Falk Van Gaver: “Notre monde va-t-il (vraiment) disparaître?”

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    La catastrophe écologique

    La cause est entendue, nous y allons tout droit. Vers quoi ? Vers l’effondrement. Il ne s’agit plus du discours enflammé de quelques écologistes marginaux, dont nous étions jadis et naguère, mais les Cassandres écologistes peuplent aujourd’hui les plus hautes institutions publiques et privées, nationales et internationales de l’establishment mondial. C’est officiel, nous allons droit dans le mur. Le point de non-retour est franchi. Il va falloir faire de grands sacrifices – au passage, sans doute, celui de nos lambeaux de démocratie et de souveraineté populaire qui ne tiendront guère face à la nécessité d’une dictature écologique globale – comme si la crise planétaire était l’occasion rêvée pour la technocratie d’imposer enfin ses solutions. Un spectre hante donc le monde, celui de l’effondrement.


     

    La question est : que se passe-t-il, quand le discours dominant devient celui de la crise écologique, voire de la catastrophe et de l’effondrement ? Rien. Le capitalisme, avec quelques retouches en vert ici et là, poursuit sa course effrénée de destruction créatrice.

    « Même les ruines ont péri », disait Jules César de Troie. Nous serons jugés sur nos ruines – et quiconque a vue celles d’une usine ou d’un centre commercial connaît déjà le verdict. Celui du Trade Center World. Le système capitaliste mondial n’est pas en crise, il est lui-même la crise. Notre mané thécel pharès est déjà en quatre par trois sur tous les murs. Tout est compté, pesé, divisé. L’attente de la grande catastrophe, à la façon du « Big One » de San Francisco, et les nombreuses catastrophes climatiques et industrielles qui émaillent le monde et les années ne doivent pas nous masquer que nous vivons déjà dans le temps de l’effondrement.

    La catastrophe est déjà là

    La catastrophe est déjà là.

    L’effondrement n’est pas devant nous – nous sommes déjà, dans une large partie du monde, et pour l’ensemble du monde lui-même, dedans. L’effondrement est déjà en cours depuis plusieurs décennies, et tout indique que nous avons passé le point de non-retour : effondrement des populations animales et végétales qui atteint les proportions d’une sixième grande extinction du vivant [1] ; effondrement des conditions de vie de larges parties de la population humaine ; effondrement des ressources primaires et énergétiques planétaires ; effondrement des sociétés, des communautés, des nations ; effondrement des cultures et des civilisations dans la coca-colonisation du monde… (Ainsi, à titre d’exemple, une langue vivante disparaît tous les neuf jours, soit une quarantaine de langues par an sur les quelques sept mille que compte encore l’humanité…) Aucun traitement de ces effondrements en cours n’est réellement envisagé ; ils ne pourront donc qu’empirer, comme le souligne le développement récent de la collapsologie ou science du collapsus [2].

    Le déclin d’une société peut commencer une ou deux décennies après qu’elle a atteint son apogée en nombre, en richesse et en puissance.

    Ainsi que le souligne Jared Diamond dans une étude devenue déjà un classique [3], les effondrements des sociétés du passé, comme celle de l’île de Pâques, suivirent rapidement le moment où elles avaient atteint un pic démographique et un sommet technologique, c’est-à-dire le moment où leur impact sur l’environnement était le plus marqué. Le déclin d’une société peut ainsi commencer une ou deux décennies après qu’elle a atteint son apogée en nombre, en richesse et en puissance. La raison en est simple : l’apogée de la population, de la richesse, de la consommation de ressources et de la production de déchets implique l’apogée de l’impact sur l’environnement, au risque du dépassement des ressources.

