Débat: “Référendum citoyen, pour ou contre?”

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    Référendum d'initiative citoyenne

    Frédéric Dufoing, Marc Halévy et Thibault Isabel ne sont pas du tout d’accord! On parle beaucoup de “démocratie directe” pour redonner un droit de parole au peuple dans les affaires politiques. Est-ce un bien ou un mal ? Une démocratie peut-elle être directe, à quels risques, et pour quels avantages ? Nos trois intervenants ont des avis radicalement opposés sur la question.


     

    L’inactuelle : Etes-vous favorables à la mise en place d’une démocratie directe en France, et sous quelle forme? Quelles seraient selon vous les inconvénients et les avantages d’un tel régime?

    Thibault Isabel : Je suis bien sûr favorable à la démocratie directe, parce que c’est le seul régime authentiquement démocratique. Rousseau avait raison de dire que, sous une démocratie représentative, le citoyen n’est libre que très occasionnellement – en France, une fois tous les cinq ans –, lorsqu’il élit ses représentants ; le reste du temps, il redevient esclave. La démocratie représentative est en fait une aristocratie élective, voire une monarchie élective lorsque la République est centralisée et jacobine, ce qui est le cas dans notre pays. Mais Rousseau n’a pas été sensible au piège inhérent à toute démocratie, même directe : la tyrannie de la majorité. Si la démocratie consiste à imposer uniformément des décisions majoritaires, elle est collectiviste. Et l’on ne doit pas être surpris que Rousseau ait servi de référent philosophique à la Terreur robespierriste.

    La démocratie que je défends est certes directe, mais elle est d’abord locale et fédérale. Il faut appuyer le régime sur des règles constitutionnelles rigoureuses, avec une multitude de contre-pouvoirs.

    La démocratie que je défends est certes directe, mais elle est d’abord locale et fédérale. Il faut appuyer le régime sur des règles constitutionnelles rigoureuses, avec une multitude de contre-pouvoirs. Le but est de limiter le pouvoir politique pour libérer les énergies citoyennes, dans toute leur force et leur multiplicité. Cela vaut aussi à l’échelle locale. Que dirions-nous si un conseil communal se mêlait de nous dire comment nous devons cultiver notre jardin? Il est juste que ce conseil légifère sur ce qui concerne réellement la collectivité – l’entretien des routes et des bâtiments publics, par exemple –, mais pas sur ce qui concerne les individus, les familles ou les communautés particulières. La démocratie authentique, c’est la limitation du pouvoir, sous l’égide d’une constitution, afin de respecter la liberté du peuple dans sa diversité ; ce n’est certainement pas la tyrannie populaire imposée à tous.

    Frédéric Dufoing : Les avantages de la démocratie directe sont bien connus et bien étudiés. Elle garantit une adéquation plus vivace avec les principes mêmes de la démocratie et de la souveraineté populaire. Elle permet une plus grande pluralité d’idées dans la détermination des problèmes et des solutions. Elle assure un meilleur contrôle de l’Etat, un plus grand sentiment d’appartenance à la communauté et une plus grande adhésion aux lois. En outre, les individus ont un poids réel dans l’élaboration du cadre législatif.

    Dès lors qu’on instaure un mécanisme absolument nécessaire de protection des minorités, les inconvénients réels de la démocratie directe sont peu nombreux.

    Dès lors qu’on instaure un mécanisme absolument nécessaire de protection des minorités, les études empiriques de cas connus comme la Suisse ou les entités fédérées aux Etats-Unis montrent que les inconvénients réels de la démocratie directe sont peu nombreux, bien qu’ils n’en restent pas moins problématiques. Comme en démocratie représentative, la mobilisation autour des votes est souvent faible, et les majorités passent alors pour illégitimes. Les citoyens sont mieux informés, mais franchement pas autant qu’on pourrait le souhaiter, et le vote d’imitation des leaders d’opinions est toujours bien présent. Quoique la « versatilité » du peuple soit extrêmement rare – contrairement à ce qu’affirment volontiers les adversaires de la démocratie directe –, la question de la continuité des engagements internationaux se pose bien évidemment, d’autant qu’elle est indispensable à la confiance des pays partenaires. Enfin, il faut reconnaître que la démocratie directe réclamée par les mouvements populistes puis progressiste aux Etats-Unis n’est pas venue à bout de la puissance des lobbys industriels et financiers, ce qui était pourtant l’un de ses objectifs. Pour autant, la « démocratie » représentative a-t-elle fait mieux?

