Marc Halévy: “La révolution algorithmique”

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    l'intelligence artificielle - Marc Halévy

    Derrière le mythe un peu puéril de “l’intelligence artificielle” se cache une révolution majeure, dont nous ne mesurons pas encore toutes les implications. C’est ce que nous explique Marc Halévy, qui est philosophe, prospectiviste et physicien spécialisé dans les sciences de la complexité. Diplômé de l’école polytechnique de Bruxelles, il fut l’élève d’Ilya Prigogine; on lui doit plus de cinquante ouvrages, dont récemment Les mensonges des Lumières (Le Cerf, 2018).


     

    La définition la plus simple – et la plus exacte – d’un algorithme dit qu’il est une recette (comme une recette de cuisine) qui simule, séquentiellement et linéairement, la logique évolutive d’un processus. Il faut ici remarquer que, dans le Réel, rien n’est ni séquentiel, ni linéaire; il s’agit donc bien d’une simulation qui n’est possible que dans des configurations rudimentaires et dûment idéalisées. Un algorithme est en somme un chemin balisé, formalisé, stéréotypé et linéarisé qui, au départ de l’expression correcte d’un problème, engendre la solution conforme à la “recette”.

    Un algorithme peut s’avérer très vite beaucoup plus sophistiqué, et de diverses manières. L’injection de paramètres faisant appel à d’autres algorithmes ou à des générateurs aléatoires pour simuler l’imagination en est un exemple classique. On peut aussi le faire boucler sur lui-même en incorporant un ou plusieurs paramètres calculés par un autre algorithme, au départ des résultats qu’il avait lui-même atteint précédemment: c’est la simulation d’un auto-apprentissage.

    L’ordinateur ne pense rien, il ne crée rien, il n’est conscient de rien, il ne ressent rien, il n’invente rien.

    Mais nous devons prendre garde à une grande confusion: un algorithme tourne sur un ordinateur, mais il est conçu par une intelligence humaine et rien qu’humaine. L’Intelligence Artificielle, cela n’existe pas ! Un ordinateur, aussi sophistiqué soit-il, est une machine, une stupide mécanique donc, qui ne fait qu’additionner des zéros et des uns selon les programmes que l’homme lui impose… et rien d’autre. Il faut cesser de prêter aux ordinateurs les qualités anthropomorphiques qu’il est programmé pour simuler selon des modèles inventés par des humains: l’ordinateur ne pense rien, il ne crée rien, il n’est conscient de rien, il ne ressent rien, il n’invente rien. Il ajoute des zéros et des uns selon un programme que l’homme lui donne. Rien de plus, rien de moins. En y injectant des paramètres aléatoires, un algorithme peut produire des résultats surprenants, imprévisibles, inédits… mais il ne s’agit pas de créativité, seulement de hasard voulu et piloté, et de ses conséquences imprédictibles. L’ordinateur est incapable d’évaluer le “génie” ou la “médiocrité” de ces résultats inédits… sauf à lui donner un autre algorithme d’évaluation des résultats selon une grille de critères dûment mis au point par un programmeur humain (et qui exprimera sa propre subjectivité).

    Marc Halévy: "La révolution algorithmique"
    Les machines pensent-elles?

    Cette mise au point étant faite, il faut bien comprendre ceci : les méthodes algorithmiques que la puissance de calcul des ordinateurs actuels rend enfin utilisables (elles sont connues depuis Thalès) engendrent déjà une révolution noétique colossale. Elles décuplent la puissance des mathématiques et permettent de simuler des configurations et des évolutions de systèmes qui seraient autrement incalculables. Cette révolution méthodologique sera sans doute le moteur le plus puissant de notre changement de paradigme.

    Dans un futur proche, l’ensemble des activités humaines pourra se catégoriser en deux ensembles: les activités algorithmisables et les activités non algorithmisables. Les activités algorithmisables seront algorithmisées un jour ou l’autre, c’est-à-dire que des esprits humains concevront, en fonction des connaissances du moment, l’algorithme correspondant à la problématique concernée et, ensuite, en confieront l’exécution à un système numérique et à une arborescence de robots contrôlés par lui pour produire, sans intervention humaine, le résultat requis. Répétons-le: ce système numérique et ces robots n’ont pour autant ni idées, ni conscience; ils n’ont donc pas la moindre idée ni la moindre conscience de ce qu’ils font – halte aux anthropomorphismes ! -; ils exécutent servilement et stupidement les programmes qui se déroulent en eux par la seule volonté humaine.

    On voit en conséquence se dessiner les deux grands domaines de la future activité humaine: la conception des algorithmes et la maîtrise de la complexité.

    Quant aux activités non algorithmisables, elles resteront l’apanage du travail humain. Pourquoi ne seraient-elles pas algorithmisables? Parce qu’elles ne sont pas séquentielles, parce qu’elles ne sont pas linéarisables, parce qu’elles ne sont pas idéalisables, parce qu’elles ne sont ni analytiques, ni mécaniques; bref: parce qu’elles sont holistiques, systémiques et complexes, sans être nécessairement compliquées.

    On voit en conséquence se dessiner les deux grands domaines de la future activité humaine: la conception des algorithmes et la maîtrise de la complexité. Dans les deux cas, il s’agit d’activités requérant une haute expertise, ce qui en exclut énormément d’humains, qui n’ont ni les facultés, ni les capacités, ni les intelligences, ni les talents requis. Cela conduit donc, naturellement, à une scission de l’humanité en deux strates distinctes…
    Nous vivons déjà cette mutation épigénétique irréversible quasi nietzschéenne avec une séparation darwinienne qui s’amorce entre homo sapiens et homo gignens [“l’homme qui connaît” et “l’homme qui crée”].

    Marc Halévy

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