    Pour Jared Diamond, le passé donne des leçons pour le présent, et il est utile d’étudier les effondrements de sociétés anciennes, de comprendre comment des civilisation s’effondrent rapidement après avoir atteint leur apogée, car « il en va de notre capacité à tirer des leçons pratiques des effondrements antérieurs, c’est-à-dire déterminer ce qui dans le passé rendit certaines sociétés particulièrement vulnérables, comprendre comment certaines commirent exactement un écocide, et pourquoi elles furent incapables de percevoir qu’elles couraient à leur perte alors que l’issue était évidente (tout du moins, le juge-t-on rétrospectivement). » Ainsi, l’isolement de l’île de Pâques en fait l’exemple le plus flagrant d’une société qui a contribué à sa propre destruction en surexploitant ses ressources. Mais la grande différence avec le passé, c’est que l’écocide est désormais planétaire et l’effondrement qui commence, global : « la population est plus importante et la technologie plus destructrice aujourd’hui, et l’interconnexion actuelle fait peser un risque d’effondrement global plutôt que local. »

    Une politique de l'inaction gesticulatoire

    Une politique de l’inaction gesticulatoire.

    Pourtant, rien ne semble changer fondamentalement dans les comportements humains, à commencer par ceux des puissants, qui, comme les chefs pascuans ou les rois mayas, restent très en dessous des enjeux que font peser les menaces réelles d’effondrement général si ce n’est de catastrophe finale. Comme eux, et malgré le nouveau paradigme écologique qui s’impose rationnellement et scientifiquement, il semble que nous n’ayons pas les moyens culturels, affectifs, spirituels, mentaux, de pratiquer les changements de mode de vie qui nous aideraient à survivre. Jared Diamond note que « les valeurs auxquelles les individus se raccrochent avec le plus d’obstination dans des conditions inappropriées sont celles qui autrefois leur permirent de triompher de l’adversité. » Ainsi les Vikings du Groenland accrochés à leurs traditions agricoles moururent tous de faim au milieu d’une abondance de ressources alimentaires inexploitées.

    Généralement, par un double effet de « normalité rampante » et d’« amnésie du paysage », nous découvrons les problèmes quand il est déjà trop tard, lorsque nous sommes déjà sur des rails, droit vers la catastrophe.

    Et, généralement, par un double effet de « normalité rampante » et d’« amnésie du paysage », nous découvrons les problèmes quand il est déjà trop tard, lorsque nous sommes déjà sur des rails, droit vers la catastrophe. Jared Diamond se demande : « Concernant les valeurs fondamentales, jusqu’à quel point un individu préfère-t-il mourir plutôt que de faire des compromis et vivre ?… Peut-être une clé du succès ou de l’échec pour une société est-elle de savoir à quelles valeurs fondamentales se tenir et lesquelles écarter, voire remplacer par de nouvelles. »

    Ailleurs, Jared Diamond donne comme exemple de cette grande prudence ce qu’il appelle la « paranoïa constructive » des sociétés tribales parmi lesquelles il a séjourné de nombreuses années depuis plus d’un demi-siècle en Papouasie et Nouvelle-Guinée, cette attention aux plus petits détails et surtout aux plus petites modifications de l’environnement naturel et social afin d’agir en conséquence en vue de la survie individuelle et collective [4].

    Le poids du déni

    Le poids du déni.

    Mais dans les sociétés complexes trop souvent les effets bien connus de « pensée de groupe » dominent, car il est d’autant plus difficile de « parvenir à une décision dans des circonstances de stress où le besoin de soutien et d’approbation mutuels peuvent conduire à annihiler le doute et la pensée critique, à partager des illusions, à parvenir à un consensus prématuré et finalement à prendre une décision catastrophique ». Bref, se mettre des œillères pour continuer à avancer dans les mêmes ornières : les Cassandres écologistes peuvent bien s’époumoner tant qu’elles peuvent auprès de leurs contemporains sourds et aveugles, « ce déni d’origine psychologique est leur seule façon de vivre dans une normalité quotidienne. » Nous devrions pourtant le savoir : il n’est pire sourd que celui qui ne veut pas entendre…

    Nous restons agrippés au paradigme technologique, alors qu’il nous faut de la volonté politique pour appliquer les solutions qui existent déjà : démondialisation, relocalisation, décroissance…