    Marc Halévy : La démocratie directe prétend avoir l’avantage de court-circuiter toutes les instances idéologiques (partis, syndicats, etc.), ainsi que le carriérisme politique associé, et de permettre à chacun de s’exprimer librement et directement sur la question posée. Les technologies numériques permettent, aujourd’hui, d’organiser ce type de fonctionnement à grande échelle. Il faut cependant refroidir très vite les enthousiasmes.

    Primo : le court-circuitage de la machinerie représentative et donc partisane transférera, sans la supprimer, la foire d’empoigne idéologique vers les médias (traditionnels, mais surtout numériques), qui, ainsi, seront les vrais détenteurs des pouvoirs d’influence et de décision. Basculer du pouvoir des partis au pouvoir des médias ne me semble pas du tout souhaitable.

    Secundo : le principe même de la démocratie est à revoir de fond en comble. La démocratie, c’est le pouvoir pour le peuple et non le pouvoir par le peuple. Le « peuple », c’est-à-dire la populace, est totalement incapable de comprendre quoi que ce soit dans le monde complexe qui est le nôtre. N’oublions pas la loi de Pareto : 80% de l’intelligence se concentre dans 20% de la population. La démocratie en général et, plus encore, directe n’est que la tyrannie des crétins.

    L’exemple suisse le démontre à souhait, la démocratie directe ne fonctionne bien que dans un tout petit monde (le canton) et sur les questions relevant de la vie quotidienne.

    Tertio : promouvoir la démocratie directe, c’est, dans les faits, donner le vrai pouvoir à celui ou ceux qui ont la charge de formuler les questions et de convoquer les suffrages. Une telle concentration constitue un parfait viatique vers tous les totalitarismes.

    Quarto : l’exemple suisse le démontre à souhait, la démocratie directe ne fonctionne bien que dans un tout petit monde (le canton) et sur les questions relevant de la vie quotidienne. Les questions globales relevant de la complexité du monde ne peuvent pas être traitée démocratiquement.

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    L’inactuelle : Soutenez-vous le principe du référendum d’initiative populaire? Pourquoi?

    Frédéric Dufoing : Oui, de toute urgence, en France et partout ailleurs, même au niveau européen – dès lors en tout cas qu’on choisit de rester dans l’Union européenne. Plusieurs mesures sont nécessaires. Si l’on conserve des institutions représentatives, ce qui est hélas fort probable, il faudra prévoir des mandats impératifs pour les représentants, avec une obligation légale de décider et de négocier strictement ce que leur commandent les mandants. Cette réforme ira de pair avec l’instauration d’un référendum d’initiative populaire sans restriction de domaine, pour les lois, les modifications constitutionnelles et la révocation des élus ou des hauts fonctionnaires. Je pense même qu’il faudra instaurer un référendum obligatoire pour tout engagement international ou toute modification de la constitution, ainsi qu’un référendum d’agenda qui consultera en priorité les organismes de la société civile (syndicats, patronat, associations). Ce référendum d’agenda fixera par exemple un cap pour les négociations commerciales, avec une obligation de moyens plutôt que de résultats : les négociateurs doivent en effet conserver une certaine marge d’action, d’autant que le résultat final de négociations sera soumis à acceptation par référendum obligatoire. Ensuite, il faudra envisager une modification profonde de la cour constitutionnelle, qui sera chargée de vérifier en amont la constitutionnalité des lois issues des assemblées ou des référendums. La cour constitutionnelle ne devra plus être composée d’anciens cadres politiques, mais de juges professionnels, élus pour de longues périodes, et de juges non professionnels, tirés au sort sur des listes de volontaires, avec un changement périodique partiel de personnel, afin que les anciens forment les novices. Enfin, il faudra envisager une modification du rôle du conseil d’Etat, chargé désormais de surveiller l’application des lois : pour accomplir ce rôle, là encore, on tirera au sort des juges non professionnels sur des listes de volontaires. Il va de soi que le cœur du dispositif législatif restera le référendum d’initiative populaire et que l’Etat sera légalement tenu de respecter le résultat de tous les votes.

