Entretien: Frédéric Dufoing “Colère noire des gilets jaunes”

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    Gilets Jaunes - L'inactuelle | Politique, société, philosophie, écologie, sagesses, culture, actualités

    Indépendamment de ses revendications, d’ailleurs assez disparates, le mouvement des gilets jaunes manifeste un malaise réel vis-à-vis des institutions politiques des démocraties européennes. Frédéric Dufoing voit dans ce mouvement une remise en cause du modèle libéral.


     

    Stéphanie Kormann : Le phénomène des gilets jaunes est-il à vos yeux l’expression d’une demande démocratique de la part des citoyens ? Ou ses revendications principales sont-elles d’une autre nature ?

    Frédéric Dufoing : Ce que révèle d’abord la crise des gilets jaunes, après celle de la ZAD de Notre-Dame-des-Landes, c’est que, contrairement à ce que l’on nous a longtemps dit à son sujet, le libéralisme a toujours été une doctrine politique rigoureusement opposée à la démocratie, rigoureusement artificielle et rigoureusement fondée sur l’Etat. Aucun phénomène économique vanté par le libéralisme n’est naturel, automatique ou bienfaisant. Chaque accentuation et accélération des politiques libérales s’est faite en frappant dur et fort sur une partie largement majoritaire de la population, de la révolution française à la révolution industrielle, de la révolution thatcherienne à la révolution macronienne, avec les innombrables étapes mesquines – mais heureusement irrégulières, aux succès mitigés et aux freinages obligés – qui parsèment les trois cents dernières années.

    A coups de triques ont été imposés, à partir des années 1970, le libre-échange, la liberté de circulation des capitaux, le flottement des monnaies.

    A coups de triques, la révolution française a supprimé les corps intermédiaires, les corporations (donc les associations et institutions de régulation des prix et du marché du travail), l’auto-organisation des communautés paysannes et des villages ruraux; à coups de triques, la révolution industrielle a imposé le travail déshumanisé en usine contre les artisans luddites, supprimé les communaux et les aides locales aux pauvres tout en permettant la concentration des capitaux par un impressionnant attirail administratif ; à coups de triques ont été imposés, à partir des années 1970, le libre-échange, la liberté de circulation des capitaux, le flottement des monnaies, les prises de décisions déplacées dans des arènes politiques institutionnalisées hors de toute forme de contrôle démocratique, comme l’UE, ainsi que la destruction des services publics, des organisations collectives d’aide et de pensions que les résistances socialistes, communistes ou conservatrices avaient, plutôt mal que bien mis en place : à coups de trique a-t-on aussi imposé les recettes libérales du FMI, de la Banque mondiale, de l’OMC, aux pays du « tiers-monde » ou « sous-développés », avec comme résultats des catastrophes humanitaires sans nom ou des réussites mafieuses et totalitaires sans vertus, comme en Chine ou en Russie. Faut-il dès lors s’étonner que cela soit aussi à coups de triques qu’un aussi triste, fade et prévisible guignol que Macron tente une fois de plus d’imposer des réformes libérales ?

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    Stéphanie Kormann : Qu’est-ce qui dysfonctionne dans notre régime politique au point de voir un tel mouvement de révolte éclater ? Les gilets jaunes se sont mobilisés avec une spontanéité et une virulence qui ont en réalité surpris tous les commentateurs…

    Frédéric Dufoing : En parallèle au processus d’imposition du libéralisme économique et du tout-au-marché homogénéisé, les libéraux ont développé des régimes politiques auxquels ils ont accolés – tardivement d’ailleurs – le terme de « démocratie » : des aristocraties électives et ploutocratiques, socialement liées au point de parfois se confondre, basées sur la représentation sans mandat impératif (les représentants n’ayant aucune obligation de faire ce pour quoi la population les a élus), des exécutifs de plus en plus puissants, les cooptations particratiques, le lobbying permanent et des organisations internationales hors de tout contrôle et de toute atteinte.

    La grande erreur de la gauche a été de densifier et d’étendre le pouvoir d’intervention de l’Etat au lieu de favoriser l’auto-organisation des peuples.

    Les libéraux ont un véritable génie lorsqu’il s’agit de récupérer à leur compte les idéologies contestataires. Il y a peu, ils exploitaient par exemple la question de l’identité posée par les conservateurs et, dans le même temps, transformaient la transition écologique en un formidable marché de dupes. Surtout, ils savent que le recours à l’Etat, théoriquement censé leur nuire, les renforce en pratique toujours davantage. Car là où l’Etat se renforce pour aider les pauvres, il se renforce aussi pour favoriser les riches. La grande erreur de la gauche a été de densifier et d’étendre le pouvoir d’intervention de l’Etat au lieu de favoriser l’auto-organisation des peuples, car ce pouvoir d’Etat est à double tranchant. Ce que l’administration, l’explosion légistique et la police auront gagné en domaines d’intervention, en compétences, en moyens techniques et en légitimité morale, les libéraux savent s’en servir pour détruire les objectifs qui leurs étaient assignés, ou pour enrichir un peu plus la sphère privée : par exemple, les services et entreprises publics rentables, instaurés avec les impôts, vont systématiquement remplir l’escarcelle des capitaux privés qui les rachètent quand un gouvernement libéral arrive au pouvoir. Un autre de leurs traits de génie consiste à mettre les gouvernements dans des situations où les choix sont restreints à des politiques qui ne peuvent plus qu’être libérales : c’est le cas de la liberté de circulation des capitaux, qui met les territoires en concurrence pour attirer ces mêmes capitaux et oblige donc à une politique fiscale favorable aux investissement ; c’est le cas plus spécifique de l’euro qu’il est quasi-impossible de dévaluer, ce qui oblige les entreprises à jouer sur le seul facteur du coût du travail.

