du problème mis en jeu concerne la possibilité pour cette énergie de se renouveler ou de suppléer aux autres dans les domaines de la technologie lourde. Le charbon fut d’abord extrait sur des wagonnets tirés par des chevaux ou de malheureux enfants, mais la machine à vapeur permit à des engins automoteurs de les remplacer : le charbon se produisait alors en quelque sorte lui-même, et il en fut de même rapidement avec le pétrole. En revanche, on ne peut pas s’attendre à ce que l’électricité alimente ses propres infrastructures, car elle a besoin d’engins très volumineux pour la préparation des sols, éventuellement sous-marins, ainsi que pour la maintenance. De plus, les territoires sont de plus en plus morcelés, entraînant une stérilisation du sol. Je ne peux entrer dans le détail ici, mais reste l’essentiel : l’électricité n’est une énergie que par médiation.

    Le terme qui conviendrait pour qualifier la phénoménologie de l’électricité serait celui de « duplicité ».

    Thibault Isabel : Reste que l’énergie éolienne et l’énergie solaire nous apportent des ressources moins polluantes que les anciennes ressources énergétiques du monde industriel… Les alternatives aux énergies traditionnelles semblent nombreuses, en théorie.

    Alain Gras : Le vent et le soleil sont bien sûr des fournisseurs possibles ; mais ils ne peuvent à la fois remplacer les moyens de production fossiles actuels et se substituer aux autres, qui représentent les trois-quarts de la consommation globale d’énergie. À pleine charge, un A-380 a besoin de 500 tonnes de fuel pour décoller ; 80 % de la consommation de l’énergie véritable est fossile. La voiture électrique en est un autre exemple. La pollution s’éloigne des villes, mais s’étend dans l’espace rural, et si la centrale de Fessenheim alimente une Formule E bien verte au Champ de Mars (23 avril 2016), le même champ sera ensemencé de particules tout autant que la Suisse en cas d’accident nucléaire.

    Le terme qui conviendrait pour qualifier la phénoménologie de l’électricité serait celui de « duplicité » : la délocalisation de la pollution donne une des clés de la réussite de ce vecteur énergétique, et ceci dès l’origine. Lorsque Edison lance sa lampe de platine, en 1882, il éclaire d’abord quatre cents appartements de Pearl Street et émerveille les résidents, dont les papiers peints ne sont plus défraichis par les vapeurs du gaz d’éclairage. Mais, pour ce faire, il déverse chaque jour 5 tonnes de scories de charbon dans l’Hudson River. L’astuce originelle, le miracle énergétique, se reproduit à travers l’histoire : la prise électrique nous fait oublier tant qu’elle le peut les sources atomiques de son efficacité et, tirant les leçons du smog londonien, les villes ont transféré la pollution à la campagne pour la rendre invisible. La voiture électrique, technologie essentiellement urbaine, figure donc en bonne place dans la panoplie des sortilèges. Tous les moyens sont bons pour empêcher l’imaginaire de faire un premier pas sur une nouvelle trajectoire de réconciliation avec le monde à l’entour, et d‘emprunter, entre autres, le chemin de la décroissance. L’électricité a, sans aucun doute, un rôle majeur à jouer, mais dans une autre perspective de consommation.

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