    Marc Halévy : Je ne défends pas du tout le référendum d’initiative populaire. Le « peuple » est absolument incapable de voir plus loin que le bout de son nez (ou, plutôt, de voir plus loin que le bout de son portefeuille et de son sexe). Depuis presque toujours, on sait que le « peuple » n’a qu’un seul moteur : panem et circenses, « du pain et des jeux ». Ses seules revendications sont : plus de pain (de revenu à travail égal ou moindre) et plus de jeux (de loisirs et de distractions). Et le tout dans l’immédiateté, à court-terme. Je ne crois ni au bon sens, ni à l’intelligence, ni à l’instinct populaires. L’actuelle farce des « gilets jaunes » le démontre. Je crois en l’évergétisme [autrement dit au fait que les notables fassent profiter les concitoyens de leur richesse].

    Depuis cinquante ans, nos pays vivent largement au-dessus de leur moyens et épuisent à toute vitesse les stocks de richesses naturelles, qui ne se renouvelleront jamais, et qui sont indispensables pour produire le nécessaire et le superflu.

    Depuis cinquante ans, nos pays vivent largement au-dessus de leur moyens (comme le montre l’endettement national) et épuisent à toute vitesse les stocks de richesses naturelles, qui ne se renouvelleront jamais, et qui sont indispensables pour produire le nécessaire et le superflu. Aujourd’hui, nous entrons en pénurie et n’aurons bientôt plus les ressources indispensables, même pour le nécessaire. Le « peuple » s’est gavé pendant soixante-dix ans (et plus que jamais depuis trente ans) ; et, maintenant que la fête est finie, il bloque le pays pour que ça continue comme avant. C’est juste absurde. Macron n’y est pour rien. De plus, il est sociologiquement démontré que les « riches » consomment beaucoup moins et beaucoup mieux que les « pauvres ». Le taux d’obésité – donc de diabète – et la consommation de fast-food, de plats préparés, de drogues, de cigarettes, de téléphones portables, de jeux vidéo et de télévision « grand écran » sont bien plus importants chez les « pauvres » que chez les « riches ». En fait, c’est contre leur propre bêtise que s’insurgent les « gilets jaunes » et leurs émules. Nous changeons de paradigme (pénurie oblige), et ils ne l’acceptent pas. Ils veulent que l’Etat – c’est-à-dire ceux qui travaillent vraiment – paie à leur place. Que se passerait-il en cas de débridement du « référendum populaire » : une seule litanie unique qui martèlerait, sans trêve, qu’il faut donner plus d’argent en échange de moins de travail!

    Thibault Isabel : Je crois au contraire que le système politique français manque cruellement de représentativité et que les élites se sont dramatiquement coupées du peuple : elles sont orgueilleuses, imbues d’elles-mêmes et s’enrichissent sur le dos des simples travailleurs. Les élites sont indispensables au développement de la société, bien sûr ; mais elles ne doivent en aucun cas mépriser le peuple. C’est pourquoi j’approuve le mouvement de contestation porté par les gilets jaunes, sur le plan des revendications sociales autant que sur celui des revendications politiques. Reste toutefois à déterminer comment incarner au mieux les principes de la démocratie directe.

    Même si je rejette toute forme de gouvernement technocratique, je rejette aussi toute forme de gouvernement qui livrerait la souveraineté populaire à elle-même, sans mise en forme structurée des affects, sans médiation des fureurs spontanées. Je trouve donc assez dangereux de faire du référendum national le socle absolu du gouvernement, comme si l’on pouvait se passer des espaces intermédiaires de délibération : cela aboutirait à une démocratie plébiscitaire, qui serait en son essence dictatoriale. Certes, dans une démocratie référendaire, le peuple se mobilise directement, s’investit dans la politique et devient à ce titre un peuple citoyen. Le bien commun l’emporte potentiellement sur l’individualisme, qui prévaut au contraire lorsque, dans le secret de l’isoloir, vous élisez un représentant chargé de veiller sur vos intérêts privés. Certaines décisions majoritaires méritent d’être prises à l’échelle nationale (ou continentale), et le référendum peut en certains cas constituer un recours louable, qui doit être institutionnalisé. Mais il ne saurait devenir la règle exclusive ou prépondérante du gouvernement. A vrai dire, le référendum me paraît mieux adapté à l’échelle locale, du fait de la complexité des enjeux abordés à l’échelle nationale ou continentale.

    Le principe de révocabilité des élus est supérieur au référendum. Il garantit la souveraineté du peuple sans contredire le poids politique légitime des délégués.

