Entretien: Michel Maffesoli “Vers une affirmation des différences…”

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Maffesoli - L'inactuelle | Revue d'un monde qui vient

Né en 1944, à Graissessac, ancien élève de Gilbert Durant et de Julien Freund, Michel Maffesoli est professeur émérite de sociologie à l’Université Paris Descartes et membre de l’Institut universitaire de France. Il vient de publier Etre postmoderne, aux éditions du Cerf.  


 

Thibault Isabel : C’est une question débattue de longue date de déterminer si oui ou non le christianisme a joué un rôle majeur dans l’émergence de la modernité. L’essor des valeurs monothéistes semble en tout cas avoir correspondu historiquement avec celui d’un modèle politique, social et moral caractérisé par ce que Norbert Elias appelait la « curialisation des mœurs » et le « progrès de la civilisation », c’est-à-dire le renforcement de l’Etat. Le propos peut sembler paradoxal, car, en revanche, la doctrine originelle du Christ témoignait d’une forte opposition au pouvoir politique romain – d’aucuns y voient même un anarchisme en gestation. Mais le christianisme canonique ultérieur, lui, a peut-être sous-tendu un nouveau modèle de société, plus monarchique et plus centralisé. Est-ce à dire pour autant qu’il existe un lien entre la logique spirituelle monothéiste et la logique politique étatiste ?

Michel Maffesoli : Il y a bien évidemment un rapprochement qui peut être fait entre le monothéisme et par après la prévalence de l’Etat, du politique, d’un social rationnel. Dans chacun de ces cas s’exprime le pouvoir vertical du père, la providence du père. Il s’agit d’un modèle patriarcal, d’essence sémite et trouvant son couronnement dans l’Etat providence moderne. C’est là ce que montra Norbert Elias, lorsqu’il parlait de curialisation, mais aussi Michel Foucault, lorsqu’il parlait de domestication des mœurs ; et c’est bien dans un telle perspective que se met en place cette logique du devoir-être, fondement de tous les moralismes, ce qu’avait très bien vu Nietzsche, lorsqu’il parlait quant à lui de la sécrétion de « moraline » inhérente aux sociétés modernes. Je rappelle à cet égard la formule de Karl Marx, quand il précise, dans la Question juive, que « la politique est la forme profane de la religion ».

Il s’élabore une harmonie conflictuelle, proche de ce qu’Elisée Reclus disait de l’anarchie, « un ordre sans l’Etat ».

On assiste actuellement à la saturation d’un tel schéma. J’ai pour ma part appelé cela « le temps des tribus ». Il y a un retour de l’idée impériale, où, au-delà et en deçà de l’Etat-nation, on sent se mettre en place ce qui constitue bien un ajustement a posteriori de ces diverses tribus les unes par rapport aux autres. Il s’élabore une harmonie conflictuelle, proche de ce qu’Elisée Reclus disait de l’anarchie, « un ordre sans l’Etat ». C’est bien dans cette perspective d’ailleurs que la morale – qui est je le rappelle d’essence universelle, c’est-à-dire applicable en tous lieux et en tous temps – va laisser la place à des éthiques (ethos) particulières, renvoyant aux sites spécifiques aux communautés qui y vivent. Dans cette perspective, de même que la morale va laisser la place à l’éthique, le pouvoir va laisser la place à la puissance, et la verticalité à l’horizontalité.

Essais sur la violence Maffesoli

Thibault Isabel : Une longue tradition de pensée soutient que le paganisme antique, parce qu’il se référait à une multitude de dieux, favorisait structurellement la tolérance religieuse, le relativisme moral et l’éloge de la différence, par opposition au monothéisme. C’est une idée qu’on retrouve entre autres chez Louis Ménard, Jacob Burckhardt, Walter Otto, Jean Daniélou ou Marc Augé, et à laquelle vous avez accordé un certain écho, depuis fort longtemps, dans plusieurs de vos travaux. Pourtant, le christianisme connaît une crise indéniable en Europe, et, malgré cela, le prosélytisme idéologique, l’universalisme et le désir d’uniformiser les mœurs n’ont apparemment pas disparu, que ce soit dans la gestion politique des questions intérieures de société ou dans certaines tendances diplomatiques à l’échelle internationale, marquées par l’« esprit de croisade ». Comment expliquer ce paradoxe ? Bien que les pouvoirs publics revendiquent évidemment leur laïcité et leur affranchissement à l’égard des dogmes religieux, l’Occident est-il réellement en voie de décentrement culturel et idéologique ?

Michel Maffesoli : Quoiqu’on puisse en penser, le relativisme est une tendance indéniable de nos sociétés et ce sera, à mon avis, la marque la plus spécifique de la postmodernité. Puis-je ici rappeler quelle était la définition que Simmel donnait de ce terme : « relativisation de la Vérité unique par des vérités multiples, mise en relation des valeurs plurielles ». C’est bien évidemment ce qui était à l’œuvre dans le paganisme antique et c’est ce qui sourd par tous les pores du corps social contemporain.