    Ainsi, alors que « tous nos problèmes actuels sont la conséquence négative involontaire de notre technologie », nous restons agrippés au paradigme technologique, alors que, « plutôt que de nouvelles technologies, pour résoudre nos problèmes il nous faut de la volonté politique pour appliquer les solutions qui existent déjà » : démondialisation, relocalisation, décroissance… Car, comme le souligne avec force Jared Diamond, pourtant guère catastrophiste, nous n’avons « comme issue qu’une alternative : la réduction drastique de notre mode de vie ou l’effondrement. Il nous faut comprendre qu’il n’existe pas d’autre île ou d’autre planète vers laquelle nous pourrions nous tourner ou exporter nos problèmes. Il nous faut plutôt apprendre à vivre par nos propres moyens. »

    Vu que rien ne change vraiment en termes de simplification collective des modes de vie, ce sera donc l’effondrement. Il faut s’y préparer. Nous y sommes déjà. L’effondrement qui vient et la dépopulation à venir nous mèneront de gré ou de force vers des sociétés plus petites, plus indépendantes et autosuffisantes. A nous de prendre les devants et de construire, comme nous le pouvons, comme autant d’arches de Noé face au déluge qui vient, ces sociétés alternatives pour la survie de l’humanité, pour naviguer comme nous pourrons entre effondrement et anéantissement.

    Falk Van Gaver

     

    [1] Elisabeth Kolbert, La 6e extinction. Comment l’homme détruit la vie, Vuibert, 2015

    [2] Pablo Servigne et Raphaël Stevens, Comment tout peut s’effondrer. Petit manuel de collapsologie à l’usage des générations présentes, Seuil, 2015

    [3] Effondrement. Comment les sociétés décident de leur disparition ou de leur survie, Gallimard, 2006

    [4] Jared Diamond, Le monde jusqu’à hier. Ce que nous apprennent les sociétés traditionnelles, Gallimard, 2013

    5 Commentaires

    1. L’auteur parle de “politique de l’inaction gesticulatoire”. Son article est du même acabit : blabla gesticulatoire. Des affirmations sans argument. Du catastrophisme digne des blockbusters américains. Consternant. Alors même qu’il y avait tant à dire sur le sujet.

    2. Les intertitres sont des ajouts du directeur de publication, et non l’initiative des auteurs: ces intertitres visent à aérer le texte et à faciliter la lecture en ligne. Au-delà de ce point de détail, le propos de Falk Van Gaver n’est pas il me semble de nous pousser à l’inaction. L’auteur constate seulement avec pessimisme que les politiques publiques sont marquées par l’inertie en matière écologique, et que nos actions privées doivent donc se résoudre bon gré mal gré à la modestie, afin de nous préparer sans doute à la catastrophe qui vient. Il pointe aussi du doigt les dangers d’une dictature écologique. Mais Falk Van Gaver ne se réjouit pas de l’inaction, et ne nous demande pas non plus de rester inactifs. Il analyse simplement la situation. Reste que certains lecteurs peuvent considérer que les politiques publiques en matière d’écologie sont actuellement satisfaisantes. La plupart des collaborateurs de “L’inactuelle” ne s’en satisfont pas, quant à eux. Falk Van Gaver non plus, j’imagine.

    3. Falk Van Gaver tient à ajouter deux références livresques à son article. Voici la première:

      “Une autre fin du monde est possible. Vivre l’effondrement (et pas seulement y survivre)”
      Co-auteurs: Pablo Servigne, Raphaël Stevens et Gauthier Chapelle
      Editeur: Seuil

      Présentation: “La situation critique dans laquelle se trouve la planète n’est plus à démontrer. Des effondrements sont déjà en cours tandis que d’autres s’amorcent, faisant grandir la possibilité d’un emballement global qui signifierait la fin du monde tel que nous le connaissons.
      Le choix de notre génération est cornélien : soit nous attendons de subir de plein fouet la violence des cataclysmes à venir, soit, pour en éviter certains, nous prenons un virage si serré qu’il déclencherait notre propre fin-du-monde-industriel.
      L’horizon se trouve désormais au-delà : imaginer la suite, tout en se préparant à vivre des années de désorganisation et d’incertitude. En toute honnêteté, qui est prêt à cela ?
      Est-il possible de se remettre d’un déluge de mauvaises nouvelles ? Peut-on simplement se contenter de vouloir survivre ? Comment se projeter au-delà, voir plus grand, et trouver des manières de vivre ces effondrements ?
      Dans ce deuxième opus, après Comment tout peut s’effondrer, les auteurs montrent qu’un changement de cap ouvrant à de nouveaux horizons passe nécessairement par un cheminement intérieur et par une remise en question radicale de notre vision du monde. Par-delà optimisme et pessimisme, ce sentier non-balisé part de la collapsologie et mène à ce que l’on pourrait appeler la collapsosophie…”