    J’attache en revanche beaucoup de valeur à la révocabilité permanente des élus, y compris du président. Ce principe de révocabilité est pour moi supérieur au référendum. Il garantit la souveraineté du peuple sans contredire le poids politique légitime des délégués.

    Les représentants et les corps intermédiaires ne sont pas inutiles. Même à l’échelle locale, ce sont eux qui ont la charge de négocier et formuler les projets de lois soumis ensuite à l’approbation populaire. Ils incarnent un contre-pouvoir aristocratique, susceptible de mettre en forme la volonté du peuple et de canaliser les impulsions de la base. Ils ont aussi le devoir de veiller au respect des règles constitutionnelles. Le peuple est souverain ; mais il dégénère en masse lorsqu’il n’est plus qu’une foule et cesse de réfléchir. Les contre-pouvoirs et le régime de procédure, tout en respectant scrupuleusement la souveraineté populaire, sont l’instrument de l’assomption des masses en peuple et de leur maturation. Sans souveraineté du peuple, vous lâchez la bride à un gouvernement technocratique ou à une oligarchie des juges. Sans contrepoint légal et constitutionnel, c’est-à-dire aussi sans corps intermédiaires et sans délégués, vous lâchez la bride à la tyrannie majoritaire. Ni l’un ni l’autre ne sont souhaitables.

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    L’inactuelle : Quelles mesures principales envisagez-vous pour réformer nos institutions politiques?

    Marc Halévy : Je vois deux mesures principales à mettre en œuvre… D’abord, le passage de la démocratie à la stochastocratie [qui repose sur le tirage au sort]. La démocratie est un joli principe, mais, dans la pratique, elle est condamnée à dégénérer en démagogie électoraliste et clientéliste, court-termiste et idéologisante. Tout système électoral repose sur deux questions simples : qui peut être électeur? qui peut être éligible? Les diverses doctrines politiques s’élaborent à partir des réponses données à ces deux questions. La démocratie au suffrage universel répond grosso modo : « Tout le monde ». Et ce « tout le monde » pose problème, car « tout le monde » est très loin d’avoir les aptitudes, les compétences, les talents et l’éthique nécessaires au gouvernement. Mais, évidemment, dès qu’on quitte le chemin démocratique, les dangers de la dictature et du totalitarisme ne sont plus très loin. La stochastocratie pallie des défauts et faiblesses de la démocratie tout en évitant les pièges de son contraire. Qui est éligible? Les volontaires courageux qui ont pu démontrer à un jury de sages qu’ils possèdent les qualités requises pour chaque fonction à pourvoir. Qui est électeur? Le tirage au sort entre les candidats pour cette fonction. Plus de parti, plus de campagnes électorales, plus d’idéologie, plus d’élection, plus de sondages, plus de démagogie.

    Sans remettre en cause l’effective globalisation planétaire des grandes problématiques, il faut acter la fin de la mondialisation qui, depuis 1945, n’était en fait que l’américanisation du monde.

    Ensuite, je préconise le passage des hiérarchismes nationaux à un communalisme continental. Sans remettre en cause l’effective globalisation planétaire des grandes problématiques, il faut acter la fin de la mondialisation qui, depuis 1945, n’était en fait que l’américanisation du monde. Le monde se continentalise avec quatre grands moteurs : l’Amérique du nord (et ses sosies océaniens), la grande Chine, la grand Inde et, surtout, la grande Europe, avec deux hinterlands liés aux hydrocarbures, la Russie et l’Islamie, et avec deux zones plus ou moins suiveuses, l’Amérique du sud et l’Afrique noire. Dans un monde complexe, les organisations pyramidales sont condamnées à disparaître, parce que trop lourdes et trop lentes. Elles doivent être remplacées par des réseaux de petites communautés autonomes. Ainsi, l’Europe pyramidale des Etats eux-mêmes pyramidaux doit disparaître et devenir un vaste réseau d’une centaine de régions autonomes (du point de vue socioéconomique) unies par un cœur fédéral, garant de la paix extérieure et intérieure et de la qualité des infrastructures communes.

