Michel Onfray: “Chronique d’une insurrection?”

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    Michel Onfray :

    La contestation sociale gronde en France et en Europe, mais, pour Michel Onfray, il lui faut encore se structurer, au-delà des partis politiques traditionnels et du jacobinisme parisien, pour pouvoir déboucher sur une réforme en profondeur de nos institutions. C’est tout l’enjeu des prochaines semaines et des prochains mois. Onfray nous livre ici sa chronique des événements en cours, avec un florilège de ses analyses et de ses propositions pour l’avenir.


     

    19 novembre

    A l’heure où la France pauvre et modeste des Gilets jaunes fait savoir ses difficultés à se nourrir, à se loger, à se vêtir et son impossibilité d’offrir des sorties, des loisirs ou des vacances à ses enfants, Carlos Ghosn, grand patron français, se fait arrêter au Japon parce qu’il fraude le fisc…

    J’y vois un symbole de la paupérisation induite par ce libéralisme que Mitterrand fait entrer dans la bergerie française en 1983 avec les intellectuels médiatiques du moment, Nouveaux Philosophes en tête. Des pauvres de plus en plus pauvres et de plus en plus nombreux, puis des riches de plus en plus riches et de moins en moins nombreux: voilà ce qu’est la paupérisation. L’Empire maastrichtien est la créature des clones de Carlos Ghosn qui paupérisent à tour de bras. Macron est l’un d’entre eux.

    Pour salir les Gilets jaunes, des journalistes et des éditorialistes affirment qu’ils refusent la fiscalité, qu’ils sont contre les taxes, qu’ils refusent les impôts, qu’ils rechignent à payer des taxes écologiques. C’est faux. C’est Carlos Ghosn qui refuse de payer ses impôts, ainsi que les riches qui ont placé leur argent dans les paradis fiscaux avec l’assentiment de l’Etat français, pas les Gilets jaunes qui, eux, veulent bien payer des impôts directs et indirects, mais s’insurgent que ces impôts, qui doivent servir à payer le salaire des fonctionnaires, à faire fonctionner les écoles, les hôpitaux, les commissariats, les gendarmeries, soient accompagnés en province de suppressions de fonctionnaires et de fermetures d’écoles, d’hôpitaux, de commissariats, de gendarmeries.

    Gilets jaunes | Michel Onfray: "Chronique d'une insurrection?"

    25 novembre

    Tout à leur entreprise de désinformation, les chaînes qui tournent en boucle leur propagande anti-Gilets jaunes ont commencé la semaine en faisant savoir que, le lundi, la mobilisation avait beaucoup baissé, que les occupations étaient moins nombreuses, etc.

    Ensuite, ils insistent sur les accidents causés par les Gilets jaunes. Là aussi, là encore, il s’agit de discréditer le mouvement. Il ne vient pas à l’idée de ces néo-journalistes que ce sont la plupart du temps non pas des accidents causés par les Gilets jaunes mais par ceux qui refusent les Gilets jaunes! Car le filtrage, et non l’immobilisation, exige des gens un peu de leur temps et non, comme il fut dit, des nuits passées dans des véhicules. De sorte que ceux qui s’énervent parce qu’on les ralentit et le font savoir de façon agressive, parfois en fonçant dans la foule, font naître l’énervement des Gilets jaunes.

    29 novembre

    Si besoin était encore, l’aventure des Gilets Jaunes apporte la démonstration qu’un certain nombre de concepts de l’analyse socialiste sont encore et toujours pertinents. Je songe à la “lutte des classes” et à la “paupérisation”. Je vois mal comment on pourrait analyser ce phénomène sans y renvoyer.

    Qui niera en effet qu’avec les Gilets Jaunes, il ne s’agisse de paupérisation? Des riches de plus en plus riches et de moins en moins nombreux, des pauvres de plus en plus pauvres et de plus en plus nombreux: voilà ce qui définit la paupérisation. Pendant que Carlos Ghosn gagne 16 millions d’euros par an et se trouve dans une prison japonaise pour une suspicion de fraude à l’impôt, on voit sur les plateaux de télévision des jeunes mères de famille vivant seules qui expliquent qu’elles portent ce fameux gilet parce qu’elles n’en peuvent plus de subsister avec juste un peu plus de mille euros par mois.

