Serge Latouche: “Le culte de la croissance”

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    L’écologie reste plus que jamais aujourd’hui un vernis de bonne conscience dont la classe politique aime à se parer; mais le culte de la croissance reste dans toutes les bouches et le saccage de la nature s’amplifie à un rythme exponentiel… Serge Latouche, grand théoricien de la décroissance, nous livre sa vision du problème.


     

    L’homme a émergé du cosmos et ne peut survivre qu’en symbiose avec l’écosystème terrestre qui est sa matrice. Pour cela, il doit nécessairement se métaboliser avec son environnement. Les substances dont il se nourrit, qu’il utilise ou qu’il rejette, sont le matériel avec lequel il construit sa vie. Toutes les sociétés, toutes les cultures, sauf la nôtre, ont reconnu cette interdépendance d’avec la terre mère et célébré le cycle de la vie. La modernité seule a mis en œuvre un projet prométhéen de reconstruction et d’artificialisation du monde. L’arrogance de l’homme contemporain va jusqu’à l’ambition de se réinventer, de se recréer en une nouvelle espèce supérieure dans le projet transhumaniste. Tout dans l’univers devient alors l’instrument de cette construction en tant que matière première, outil, produit et finalement poubelle. Le cosmos matriciel, la madre terra, est bafoué, trahi alors que la racine même du mot « matériel » provient de mater, la mère. La mère Nature, la Gaïa des Grecs, la Pachamama des Indiens des Andes, est saccagée, violée, niée et finalement transformée en cloaque au terme de ce projet démiurgique.

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    Technoscience et marchandisation.

    Ce phantasme de recréation propre à la modernité occidentale est le résultat d’une double rupture à la fois pratique et conceptuelle : l’artificialisation du monde liée à l’émergence de l’imaginaire techno-scientifique, d’une part, et la marchandisation du monde liée à l’émergence de l’imaginaire économique, d’autre part. L’interdépendance de ces deux ruptures est évidente : la reconstruction du cosmos comme mégamachine technicienne ne serait pas possible sans l’omnimarchandisation du monde, et réciproquement.

    Au départ du processus, on trouve la double imposture de la croissance économique. La croissance des organismes est un phénomène naturel et comme tel indiscutable. Le cycle biologique de la naissance, du développement, de la maturation, du déclin et de la mort du vivant et sa reproduction sont aussi la condition de la survie de l’espèce humaine en symbiose avec le monde minéral, végétal et animal. Alors que toutes les sociétés humaines ont voué un culte justifié à la croissance biologique, seul l’Occident moderne a fait de la Croissance abstraite sa religion sous la forme de l’économie. L’organisme économique, métaphore du vivant pour désigner l’organisation de la survie de l’homme en société, non plus en harmonie avec la nature, mais en l’exploitant sans pitié, doit croître indéfiniment, comme doit croître son fétiche, le capital. La productivité du capital, résultat d’une astuce ou d’une tromperie marchande, et le plus souvent d’une exploitation de la force de travail des travailleurs et d’une prédation de la nature, est assimilée à la pousse des plantes et à leur production de fruits. La reproduction du capital-économie fusionne à la fois la fécondité et le regain, le taux d’intérêt et le taux de croissance. Cette apothéose de l’économie-capital aboutit au fantasme d’immortalité de la société de consommation. C’est ainsi que nous vivons dans des sociétés de croissance. La société de croissance peut être définie comme une société dominée par une économie de croissance et qui tend à s’y laisser absorber. La croissance pour la croissance devient alors l’objectif primordial sinon le seul de l’économie et de la vie. Il ne s’agit pas de croître pour satisfaire les besoins reconnus, ce qui serait une bonne chose, mais de croître pour croître. La société de consommation est l’aboutissement normal d’une société de croissance.

    Celui qui croit qu’une croissance exponentielle est possible dans un monde fini est soit un fou soit un économiste.