Cela dit, lorsqu’une valeur s’achève – je veux parler du monothéisme et de son expression profane : le politique ou le moralisme –, cette valeur, pressentant sa fin, est d’autant plus virulente. C’est ce qu’on appelle des combats d’arrière-garde, qui sont on ne peut plus sanglants. Et c’est en ce sens que l’universalisme moderne, sentant sa fin arriver, lance d’une manière bruyante son chant du cygne. Le moralisme exacerbé aux Etats-Unis en est une expression, l’impérialisme une autre, et les prétentions mondialistes en incarnent la version politique.

Dans ce qui est finalement l’essentiel, à savoir la vie quotidienne, tend à prévaloir une indéniable tolérance, un réel jeu de la diversité, une dynamique affirmation des différences.

Mais cela ne doit pas nous empêcher de voir que, dans ce qui est finalement l’essentiel, à savoir la vie quotidienne, tend à prévaloir une indéniable tolérance, un réel jeu de la diversité, une dynamique affirmation des différences. Le relativisme, dans le sens que je viens d’indiquer, est à l’œuvre de multiples manières et court-circuite une prétendue uniformisation. Le natif, l’ethnique, le tribal sont à l’ordre du jour, que ce soit dans la mode, les styles de vie, les pratiques langagières, les attitudes sexuelles. Il s’agit là d’une lame de fond que l’on pourrait résumer en un mot : celui de Crise. Celle-ci ne recouvre pas bien sûr simplement la dimension économique ou financière, mais elle renvoie au fait que le principe générateur monothéiste laisse la place à un autre, polythéiste.

Homo Eroticus Maffesoli

Thibault Isabel : Nietzsche désignait l’Etat comme la nouvelle idole, venue se substituer à la religion après l’épisode de la « mort de Dieu ». Mais, au XXe siècle, c’est en tout cas l’idéologie du progrès qui semble être devenue le fer de lance d’une sorte de religion laïque et séculière, tant dans la sphère socialiste que dans la sphère libérale, avec ses utopies profanes (le « grand soir » ou la « fin de l’histoire »), ses menaces d’apocalypse (la « guerre des classes » ou la « violence obscurantiste de l’axe du mal ») et son désir de rédemption (la « révolution » ou l’« émancipation des peuples par les droits de l’homme »). Et si l’utopie communiste a aujourd’hui du plomb dans l’aile, l’utopie du libéralisme mondialisé se porte encore relativement bien. Cette mainmise de l’idéologie du progrès explique certainement qu’un certain nombre de sujets deviennent pour ainsi dire tabous médiatiquement (que ce soit dans les milieux journalistiques ou universitaires, par exemple), sous peine d’encourir les foudres d’une « nouvelle inquisition ». Pensez-vous que cette chape de plomb idéologique soit en train de vaciller, victime peut-être d’une évolution globale des mœurs de la population vers davantage de souplesse et de pluralisme, ou vous paraît-elle toujours aussi solide et inébranlable que par le passé ? Et quel avenir prédisez-vous par conséquent à l’idéologie du progrès ?

Michel Maffesoli : Concernant l’idéologie du progrès, permettez-moi de renvoyer à ce qui fut mon livre fondateur, intitulé La violence totalitaire, dans lequel, avant bien d’autres, je rendais attentif à la saturation du mythe du progrès, à l’idéologie du service public et à la violence de l’Etat. Je rappelle que, dans cet ouvrage, je faisais une critique du monothéisme, que je qualifiais de « fantasme de l’Un ». Qu’est-ce à dire sinon que ce mythe n’était que la concrétisation, au XIXe siècle, de la recherche du paradis lointain, de la perfection à venir ? C’est ce progressisme que l’on retrouve bien entendu dans l’universalisme du XVIIIe siècle, dans l’idéologie des droits de l’homme, dans la recherche de la société parfaite marxienne, qui ont abouti, pour reprendre une expression de Heidegger, à la dévastation du monde, à laquelle on peut ajouter la dévastation des esprits.

L’enfer est pavé de bonnes intentions. Ce sont ces bonnes intentions que l’on retrouve dans cette « république des bons sentiments » caractérisant l’intelligentsia contemporaine.

Pour reprendre une expression de la sagesse populaire, l’enfer est pavé de bonnes intentions. Ce sont ces bonnes intentions que l’on retrouve dans cette « république des bons sentiments » caractérisant l’intelligentsia contemporaine : journalistes, universitaires, politiques. Et cette intelligentsia, de fait, impose le règne d’une nouvelle inquisition, et ce dans son sens strict, puisque c’est pour le bien des âmes que l’on peut suspecter, torturer et faire subir diverses brimades aux hommes concrets. Cela représente la société officielle. Pour ma part, je suis beaucoup plus attentif aux forces vives caractérisant une société officieuse, qui se plie de moins en moins aux oukases d’une telle intelligentsia.

Là encore, souvenons-nous du rôle que joue et que va jouer de plus en plus le développement technologique, l’horizontalité de la Toile. Au mythe du Progrès, qui fut en effet l’idole du monde moderne, est en train de se substituer une sensibilité progressive, ce qui est tout à fait différent. Et cette « sensibilité » est en même temps une pensée progressive, intégrant tout à la fois les valeurs de la tradition (le tribal, la communauté) sans négliger les processus de reliance induits par les technologies de l’interaction. C’est cet ordre symbolique en gestation qu’il me paraît bien plus intéressant d’observer.

 

Maffesoli
Michel Maffesoli, “Etre postmoderne”, publié aux éditions du Cerf (2018)

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