    Thibault Isabel : En ce qui me concerne, je défends les régimes mixtes, qui conjuguent démocratie directe et populaire, aristocratie parlementaire et monarchie élective, idéalement sous la forme d’une République locale, de type grecque, fédérée avec d’autres communes au niveau régional, national, puis continental. Ainsi, dans une commune, il faut des conseils de quartier et des référendums municipaux (la démocratie), des délégués chargés d’élaborer les lois soumises au vote (l’aristocratie) et bien sûr un maire élu pour faire tourner l’ensemble harmonieusement (la monarchie). C’est la même chose à l’échelle des régions, de la nation ou du continent, avec chaque fois un chancelier ou un président à la place du maire, révocables en permanence. J’estime que ce schéma correspond pour l’essentiel à la doctrine politique de Pierre-Joseph Proudhon.

    Mais la priorité doit être donnée à l’échelle locale, au nom du principe de subsidiarité. L’Etat n’est qu’une fédération de communes, singulières et multiples. En outre, le découpage fédéral ne doit pas être seulement territorial et vertical ; il doit être aussi sectoriel et horizontal : il faut une démocratie dans les entreprises, dans les corporations, dans les paroisses, dans les associations, qui seront autant de contre-pouvoirs. Toutes ces communautés doivent élire des délégués, comme les communes et les régions, pour être représentées à l’échelle régionale, nationale ou continentale et participer à l’élaboration des lois. La subsidiarité signifie ceci : chaque échelle de pouvoir se limite aux prises de décisions qu’il est impossible de prendre à une échelle plus réduite. Dans le contexte technologique contemporain, par exemple, l’armée ne peut plus être communale. Elle est par la force des choses nationale, ou mieux encore continentale. De la même façon, la régulation des flux – notamment capitalistiques – implique des décisions à grande échelle. Mais la part centrale du pouvoir doit être réservée aux communes de base, et même à vrai dire aux familles ou aux individus. A titre d’illustration, dans une entreprise coopérative, où certaines décisions stratégiques impliquent un vote majoritaire, ce n’est pas l’assemblée commune qui va voter pour décider de quelle façon chaque travailleur doit effectuer son travail, en dehors de quelques règles générales : l’esprit d’initiative implique de la liberté, de la souplesse. La démocratie arbitre ; elle n’est pas là pour mettre les individus sous le joug d’une nouvelle inquisition, dans une espèce d’obsession de la délibération collective, qui envahirait toutes les dimensions de l’existence.

    La démocratie directe ne consiste pas seulement à faire participer les citoyens au travail législatif ; elle repose en premier lieu sur la participation des citoyens à l’exécution des tâches. Le service public, avant d’être le monopole d’une caste de fonctionnaires salariés, doit être l’affaire de tous.

    Enfin, les structures fédérales peuvent prendre des décisions, mais elles doivent transmettre leur interprétation et leur réalisation concrète aux entités fédérées, autant que possible. La démocratie directe ne consiste pas seulement à faire participer les citoyens au travail législatif ; elle repose en premier lieu sur la participation des citoyens à l’exécution des tâches, à travers les milices policières ou armées, les jurys populaires et le service public au sens large, qui, avant d’être le monopole d’une caste de fonctionnaires salariés, doit être l’affaire de tous. Je suis favorable à un revenu de base citoyen, accordé en échange d’une participation régulière au service public, de façon décentralisée et très autonome, chacun selon ses compétences reconnues, après un temps de formation, et sous le strict contrôle des lois : éducation, soin, rénovation des voieries, entretien des villes, défense, administration, sécurité, justice, etc. Inutile de dire que mes propositions sont révolutionnaires, au sens le plus politique du terme. Elles impliquent un changement de régime profond.

    Frédéric Dufoing : Au-delà des pistes que j’ai déjà esquissées, je voudrais encore formuler plusieurs remarques. D’abord, les règles permettant le lancement de la procédure d’initiative populaire doivent être simples, avec des démarches administratives accessibles et peu onéreuses, un temps suffisant pour la campagne et la collecte des signatures, l’absence de tout quorum (ou un quorum très faible pour certains types de décisions, constitutionnelles par exemple), un nombre de signatures collectées qui ne doit pas excéder 100.000, même pour des modifications de la constitution. Il faut bien comprendre que l’initiative – et donc la démocratie directe – ne fonctionne que si l’activité législative du peuple est continue et qu’elle provient de petits groupes. Or, il est complexe de lancer une campagne, de débattre, de convaincre et d’abord de récolter les signatures, ce qui écarte d’emblée les minorités et les petits groupes d’activistes, qui n’ont pourtant pas toujours les plus mauvaises idées. En Californie, le nombre de signatures est si élevé que seuls les partis et les associations puissantes ont accès à l’initiative.