    Kenneth Ewart Boulding, l’un des très rares économistes avec Nicolas Georgescu-Roegen à avoir affronté le défi écologique, en tire les conséquences. Dans un article de 1973, il oppose l’économie de cow-boy, où la maximisation de la consommation repose sur la prédation et le pillage des ressources naturelles, à l’économie du cosmonaute, « pour laquelle la Terre est devenue un vaisseau spatial unique, dépourvu de réserves illimitées que ce soit pour y puiser ou pour déverser ses polluants ». Il ajoutait dans une formule désormais célèbre : « celui qui croit qu’une croissance exponentielle est possible dans un monde fini est soit un fou soit un économiste ». Il est clair que nombre de chefs d’État sont plus ou moins fous et qu’en outre leur imaginaire est très largement colonisé par l’économie (plus encore que le reste de la société). Quant aux dirigeants des firmes transnationales géantes qui sont les véritables maîtres du monde, totalement possédés par l’économie, ils naviguent entre paranoïa et schizophrénie. Certes, parmi les courtisans de ces deux catégories de princes (conseillers, experts, collaborateurs de toutes sortes), il ne manque pas d’intelligences relativement lucides, mais l’opportunisme les cantonne dans la mauvaise foi ou au mieux un fatalisme cynique.

    La société de croissance est ainsi l’aboutissement de l’économie de production capitaliste, or celle-ci est fondée sur une triple illimitation : illimitation de la production, et donc de la prédation des ressources naturelles renouvelables et non renouvelables, illimitation de la consommation, et donc de la création de nouveaux besoins toujours plus artificiels et superflus, et surtout, illimitation dans la production des déchets, et donc de la pollution de l’air, de l’eau et de la terre. Ces trois pollutions ont des effets désastreux de plus en plus manifestes : dérèglement climatique avec les émissions de gaz à effet de serre, pandémies de cancer, d’asthme, d’obésité, de maladies pulmonaires, de troubles cardio-vasculaires, ou de la reproduction avec la saturation de l’air en particules fines et en perturbateurs endocriniens, mort des sources, des rivières et des océans, désertification et désagrégation des sols empoisonnés aux pesticides et engrais chimiques, etc.

    Latouche écologie

    Renouer avec la décence commune.

    Toutefois, derrière cette démesure économique, il y a plus fondamentalement la démesure congénitale de la modernité. Celle-ci, avec la philosophie des Lumières, prétendait, non sans de bonnes raisons, émanciper l’homme de la transcendance, de la tradition et de la révélation, et remplacer l’arbitraire des normes parfois insupportables de l’Ancien Régime, souvent aggravé du fait de l’intolérance religieuse, par des règles fondées sur la nature ou sur la raison. De ce point de vue, la démarche des révolutionnaires de 1789 avec la déclaration des droits de l’homme est tout à fait symptomatique et s’inscrit dans ce programme des Lumières. Elle apporte la « liberté chérie », ce dont on ne peut que se réjouir. Seulement, la liberté pour faire quoi ? Penser et agir librement, sans doute, mais plutôt dans le sens des médias, et surtout liberté d’entreprendre, donc aussi de détruire la nature, de ravager la planète sans vergogne et d’exploiter les autres de façon éhontée. Des voix s’étaient élevées à la Constituante pour associer à la déclaration des droits une déclaration des devoirs, afin de tenter de poser des bornes à l’illimitation de l’interdiction d’interdire et de fixer des normes encadrant l’exercice de ces droits. Finalement, en 1795, la Convention, après les dérapages de la Terreur, se décida à en faire une, mais celle-ci se bornait à énoncer des banalités et n’eut ni impact ni prolongement. Les obligations morales se promulguent mal par décret et la nature ne fait connaître ses limites que lorsqu’elles sont déjà outrepassées. Quant à la raison, elle peut aussi bien emprunter la voie du rationnel, et de donc de l’illimitation économique et technique, que celle du raisonnable, et donc de la mesure. En conséquence, parmi les premières décisions prises par les constitutionnels de 1789, on trouve l’abolition des règlements protecteurs de l’environnement pris par Colbert (code forestier ou règlements d’urbanisme) et la suppression des corporations (décret d’Allarde et loi Le Chapelier) instituant même un délit de coalition. Ces mesures, inspirées par la doctrine des physiocrates et le dogme libéral du laisser-faire, empêchaient la constitution de syndicats ouvriers et posaient les bases d’une exploitation sans frein de la nature.