    L’intérêt de Carlos Ghosn et celui de l’ouvrier qui travaille chez Renault ne sont pas les mêmes! Leurs salaires, leurs modes de vie également. Leurs aspirations non plus. Ne parlons pas de leur espérance de vie…

    De même: qui niera qu’avec les Gilets Jaunes, il ne s’agisse de lutte des classes? Car l’intérêt de Carlos Ghosn et celui de l’ouvrier qui travaille chez Renault ne sont pas les mêmes! Leurs salaires, leurs modes de vie également. Leurs aspirations non plus. Ne parlons pas de leur espérance de vie… On comprend que le monde de Carlos Ghosn soit en phase avec l’Etat maastrichtien, voire son devenir Empire,  qu’il ait besoin de l’Euro comme monnaie unique d’une zone de marchandisation qu’on nous fait prendre pour une zone de culture – or ce sont des routes et des ponts qu’on trouve sur les billets de banque du nouvel Etat, autrement dit des figures emblématiques du flux commercial, et non des portraits des grands Européens de la culture que sont Mozart et Debussy, Dante ou Cervantès, Shakespeare ou Goethe…

    On comprend également que ce même monde ne fasse pas l’affaire du précaire et du smicard taxés avec leurs véhicules car la formule “le marché fait la loi” est clairement devenue la devise de l’Etat maastrichtien. Cette nouvelle devise maastrichtienne a remplacé l’ancienne. Une fois passée à la moulinette du nouvel Etat, la formule française “Liberté, Egalité, Fraternité” est désormais à comprendre ainsi: “Liberté pour les riches d’être riches à leur mesure et pour les pauvres de l’être à la leur; Egalité des riches entre eux et des pauvres entre eux; Fraternité des riches entre eux et des pauvres entre eux.” Autrement dit Liberté, Egalité et Fraternité à deux vitesses. L’une pour ceux qui ont tout; l’autre pour ceux qui n’ont rien.

    Le parlement européen

    6 décembre

    Pour l’heure, ce qui advient avec les gilets-jaunes ressemble à s’y méprendre aux prémices d’une révolution. L’histoire de la Révolution française, mais aussi celle des autres révolutions, intéresse le libertaire que je suis parce qu’on peut y pointer le moment où la générosité qui préside à un mouvement pour plus de dignité et d’humanité se trouve récupéré par quelques autoritaires qui détournent l’impulsion originelle afin d’assurer leur pouvoir personnel. Ils évincent alors les auteurs ayant initié la dynamique: les gens modestes, les pauvres, les petits, les sans-grade, les “sans-dents”, comme il fut dit un temps par un qui se disait “socialiste” et – hélas! – suivant la jurisprudence 1983, l’était bel et bien!

    L’insurrection de 1789 s’effectue pour des revendications concrètes portées par ceux qu’on appelle “les Enragés” – les gilets-jaunes de l’époque…

    Prenons 1789. La Révolution française ne s’effectue pas tout de suite, contrairement aux résumés distribués par le catéchisme laïc, avec une revendication républicaine d’abolition de la monarchie dans l’objectif avoué de réaliser la Liberté, l’Égalité et la Fraternité! Pour la vulgate, il y aurait eu un “avant 14 juillet”, avec les ténèbres, un roi faible, une reine frivole et vendue à l’étranger, un régime esclavagiste, puis, après la Révolution, un moment de lumière avec des dirigeants républicains ayant offert la dignité à tous! Lors de la prise de la Bastille, rappelons-le, Robespierre, Marat et Danton sont monarchistes et ils vont le rester deux bonnes années! L’insurrection de 1789 ne s’effectue pas pour les idées de Liberté, d’Égalité et de Fraternité, mais pour des revendications concrètes portées par ceux qu’on appelle “les Enragés” – les gilets-jaunes de l’époque… Ils veulent du pain pour leur famille, du lait pour leurs enfants et du savon pour se laver. Les prix sont trop élevés, les accapareurs et les agioteurs profitent du désordre pour les augmenter, les Enragés veulent les plafonner. Ils n’ont aucun souci de faire chuter la monarchie ou d’en penser les modalités constitutionnelles, ni même de proposer un changement de régime! La démocratie directe avec le contrôle des représentants proposés par les Enragés ne datent pas de juillet 1789.