    4. Et voici la deuxième référence proposée par Falk Van Gaver:

      “Pourquoi tout va s’effondrer”
      Préface de Paul Watson, postface de Pablo Servigne
      Auteur: Julien Wosnitza
      Editeur: LLL

      Présentation: “J’ai 24 ans et j’ai compris que le monde allait s’effondrer. Ce n’est pas une intuition mais une réalité. Tous les faisceaux d’indices, toutes les publications scientifiques, toutes les observa­tions concordent : notre civilisation court vers un effon­drement global. Fonte des glaciers, mort des océans, extraction de ressources à outrance, bouleversement sans précédent de la biodiversité, hausse continue du réchauffement climatique, accroissement des inégalités sociales, immuabilité politique, etc. Et que fait-on ? Rien ! Ou presque rien. Pire, nous croyons encore pouvoir résoudre ces crises fondamentales par le système qui les a précisément engendrées.
      À défaut de pouvoir enrayer cette fuite en avant, voici un véritable manifeste accessible et fulgurant, qui donne l’exacte mesure de cet effondrement à venir pour éveiller les consciences et surtout limiter la hauteur de la chute.”

    5. Je découvre votre site via le groupe de réflexion “construire un déclin”. Je suis convaincu que nous vivons un effondrement qui paraît lent pour l’instant. Ce commentaire pour vous signaler que la théorie de l’écocide concernant les habitants de l’île de Pâques et d’autres sociétés, est remise en cause par des anthropologues et des archéologues.

      [L’île de Pâques, une énigme du bout du monde](https://www.letemps.ch/sciences/lile-paques-une-enigme-bout-monde), Nathalie Jollien, Le Temps, 27 Déc 2016.

      [What the idea of civilisational ‘collapse’ says about history – Do civilisations collapse ?](https://aeon.co/essays/what-the-idea-of-civilisational-collapse-says-about-history), Guy D Middleton, Aeon, Nov 16, 2017.

      [Questioning Collapse – Human Resilience, Ecological Vulnerability, and the Aftermath of Empire](https://www.cambridge.org/gb/academic/subjects/archaeology/archaeological-science/questioning-collapse-human-resilience-ecological-vulnerability-and-aftermath-empire?format=HB&isbn=9780521515726), Patricia A. McAnany, Norman Yoffee, 2009.

      “Questioning Collapse challenges those scholars and popular writers who advance the thesis that societies – past and present – collapse because of behavior that destroyed their environments or because of overpopulation. In a series of highly accessible and closely argued essays, a team of internationally recognized scholars bring history and context to bear in their radically different analyses of iconic events, such as the deforestation of Easter Island, the cessation of the Norse colony in Greenland, the faltering of nineteenth-century China, the migration of ancestral peoples away from Chaco Canyon in the American southwest, the crisis and resilience of Lowland Maya kingship, and other societies that purportedly ‘collapsed’. Collectively, these essays demonstrate that resilience in the face of societal crises, rather than collapse, is the leitmotif of the human story from the earliest civilizations to the present. Scrutinizing the notion that Euro-American colonial triumphs were an accident of geography, Questioning Collapse also critically examines the complex historical relationship between race and political labels of societal ‘success’ and ‘failure’.”

      Ceci posé et pour faire avancer la réflexion de chacun sur “pourquoi il ne se passe pas grand chose”, on peut visionner avec intérêt [les cours de Laurent Mermet](https://www.youtube.com/channel/UCe7ZcwQSpusCJQ6Kl1IEE9g/videos), professeur de gestion environnementale à AgroParisTech, dont l’enseignement et les recherches tournent autour de cette question “Etant donné un problème environnemental, qui peut agir et comment, pour le résoudre?”

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