    La société moderne est devenue la société la plus hétéronome de l’histoire humaine, soumise à la dictature des marchés financiers et à la main invisible de l’économie.

    De ce fait, les principales limites régissant les sociétés modernes sont l’héritage des mœurs antérieures, liées le plus souvent à la tradition religieuse ou aux traditions populaires de décence commune. Ce sont ces limites, en partie réactivées, renforcées ou élargies par les luttes sociales des deux derniers siècles, que la mondialisation achève de détruire. L’illimitation est donc au cœur de la modernité. Elle est géographique, politique, culturelle, écologique, scientifique et, d’abord, éthique, mais toutes ses formes convergent finalement dans la démesure économique. Ainsi, contrairement au projet des philosophes des Lumières, la société moderne est devenue la société la plus hétéronome de l’histoire humaine, soumise à la dictature des marchés financiers et à la main invisible de l’économie ainsi qu’aux lois de la technoscience. À telle enseigne que l’artificialisation du monde en vient même à compromettre l’identité de l’humain. L’aboutissement du projet d’une autonomie fictive par la fuite en avant technoscientifique, en effet, débouche logiquement sur le transhumanisme ou la désertion de la planète par une fuite dans le cosmos. En outrepassant les barrières biologiques qui nous limitent, on s’émanciperait des entraves liées à notre conditionnement génétique et cosmique.

    Serge Latouche, la décroissance

    La croissance insoutenable.

    Une telle société n’est ni soutenable, ni souhaitable. En substituant le rationnel technique et surtout économique au sacré, nous avons perdu le sens, voire le bon sens… La mondialisation économique et financière du capitalisme constitue l’achèvement du programme libéral-libertaire aux antipodes de la construction d’une société juste et soutenable, parce que ce système est fondé sur la démesure. Nous sommes donc en grand danger, car notre surcroissance économique se heurte aux limites de la finitude de la biosphère. La capacité régénératrice de la Terre n’arrive plus à suivre la demande : l’homme transforme les ressources en déchets plus vite que la nature ne peut transformer ces déchets en nouvelles ressources. Les chercheurs travaillant pour l’institut californien Redifining Progress et pour le World Wild Fund (WWF) ont tenté de cerner notre empreinte écologique (ecological footprint), c’est-à-dire le « poids » environnemental de notre mode de vie. On peut mesurer approximativement cette empreinte, en termes de superficie terrestre, par l’espace bioproductif nécessaire pour assurer la reproduction de nos consommations. L’espace disponible sur la planète terre est limité. Il représente 51 milliards d’hectares. Toutefois, l’espace « bio-productif », c’est-à-dire utile pour notre reproduction, n’est qu’une fraction du total, soit environ 12 milliards d’hectares. Divisé par la population mondiale actuelle, cela donne approximativement 1,8 hectare par personne. En prenant en compte les besoins de matériaux et d’énergie, ceux nécessaires pour absorber déchets et rejets de la production et de la consommation (chaque fois que nous brûlons un litre d’essence, nous avons besoin de cinq mètres carré de forêt pendant un an pour absorber le CO2 !) et en y ajoutant l’impact de l’habitat et des infrastructures nécessaires, on obtient des résultats insoutenables tant du point de vue de l’équité dans les droits de tirage sur la nature que du point de vue de la capacité de charge de la biosphère. L’empreinte écologique moyenne de l’humanité s’établit depuis 2010 au-delà de 2 hectares.

    L’humanité consomme déjà près de 50% de plus que la capacité de régénération de la biosphère.