    A cette époque, les sans-culottes, une autre modalité de la revendication populaire, évoluent eux-aussi sur des terrains très concrets et nullement idéologiques. Ils n’ont que faire des débats intellectuels et de savoir s’il faut préférer le Contrat social de Rousseau à L’Esprit des lois de Montesquieu: ils veulent améliorer leur vie quotidienne qui est faite de misère et de pauvreté, de faim et de froid, de chômage et de précarité.

    Il n’est d’ailleurs pas sans raison que ce petit peuple révolté soit lui aussi qualifié avec un attribut vestimentaire: ils ne portent pas la culotte et les bas des bourgeois (ou de l’aristocrate Robespierre qui est le grand homme de la bourgeoisie et n’oublie jamais de porter la perruque poudrée de sa caste…), mais le pantalon à rayures bleues et blanches. Les gilets-jaunes eux-aussi arborent un attribut vestimentaire qui, certes, est celui des automobilistes en détresse, mais aussi, on a tendance à l’oublier, celui des travailleurs de l’extérieur qui ont besoin de signaler leur présence sur les chantiers ou dans les rues afin de ne pas se faire tuer par des engins de travail ou des automobilistes. Le gilet jaune, c’est le costume du travailleur qui ne porte pas de cravate: le maçon et le balayeur, le menuisier et l’employé de la voirie…

    Zéro de conduite, Michel Onfray

    Au commencement, toute révolution est insurrection. La prise de la Bastille est emblématique de cette vitalité révolutionnaire: on attaque le symbole du pouvoir. Qui niera que les Champs-Élysées, lieu de parades des puissants, soit un lieu éminemment symbolique pour ceux qui regardent à la télévision le pouvoir y passer, s’y montrer, s’y exhiber et qui le subissent sans jamais l’exercer? Les Champs-Élysées racontent en raccourci comment naît, vit et meurt une Révolution: de la guillotine robespierriste, en bas, où le sang a été versé par les jacobins de 1792 et 1793 pour abolir la royauté, à l’Arc de l’empereur, en haut, qui a mis fin à la Révolution et renvoyé les petites gens à leurs conditions de misérables (quand ils ne mourraient pas sur les champs de bataille de ses guerres de conquête par centaine de milliers…). C’est un résumé de ce qui ne doit pas arriver mais qui menace si d’aventure les gilets-jaunes ne se structurent pas.

    Car, s’ils ne s’organisent pas, d’autres organiseront pour eux et, c’est certain, les gilets-jaunes deviendront les Plaideurs de la fable de La Fontaine, ils n’auront plus que leurs yeux pour pleurer: l’insurrection aura fait le jeu de Mélenchon ou de Le Pen, autrement dit de ces gens du système, car, même s’ils font carrière dans la critique du système, ils en font partie.

    Il faut éviter la solution jacobine car, pour cette engeance centralisatrice et parisienne qu’est le jacobin, tout pouvoir procède d’une figure unique qui elle-même s’inspire du roi.

    Comment s’organiser? Il faut éviter la solution jacobine car, pour cette engeance centralisatrice et parisienne qu’est le jacobin, tout pouvoir procède d’une figure unique qui elle-même s’inspire du roi. Précisons que, lors des dernières présidentielles, tous les candidats étaient jacobins! Ceux qui parlaient de girondinisme le faisaient pour rire – Raffarin ou Juppé par exemple… – dans la perspective que, dans leurs régions gouvernées comme des fiefs féodaux, ils pourraient continuer à disposer d’un pouvoir semblable à celui des monarques. Or, la Gironde n’est pas multiplication des rois en région ou dans les départements, voire dans les communes, ce serait pure sottise, mais réellement pouvoir régional en région, départemental dans les départements, communal dans les communes. En revanche, c’est le pouvoir exercé par ceux sur lesquels il s’exerce avec révocabilité des élus. En effet, ces derniers ne devraient pas être des titulaires du pouvoir de droit divin mais des mandataires auxquels l’électeur peut reprendre sa délégation à tout moment dans le cas où la parole est peu, pas ou mal portée. Le pouvoir ne doit plus être une sinécure personnelle et doit redevenir une obligation contractuelle. L’élu est l’obligé de qui le mandate et non son parasite.