    La blocage politique est directement lié à un accroissement presque exponentiel des pouvoirs de l’Etat. Plus l’Etat devient puissant, plus il intervient, moins il est démocratique et plus il est capable de déréguler l’économie et de frapper ceux qui le refusent.

    Entretien: Frédéric Dufoing "Colère noire des gilets jaunes"

    Stéphanie Kormann : Les gilets jaunes portent sans doute une aspiration démocratique, mais le refus de la sur-taxation fiscale n’en reste pas moins au cœur de leurs revendications….

    Frédéric Dufoing : Par leur hostilité viscérale à la taxation – qui a permis à de nombreux commentateurs d’une culture douteuse de comparer le mouvement à des jacqueries « médiévales » (alors que les révoltes fiscales paysannes son essentiellement modernes, locales et bien souvent mêlées à des revendications religieuses et coutumières) –, les gilets jaunes rappellent aux technocrates élus et à leurs administrations que la démocratie est d’abord née de la volonté de contrôler le prélèvement et l’usage des impôts par l’Etat, et que, donc, la question du consentement ponctuel, concret, direct à l’impôt est toujours à l’ordre du jour des décisions populaires. Ni l’assiette d’un impôt (ou d’une taxe), ni ce sur quoi elle porte, ni sa logique, ni – last but not least – son usage et ses objectifs, ne peuvent être soustraits du débat public. Toute forme d’arbitraire, d’incohérence et d’injustice dans ce domaine n’a jamais pu être acceptée par une quelconque population.

    La logique économique libérale appliquée depuis la fin des années 1970 diminue les investissements dans les services publics et augmente le fret et les concentrations économiques qui vident ou étranglent des territoires entiers.

    Or, la taxe sur le diesel est, telle quelle, incompréhensible, même du point de vue écologique. D’abord, elle est inéquitable, donc injuste : prendre à tout le monde le même pourcentage sur des produits de consommation inélastique (dont on ne peut pas se passer) sans tenir compte du revenu et de la situation (notamment la vie en zones rurales) de ceux qui consomment, de surcroît sans possibilité d’alternative, est rigoureusement scandaleux. Qu’un ouvrier ou un employé en CDD, dont le salaire stagne depuis bien longtemps, paie la même somme qu’un patron d’entreprise (et parfois plus si l’on tient compte qu’il doit se déplacer davantage et souvent sans remboursement des frais) est inacceptable, surtout passé un certain seuil à partir duquel la taxe grignote trop avant ses revenus déjà limités. Cette taxe est d’autant plus inéquitable que la taxation des revenus financiers, des bénéfices des entreprises, l’ISF, l’investissement dans la lutte contre la haute fraude fiscale, etc. n’ont cessé de baisser ou, dans certains cas, n’ont jamais vraiment existé ou ont carrément disparu.

    Ensuite, cette taxe est censée atténuer les externalités, c’est-à-dire au moins partiellement réduire les problèmes posés par la consommation du produit qu’elle grève, soit en en réduisant la consommation, soit en utilisant ce qu’elle rapporte pour remplacer le produit ou éliminer la situation qui amène à sa consommation. Le diesel a un effet indéniablement négatif sur la santé et sur l’environnement. Concernant la santé, une partie de ce que rapporte cette taxe est judicieusement investie dans les soins de santé. Mais pour quel résultat, finalement ? Pour des soins donnés à des cancers inguérissables ? Par contre, on est en droit de se demander ce qu’une telle taxe a changé dans le domaine écologique : a-t-elle permis le développement de transports en commun ? D’énergies moins polluantes et moins nuisibles pour le climat ? Un renouvellement et une redistribution des activités économiques ainsi que des modes d’habitation sur le territoire ? A-t-elle au moins modifié le comportement des consommateurs ? Même pas, puisqu’ils n’ont aucune alternative : la logique économique libérale appliquée depuis la fin des années 1970 diminue les investissements dans les services publics et augmente le fret et les concentrations économiques qui vident ou étranglent des territoires entiers. Pourquoi faudrait-il accepter une taxe qui appauvrit les pauvres et n’a rien changé au système économique qui mène notre civilisation – peut-être même notre espèce – au suicide ?

