Frédéric Dufoing: “La démocratie désarmée: violence populaire et violence du pouvoir”

    La démocratie désarmée

    Certains gilets jaunes ont-ils eu tort ou raison de recourir à la violence ? Au-delà de cette simple question, s’en pose en réalité une autre : nous avons peur de la violence de la rue, voire de la violence terroriste, mais ne devrions-nous pas craindre aussi la violence discrète d’un Etat qui restreint chaque jour un peu plus les libertés individuelles et publiques pour mieux nous « protéger » des menaces ? Frédéric Dufoing lance le débat en plaidant pour un peuple plus autonome, qui prendrait lui-même partiellement en charge sa propre sécurité, au lieu de laisser à nos gouvernants le contrôle exclusif de nos vies. Car le « monopole étatique de la violence », à travers la rhétorique du maintien de l’ordre, peut aboutir à une forme de manipulation sournoise: un récent rapport d’Amnesty International dresse la liste des graves entorses à l’état de droit dont se sont rendues coupables les autorités françaises lors de la crise des gilets jaunes. La violence arbitraire des foules est inique ; la brutalité et la cruauté gratuite traduisent un déclin du processus de civilisation. Mais le pouvoir lui aussi recourt souvent à des procédés violents pour contrecarrer les protestations populaires. D’où la nécessité d’un état des lieux.


     

    Dans un célèbre essai, Norbert Elias a défendu l’idée que le processus de civilisation moderne avait largement adouci les mœurs et rendu la violence moralement et émotionnellement plus insupportable, voire injustifiable. Les législations de plus en plus restrictives sur les agressions sexuelles et le harcèlement psychologique, le souci grandissant du bien-être animal ou encore, actuellement, les débats sur les insultes de rue et les conditions du consentement en témoignent admirablement.

    Qu’est-ce que la violence ?

    Le terme même de « violence » a subi un glissement de sens qui lui promet la destinée du terme « fasciste », lequel désigne désormais à peu près n’importe quelle attitude déplaisante assumant un soupçon de contrainte et d’autoritarisme. Que l’on considère comme « violent » le fait qu’un grossier personnage fasse à haute voix une remarque sur les fesses d’une passante et qu’un individu casse du mobilier urbain lors d’une émeute laisse pantois : en vrac, on se demande avec quel mot on devrait qualifier le passage à tabac d’un manifestant par des policiers, les tortures perverses d’un tueur en série ou des parachutistes durant la guerre d’Algérie, les bombardements des trente dernières années au Moyen-Orient, la destruction d’Hiroshima, l’univers concentrationnaire nazi, etc. Le problème, quand l’empire d’un mot s’étend sans alternative, c’est que son sens se dilue ou se dilate, tandis que les situations qu’il qualifie perdent leurs nuances. La comparaison devient inexorablement une assimilation arbitraire. Or, aussi contestables que puissent être les règles de sens et d’usage des mots, elles valent toujours mieux que l’absence de règles ou le flottement. Le flou est toujours au service du fort. Toujours.

    L’Etat n’a plus seulement le monopole de l’usage de la violence légitime, il prétend avoir le monopole de sa définition par l’extension exponentielle du droit qui le justifie.

    C’est bien ce qui se joue aujourd’hui, entre les violences relatives aux individus et les violences relatives aux institutions. La logique sophistique de la propagande de guerre qui justifie, déresponsabilise et euphémise les violences de son camp quand elle dénonce, responsabilise et amplifie les violences du camp adverse est rendue beaucoup plus aisée dans un dispositif sémantique devenu arbitraire. L’Etat n’a plus seulement le monopole de l’usage de la violence légitime, il prétend avoir le monopole de sa définition par l’extension exponentielle du droit qui le justifie. Or, ce droit relatif à la violence ne cesse de se rigidifier concernant les relations entre individus, mais il ne cesse de se distendre concernant les moyens que l’Etat se donne pour en faire usage. Plus les individus sont restreints, c’est-à-dire contraints, contrôlés et influencés, civilisés, dans les aspects les plus intimes de leurs relations interpersonnelles, plus l’Etat élargit son champ d’intervention et s’attribue des moyens d’intervenir. Autrement dit, plus on interdit et punit les fessées parentales, les insultes de rue ou le harcèlement moral, plus on « protège » les individus contre les autres individus, plus on permet à l’Etat de faire ce qu’il veut, où il veut, à qui il veut, comme il le veut : plus son arbitraire grandit. Contrôler et punir les fessées parentales et les insultes sexistes, par exemple, exige des moyens administratifs, judiciaires et policiers généralement trop coûteux pour être efficaces ; mais ces moyens restent en revanche aisément utilisables à d’autres fins.

    La violence du pouvoir.