    Par ailleurs, je comprends que les gilets-jaunes aient des réactions épidermiques avec les porte-paroles autoproclamés, qu’ils évincent tel ou tel parce qu’il est journaliste ou bien parce qu’il est encarté dans un parti ou un syndicat, qu’ils réprimandent celui ou celle qui ne s’autorise que de lui-même pour parler au nom des autres: ceux qui ont fait profession de justifier le système depuis un quart de siècle ne sont pas crédibles pour guérir la maladie qu’ils ont consciencieusement inoculée. Qu’ils laissent la place!

    S’il faut éviter la solution jacobine il faut également éviter la solution spontanéiste: du chaos, il ne sort que plus de chaos encore, mais jamais un ordre nouveau. La violence n’est pas accoucheuse de l’Histoire: elle l’est surtout de la violence! L’Histoire est ensuite construction, et l’on peut construire ailleurs sans avoir besoin de détruire ici. Pour trouver une issue politique à cette insurrection inédite, il faut réactiver quelques propositions du socialisme libertaire de Proudhon: il estimait que la Révolution française avait accouché de beaux principes, certes, bien sûr, évidemment, mais de rien qui soit utile à ceux qui voulaient du pain pour leur famille; il détestait le sang et la Terreur, le Tribunal révolutionnaire et Robespierre, la guillotine et le gouvernement révolutionnaire; il n’aimait pas Marx et avait prévu que son système déboucherait sur un régime autoritaire – ce qui fut le cas quelques décennies plus tard; il n’était pas communiste et refusait d’ailleurs cette idée avec vigueur, car il souhaitait étendre la petite propriété privée au plus grand nombre; il ne se gargarisait pas de grands mots et de belles idées, car ce fils de tonnelier qui fut bouvier savait ce qu’était le peuple, il en venait, au contraire de Marx dont le père était avocat; il a construit son socialisme libertaire de façon pratique et concrète, antiautoritaire et non-violente.

    Les gilets-jaunes gagneraient à réactiver cette démocratie directe à laquelle Proudhon aspirait…

    Les gilets-jaunes gagneraient à réactiver cette démocratie directe à laquelle Proudhon aspirait… Concrètement: le principe susceptible d’être activé est celui de la coordination et de la coopération. A l’ère d’internet et des réseaux sociaux, le dispositif est facile à mettre en place. Il permet à la base, sur le lieu de chaque présence des gilets-jaunes, rond-point et route, bretelles d’accès ou parking de supermarché, dépôts ou entrée de magasins, lycées ou usines, villages et communes, de constituer un collectif qui s’exprime là où il est. Ces collectifs doivent se fédérer et ces fédérations doivent se fédérer elles-aussi afin d’élire des représentants. Chaque délégué est un élu soumis au mandat impératif: il porte le message d’un groupe et ne parle pas pour lui; il donne voix au collectif dont il formule la parole: il est le ventriloque du groupe. Là où il est, quand il parle, il doit être vu et entendu par ceux qui, en regard de sa faculté à représenter véritablement, ou pas, lui conserveront ou lui retireront son mandat.

    Le principe du cahier de doléances est une bonne chose: il faut élire des rédacteurs capables de mettre en mots les revendications esquissées et remontées en réseau sur l’intranet des gilets-jaunes. On néglige trop les leçons données par les cahiers de doléance de la Révolution française: mieux que les États généraux, ils parlaient de choses très concrètes, ce qui est le fond de toute politique digne de ce nom – et comme c’est le cas avec les gilets-jaunes…

    Gilets jaunes | Michel Onfray: "Chronique d'une insurrection?"