    Entretien: Frédéric Dufoing "Colère noire des gilets jaunes"

    Stéphanie Kormann : Il est clair que le mouvement des gilets jaunes s’est en grande partie articulé autour d’un face-à-face avec le président Macron, devenu en quelque sorte le repoussoir populaire par excellence. Pourquoi tous les mécontentements ont-ils fini par se cristalliser autour du chef de l’Etat ?

    Frédéric Dufoing : Nombre de questions que soulève le mouvement des gilets jaunes sont politiques. En effet, quelle est la légitimité d’un responsable politique lorsqu’il applique une mesure qui n’était pas prévue dans son programme, c’est-à-dire dans ce qui est censé avoir justifié son élection ? Et quelle légitimité accorder à ce même responsable politique qui a été choisi par un quart seulement de la population (le score de Macron au premier tour) et a été élu par un mécanisme (le deuxième tour) qui ne permet plus un choix, mais le force. Quelle légitimité assume un parlement composé d’une majorité qui a, elle aussi, bénéficié d’un mécanisme institutionnel, d’un calcul mécanique (l’option majoritaire qui caractérise le système français) et non pas d’un choix populaire. Autrement dit : un représentant représente-t-il vraiment le peuple s’il n’a qu’un quart de la population qui accepte ce qu’il veut et les valeurs qu’il porte, qu’il incarne ? Et ne faut-il pas qu’un représentant soit légalement tenu de faire ce qu’il a proposé et strictement ce qu’il a proposé, c’est-à-dire qu’il soit soumis à un mandat impératif ? Au fond, n’est-on pas arrivé avec Macron au bout de l’absurdité de la logique représentative qui fait que, finalement, c’est l’exécutif qui fait tout (les lois, les décrets d’applications, les arbitrages) sans contrôle effectif et sans volonté continue du peuple ? Et, à cette époque MeToo où le consentement devient – à juste titre – une question essentielle, ne devrait-on pas se demander si le consentement à la loi est si différent du consentement sexuel : ne doit-il pas être, lui aussi, clair et circonscrit dans ses moyens et ses fins, et surtout continu ?

    Si ce mouvement veut devenir révolutionnaire, il doit avoir comme premier point d’agenda l’instauration d’un référendum d’initiative populaire.

    Stéphanie Kormann : Quelles alternatives voyez-vous pour l’avenir ?

    Frédéric Dufoing : Combattre le libéralisme, c’est d’abord instaurer une véritable démocratie. Cette impitoyable logique libérale, les gilets jaunes en font l’expérience à la fois concrète, violente, et confuse idéologiquement puisqu’on les somme d’entrer dans une logique particratique droite-gauche, et représentative. Si ce mouvement veut devenir révolutionnaire, et changer réellement la situation, il doit avoir comme premier point d’agenda l’instauration d’un outil institutionnel indispensable de reprise en main de l’Etat qu’est le référendum d’initiative populaire, lequel permet de passer outre la représentation, de débattre et de décider correctement, de manière réfléchie des problèmes, des projets concrets et décisifs, ainsi que de contrecarrer effectivement, presque mécaniquement tout exécutif abusif.

    Il faut cependant prendre garde aux modalités qui entourent son usage et son instauration : son champ d’application doit être complet (pour les lois comme pour la constitution) ; les règles qui permettent son usage doivent être confortables (un nombre de signatures pas trop élevé, un temps de récolte de ces signatures suffisant, pas de quorum, etc.) ; il doit s’accompagner d’une réforme de la cour constitutionnelle intégrant des juges non-professionnels (par exemple, tirés au sort) permettant d’articuler la souveraineté populaire et l’Etat de droit ; etc.

     

    2 Commentaires

    1. Merci pour cette limpide analyse. Il me semble que l’on arrive à un point de bascule ou le mouvement qui demandait classiquement au pouvoir d’en haut d’aider le bas, doit maintenant effectivement s’instituer. Mais, psychologiquement, n’es ce pas un changement problématique et difficilement envisageable ?. Dans le sens ou nous sommes conditionnées depuis des lustres par un pouvoir jacobin a qui nous pouvons tout reprocher mais en même temps, a qui nous demandons toujours de l’aide in fine.

    2. C’est tout le problème des gilets jaunes, en effet: prétendre rompre avec le président jacobin, mais se lancer dans un face à face avec lui… C’est pourquoi Michel Onfray a raison, avec d’autres, de dire que le mouvement doit se structurer. Développer une structure politique est une bonne chose; il faut simplement éviter de le structurer sur un mode centralisé! Mais la nuance est difficile à appréhender en France, où nous sommes habitués aux grandes structures technocratiques hyperconcentrées… Il faut en somme une structuration locale pour les gilets jaunes, un cahier de doléances rédigé par la base (ou plutôt les bases) et une fédération de communes à l’échelle régionale et nationale, avec des représentants révocables. Sinon, le mouvement ne débouchera sur rien.

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