    Il n’est évidemment pas interdit de prévoir des majorités qualifiées pour certaines lois, délicates, notamment celles qui menaceraient des minorités ou des entités fédérées, comme dans mon pays, la Belgique. Mais il ne faut pas en abuser, parce qu’elles paraîtraient illégitimes aux yeux d’une majorité marquée. Pour protéger les minorités, je préfère le mécanisme juridictionnel, avec une Cour constitutionnelle et un Conseil d’Etat, car il a fait ses preuves aux Etats-Unis – et il manque d’ailleurs cruellement en Suisse –, surtout si ce mécanisme comprend des juges non professionnels garants de la souveraineté populaire et qu’il inclut la possibilité d’une saisine par des citoyens signalant une menace grave sur les intérêts essentiels d’une minorité. Un autre mécanisme devrait être mis en place : la collecte des débats entre les défenseurs et les adversaires de la loi. Cette collecte permettrait d’interpréter les lois avec plus de cohérence, à la fois pour l’exécutif et pour le judiciaire, un peu comme on le fait lors des travaux parlementaires.

    L’information sur les tenants et aboutissants de chaque proposition de loi doit être mise à disposition de tout un chacun et formulée de manière compréhensible.

    Du point de vue législatif, l’application des lois par le pouvoir exécutif doit elle aussi être placée sous surveillance, en l’occurrence celle du Conseil d’Etat, mais aussi éventuellement à la suite d’une saisine populaire. De plus, l’information sur les tenants et aboutissants de chaque proposition de loi doit être mise à disposition de tout un chacun et formulée de manière compréhensible. Il faudrait soit un organe étatique chargé d’apporter un certain nombre d’informations objectives, sous contrôle associatif et universitaire, soit un ensemble d’associations privées qui s’en chargeraient, avec une aide équitable de l’Etat, et toujours sous contrôle citoyen.

    Du point de vue judiciaire, il faudrait davantage de juges non professionnels à côté des juges professionnels, avec un tirage au sort sur listes de volontaires, corrigé cette fois par des exigences de représentativité de la population dans ses traits principaux (sexes, âges, peut-être origines).

    Du point de vue exécutif – puisque nous réfléchissons a minima et que le tirage au sort me laisse dans ce domaine perplexe –, je préconise de limiter la production de normes, d’instaurer le mandat impératif et le référendum d’éviction. Autrement dit, les responsables exécutifs pourront être renvoyés s’ils ne respectent pas leur mandat ou que le peuple leur retire sa confiance.

    Pour finir, je tiens à rappeler qu’une démocratie directe fonctionne mieux dans un cadre fédéral. Elle exige de surcroît un engagement de toute la population, une formation militaire pour tous et surtout une vie associative extrêmement développée : la législation doit la favoriser, à travers des consultations régulières et ce qu’on appelle la démocratie participative, en particulier dans les domaines qui touchent aux sciences et aux techniques, à la bioéthique et au droit civil.

    3 Commentaires

    1. Ah, la question de savoir comment constituer ce genre de comités est évidemment très épineuse! Moi, je pense qu’il doit s’agir de délégués, élus démocratiquement, représentant selon les cas des corps professionnels, des associations, ou en tout cas des corps intermédiaires. Mais c’est un débat crucial et difficile…

    2. Merci pour cet échange à trois voix !. Me concernant, je trouve cela très déstabilisant car on sent confusément que nous avons besoin d’abandonner notre paradigme qui est a la fois actuel et ancien. On découvre le peuple avec les gilets jaunes. Un peuple a qui dans le meilleur des cas on concédera du bon sens mais qui fait peur surtout : un troupeau irrationnel incapable de s’organiser. Si les élites font l’objet de fortes critiques, on ne sait jamais finalement lesquelles précisément et leurs relations entre elles. J’ai le sentiment que la question des élites est aussi le coeur du sujet. Nous avons besoin d’élites, mais qu’es que devraient être celles-ci ?, si tenté qu’elles doivent ou puissent être définies ?. J’ai revu il y a peu “Il était une fois la révolution” du Maitre Sergio Léone et cet extrait que je trouve poignant et toujours à méditer aussi, selon moi https://www.youtube.com/watch?v=S_yTkiStLD8

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