    Enfin, il ne faut pas se tromper d’adversaires: les blocages qui mettent en péril d’autres travailleurs pour lesquels la vie n’est pas facile non plus, je songe aux petits patrons, aux artisans, aux commerçants, aux employés, aux personnels de santé, et tant d’autres qui relèvent eux aussi d’un genre de condition néo-prolétarienne, ne doivent pas payer une dette qui n’est pas la leur. La faillite des gens modestes, la fermeture de petites unités industrielles ou commerciales, de production ou d’artisanat ne sont pas souhaitables. C’est se tromper d’adversaires.

    Il faut au contraire s’appuyer sur le savoir-faire technique ou fiscal, commercial ou juridique, intellectuel ou informatique de ces catégories socio-professionnelles afin d’augmenter la puissance du mouvement par l’effet dynamique de son organisation. Des coordinations sont nécessaires afin d’éviter que des travailleurs modestes occasionnent la chute et la mort de travailleurs un tout petit peu moins modestes qu’eux. Dans la logique de la lutte des classe, l’ennemi n’est pas dans le camp des plus ou moins modestes que soi, mais dans celui d’en face où se trouvent les véritables puissants dont la peur et la haine sont palpables.

    A défaut d’organisation, les gilets-jaunes auront été un feu de paille. L’histoire des révolutions l’enseigne – il n’est qu’à lire ou relire La Ferme des animaux d’Orwell: l’énergie rebelle des premiers temps insurrectionnels risque de se faire capter, détourner et renverser par les professionnels de la politique et du pouvoir.

    8 décembre (1ère chronique)

    Le pouvoir a usé et abusé de plusieurs stratégies pour disqualifier le mouvement des gilets-jaunes. Il y a d’abord eu le traitement par le mépris: “Ca leur passera, c’est un genre d’éruption cutanée, ils finiront par rejoindre le rang! Il suffit de laisser pourrir, d’attendre, de tabler sur la fatigue.” Un genre de variations sur le thème du: “Salauds de pauvres!” Mais ça n’a pas suffi. Ce petit peuple qui dit n’en plus pouvoir d’être étranglé par le pouvoir de l’État maastrichtien n’a plus rien à perdre: strangulé depuis des années, fatigué, épuisé, exsangue, harassé, éreinté, qu’a-t-il désormais à perdre? Plus rien…

    L’image des blindés de la gendarmerie stationné en haut des Champs-Élysées renseigne bien sur ce qu’il en est désormais du pouvoir personnel d’Emmanuel Macron… Mais ce ne sont pas des véhicules militaires, a dit une crétine de BFM le samedi matin parce qu’ils n’étaient pas équipés de mitraillettes – des “sulfateuses” a même surenchéri un consultant expert de la chaîne! Il y avait presque un regret chez ces gens-là qu’on ne sulfate pas le peuple qui se contente de demander du pain.

    8 décembre (2ème chronique)

    Les gilets-jaunes sont dans la rue parce qu’ils savent que l’Assemblée nationale et le Sénat sont leurs ennemis puisqu’ils ne les représentent pas sociologiquement ni politiquement. Le système représentatif, tant qu’il ne sera pas intégralement proportionnel, générera une oligarchie, une aristocratie, une caste, une tribu qui disposera de tous les pouvoirs: ce ne sera jamais une démocratie. Le pouvoir des élus n’est pas autre chose que la résultante d’un calcul tordu avec découpages électoraux effectués par le ministère de l’Intérieur et l’Élysée afin de déboucher sur une bipolarisation de la société: non plus entre droite et gauche, mais entre maastrichtiens libéraux de droite et de gauche et anti-maastrichtiens de droite et de gauche. Aux maastrichtiens libéraux de droite et de gauche sont réservés tous les pouvoirs – économiques, médiatiques, politiques, sociaux, universitaires, journalistiques; aux anti-maastrichtiens de droite et de gauche, les premiers abandonnent le pouvoir verbal de l’opposant avec pour seule perspective de parler à vide indéfiniment…

    Décoloniser les Provinces, Michel Onfray

    Avec les gilets-jaunes dans la rue, toute cette aristocratie maastrichtienne se trouve mise à mal, critiquée, menacée. Certes, elle dispose de tous les pouvoirs, y compris celui d’insulter, de mépriser, de calomnier, de salir le peuple sur lequel s’exerce son pouvoir et ne s’en prive pas. Mais elle voit d’un très mauvais œil ce surgissement de velléités de démocratie directe.