    Parallèlement au corsetage « vertueux » des relations entre individus naissent une avalanche de législations qui facilitent la violence socio-politico-économique, qu’on ne parient même plus à reconnaître comme telle : la précarisation de l’emploi et des conditions de travail, la contrainte sur les salaires et les retraites, les restrictions aux aides sociales et la limitation des services publics, la diminution du droit de grève par des mesures de service minimum ou une jurisprudence qui restreint l’action des grévistes, les législations en défaveur du droit d’association, la facilitation de la circulation des capitaux, les iniquités fiscales en faveur des plus fortunés, la diminution du pouvoir du parlement, le transfert des prises de décisions décisives à des organes supra-étatiques ou para-étatiques tenus par les exécutifs et leurs séides, l’augmentation du pouvoir de la police et des interventions civiles de l’armée ainsi que des moyens techniques de contrôle policier et administratif, etc. On notera que ces législations favorisent mécaniquement et institutionnellement l’explosion des violences que l’on prétend empêcher d’advenir.

    Sous prétexte de défense des droits des individus et de réduction de la violence inter-individuelle, l’Etat augmente de manière affolante sa capacité de contrainte, c’est-à-dire qu’il développe sa propre violence, non reconnue comme telle.

    En somme, sous prétexte de la défense des droits des individus et de la réduction de la violence inter-individuelle, l’Etat augmente de manière affolante sa capacité de contrainte, de contrôle et d’influence institutionnels, c’est-à-dire qu’il développe structurellement sa propre violence, non reconnue comme telle. Outre que l’intervention de l’Etat dans le domaine des mœurs est plus ostensible et plus visible que son absence volontaire et organisée dans la régulation des rapports économiques, les médias mainstream ont évidemment une part énorme de responsabilité dans l’occultation du phénomène : ils ne mettent en scène et ne qualifient de violent que ce qui arrange l’Etat, non pas tant parce qu’ils lui sont soumis – bien qu’il y ait une concomitance presque constante des intérêts de leurs patrons avec l’agenda étatique –, mais par un mécanisme bien plus insidieux, social, qu’avait parfaitement analysé George Orwell dans 1984 quand il soulignait l’influence de l’Etat sur la classe moyenne intellectuelle et tertiaire. Pierre Bourdieu soutenait une perspective très similaire en pointant du doigt la logique de reproduction des élites et de leurs subordonnés des classes intermédiaires.

    Le contrôle des armes.

    Ce fait est particulièrement criant concernant un enjeu essentiel au fonctionnement de toute démocratie : la possession individuelle d’armes à feu. Sous prétexte de protéger les individus les uns des autres, l’Etat a drastiquement restreint l’accès des citoyens aux armes ; il a aussi interdit l’acquisition du savoir-faire concernant son usage, en particulier militaire. Il est non seulement difficile de posséder une arme, mais il n’existe plus aucune formation militaire collective pour en apprendre le fonctionnement, puisque, après n’avoir été réservé qu’aux hommes (c’est-à-dire à la moitié de la population adulte), le service militaire a été supprimé dans l’immense majorité des sociétés dites « démocratiques ». Les armes et le savoir qui en permet une utilisation raisonnée, si ce n’est raisonnable, sont placés entre les mains des seuls policiers et des militaires, c’est-à-dire d’une minorité au service de l’Etat et, illégalement, entre celles de bandits et de crapules mafieuses, ou encore de miliciens ou gardiens privés à la limite de la loi, comme on l’a vu lors de l’affaire Benalla, voire avec les agences paramilitaires en Irak dans les années 2000.

    De nombreux coups d’Etat auraient pu être évités si le taux de possession d’armes à feu des citoyens avait été supérieur.

    Cette situation devrait inquiéter les populations, comme en attestent de nombreux coups d’Etat un peu partout dans le monde, qui auraient pu être évités si le taux de possession d’armes à feu des citoyens avait été supérieur. On pensera notamment au Chili du coup d’Etat de Pinochet. Mais le désarmement général des citoyens n’en est pas moins applaudi par les médias, et, au terme d’un dressage cognitif particulièrement brutal, par la majorité de la population, sur la base de postulats méprisants à l’égard du peuple et de sophismes particulièrement malhonnêtes. On nous explique en filigrane que le citoyen moyen est incapable d’user raisonnablement d’une arme. Ainsi brandit-on l’exemple des morts par armes à feu au Etats-Unis – réputés avoir une législation de contrôle des armes trop légère – en oubliant de mentionner des pays comme le Canada ou la Suisse, où les citoyens sont bien mieux éduqués aux armes, et où le nombre d’armes à feu par habitant s’avère au moins aussi élevé qu’aux Etats-Unis pour un résultat infiniment moins violent. Ces omissions sont bien entendu opportunes : elles permettent de faire croire qu’un homme en possession d’une arme à feu en fera un usage nécessairement passionnel, amoral et intempestif. Car l’individu, comme le peuple, est jugé immature, stupide, irraisonné ; il doit attendre que des spécialistes lui disent ce qui est bon pour lui et que d’autres spécialistes le protègent – les policiers –, d’ailleurs plutôt contre lui-même. On l’a vu à Notre-Dame-des-Landes. On l’a vu durant les manifestations des gilets jaunes. Soyons donc sans crainte : Marlène Schiappa surveille les regards désobligeants pendant que les patrons nous déshabillent.

    Frédéric Dufoing

     

    Pour poursuivre la réflexion, lisez l’article d’Amnesty International sur les violences policières lors de la crise des gilets jaunes.

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