    Les hommes ont donc déjà quitté le sentier d’un mode de civilisation durable, en admettant que la population actuelle reste stable, ce qui n’est pas le cas. D’ores et déjà, nous vivons donc à crédit. En outre, cette empreinte moyenne cache de très grandes disparités. Un citoyen des États-Unis consomme environ 9 hectares, un Canadien 7, un Européen entre 4 et 6. Même s’il y a de grandes différences dans l’espace bioproductif disponible pour chaque pays, on est très loin de l’égalité planétaire. Chaque Américain consomme en moyenne environ 90 tonnes de matériaux naturels divers, un Allemand 80, un Italien 50 (soit 137 kg par jour). Autrement dit, l’humanité consomme déjà près de 50% de plus que la capacité de régénération de la biosphère. Si tout le monde vivait comme nous, Français, il nous faudrait trois planètes ; et il en faudrait six pour suivre nos amis américains.

    Comment est-ce possible ? C’est possible grâce à deux phénomènes. La première explication est que, comme les enfants prodigues, nous ne nous contentons pas de vivre de notre revenu, nous vivons sur le patrimoine. Nous brûlons en quelques décennies ce que la planète a mis des millions d’années à fabriquer. Notre consommation annuelle de charbon et de pétrole équivaut à une biomasse accumulée sous la croûte terrestre en 100 000 années de photosynthèse du soleil. La seconde explication est que nous recevons, nous, au nord, une assistance technique massive des pays du sud. La plupart des pays d’Afrique consomment moins de 0,2 ha d’espace bioproductif, autrement dit un dixième de planète, cependant qu’ils nous fournissent les aliments de notre bétail. Il faut détruire un hectare de bois pour produire une tonne de tourteau de soja. Seulement, en 2050, si nous ne modifions pas la trajectoire, la dette écologique, c’est-à-dire la somme des déficits cumulés, correspondra à trente-quatre années de productivité biologique de la planète entière. Même si les Africains se serrent encore plus la ceinture, on ne trouvera pas ces trente-quatre planètes !

    Serge Latouche - la croissance

    Face à la barbarie.

    L’un des principaux précurseurs de la décroissance, le philosophe gréco-français Cornélius Castoriadis, qui avait repris comme titre de son mouvement et de la revue éponyme le vieux slogan de Marx et Engels, « Socialisme ou barbarie », écrivait naguère : « Nous sommes à un croisement de chemins de l’histoire : un chemin apparaît d’ores et déjà clairement tracé. C’est le chemin de la perte du sens, de la répétition de formes vides, du conformisme, de l’apathie, de l’irresponsabilité et du cynisme. […] L’autre chemin devrait être ouvert par un réveil social et politique, une renaissance du projet d’autonomie individuelle et collective, c’est-à-dire la volonté de liberté. » (Au carrefour des carrefours) La seule façon d’échapper à la barbarie est donc bien la voie qui emprunte au socialisme son projet initial émancipateur de justice sociale et de démocratie radicale. Toutefois, il importe d’y ajouter la dimension écologique singulièrement absente du socialisme et tout particulièrement du marxisme qui s’est dévoyé dans les pièges du productivisme.

    Dévoiler les significations imaginaires sociales sous-tendant l’ordre des choses constitue un premier pas pour la subversion de l’hétéronomie.

    La réalisation d’une société écosocialiste ou de prospérité sans croissance implique de décoloniser notre imaginaire pour changer vraiment le monde avant que le changement du monde ne nous y condamne dans la douleur. Dévoiler les significations imaginaires sociales sous-tendant l’ordre des choses constitue un premier pas pour la subversion de l’hétéronomie, le seul possible en période de reflux du mouvement révolutionnaire. La marche vers la conquête de l’autonomie ne va certes pas de soi, mais elle est largement indépendante de l’existence d’un parti politique et d’un mouvement organisé toujours susceptible de dérive bureaucratique. Par conséquent, il ne s’agit pas de créer un parti, pour faire de la politique politicienne. « On ne demande pas aux écologistes, précise encore Castoriadis, de se constituer comme un parti ; on leur demande de voir clairement que leurs positions mettent en cause, à juste titre, l’ensemble de la civilisation contemporaine et que ce qui leur tient à cœur n’est possible qu’au prix d’une transformation radicale de la société. » (Domaines de l’homme) Tel est bien la vision du mouvement et du projet de la décroissance.

    Serge Latouche

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