    “Ça n’a jamais marché”, pérore Christophe Barbier sur BFM le samedi 8 décembre: ça marche pourtant en Suisse… Or, quand on va sur le terrain, on peut obtenir un certain nombre de certitudes susceptibles d’être prouvées. J’en veux pour preuve ce tract ramassé dans une rue de Paris et envoyé par un ami. Il dit ceci :

    Titre: Nos 8 doléances

    « Nous rentrerons chez nous quand ces mesures seront appliquées

    1. Nous voulons de la démocratie directe à tous les niveaux. Nous voulons un gouvernement d’union nationale avec une régence d’exception pour éviter que les partis politiques, qui sont disqualifiés, n’instrumentalisent notre détresse et notre colère.
    2. Nous voulons une baisse de 20% de toutes les taxes et les charges touchant la classe moyenne, les travailleurs pauvres et les entrepreneurs. Baisser ces taxes, c’est monter nos salaires. Nous voulons une action immédiate pour taxer ce qui vaut la peine d’être taxé: les GAFA et les transactions financières.
    3. Nous voulons que la France arrête de vivre au-dessus de ses moyens et arrête d’accueillir la misère du monde parce qu’elle et déjà dans la misère avec ses millions de personnes qui vivent sous le seuil de pauvreté. Nous voulons une immigration choisie, qui ne nous détruise pas culturellement. Nous demandons ainsi un retrait du pacte de l’immigration de l’ONU.
    4. Nous voulons une relocalisation de toutes les décisions dans les régions, les villes et les communes. L’Etat et ses fonctionnaires à Paris ne sont pas qualifiés pour décider de l’avenir de nos communes.
    5. Nous voulons une sortie de la PAC qui corrompt nos agriculteurs en n’allouant ses aides qu’aux productivistes et aux empoisonneurs répandant le cancer en France. Nos impôts ne doivent en aucun cas servir à financer Bayer-Monsanto.
    6. Nous voulons la création de barrières commerciales pour empêcher l’Allemagne de nous vendre des produits fabriqués en Roumanie, sous le label “Deutsche Qualität” et d’ainsi détruire nos emplois.
    7. Nous voulons le retrait de toutes les aides à la presse pour une vraie séparation des pouvoirs médiatiques et politiques.
    8. Nous voulons une action immédiate pour arrêter l’intégration dans l’Europe car elle ne se construit que sur la ruine des petites gens. »

    Qui dira qu’il n’y a pas là d’intelligence pratique? C’est un véritable programme politique. Il est anonyme, aucune signature, aucune de ces propositions ne ressemblent à quoi que ce soit de connu chez les jacobins. Il est débarrassé du verbiage technocratique ou qui relèverait de la politique politicienne.

    C’est simple, clair, net, direct et programmatique:  la démocratie directe; un gouvernement d’union nationale constitué en dehors des partis politiques parce qu’ils sont discrédités et qu’ils guettent la récupération; une baisse des taxes et des charges pour la population la plus éprouvée; une augmentation des salaires; une taxation des GAFA et de ceux qui font de l’argent avec l’argent; une politique migratoire rationnelle qui ne soit ni celle de la passoire ni celle du mur; un communalisme et un régionalisme effectifs; une autre politique agricole que celle du productivisme qui fait le jeu des multinationales, détruit la planète et intoxique les consommateurs; l’instauration de barrières commerciales qui empêcheraient la concurrence entre les États de droit et les États voyous en matière de protection sociale; le retrait des aides à la presse, subventionnée par le contribuable afin de l’endoctriner et de le mépriser quand il refuse l’endoctrinement; une séparation des pouvoirs médiatiques et politiques; l’arrêt de l’intégration dans l’État maastrichtien…

    J’aurais pu écrire ce tract auquel je ne retranche rien! Il est la feuille de route de la démocratie directe. C’est sur ce projet positif, concret, dynamique, qu’il faut désormais travailler.

    Michel Onfray

     

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