Entretien: Matthieu Giroux “Péguy et la domination de l’argent”

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Matthieu Giroux

Matthieu Giroux, directeur de l’excellente revue Philitt, a publié Charles Péguy, un enfant contre le monde moderne aux éditions Première partie. Il nous accorde un entretien consacré à l’un des auteurs les plus emblématiques du début du XXe siècle, qui connut toutefois une existence discrète, sinon obscure. Péguy échappait à toutes les modes, à toutes les illusions du temps, et c’est en vain qu’on voulut trop souvent lui accoler des étiquettes réductrices que sa pensée réfutait par principe. On le disait tour à tour socialiste, dreyfusiste, catholique, patriote ; mais aucune épithète ne lui convenait tout à fait. Retour sur un enfant du siècle passé qui nous aide à penser notre propre époque.


 

Thibault Isabel : Votre ouvrage met l’accent sur le thème de l’enfance et de l’innocence à travers l’œuvre de Charles Péguy. C’est un angle d’analyse singulier, qui a le mérite d’offrir un point d’entrée éclairant sur l’ensemble de l’œuvre péguyste. Pour autant, l’« innocence enfantine » de Péguy a-t-elle quoi que ce soit en commun avec le culte de la jeunesse qui fleurit au XXIe siècle ?

Matthieu Giroux : La jeunesse que valorise Péguy n’a rien à voir avec le jeunisme d’aujourd’hui. À ses yeux, ce qui est « neuf », ce qui est « jeune » doit se comprendre dans sa proximité avec la création, qu’elle soit divine ou artistique. Péguy écrit : « Homère est nouveau, ce matin, et rien n’est peut-être aussi vieux que le journal d’aujourd’hui. » Homère est jeune parce qu’il est premier. Paradoxalement, il est « nouveau » parce qu’il est ultimement ancien. Les vérités qu’il énonce résonnent aujourd’hui comme si elles avaient été prononcées hier. C’est le privilège des grandes œuvres : ce sont toujours nos contemporaines. En revanche, le journal d’aujourd’hui est déjà « vieux » parce qu’il ne nous apprend rien. Le journal n’a rien à dire. Aussitôt imprimé, aussitôt périmé. Le journal meurt en même temps qu’il naît. Homère vit pour toujours alors qu’il est né il y a presque 3000 ans. Le jeunisme n’a en réalité rien de jeune. C’est un culte matériel de la jeunesse : on veut être beau, en forme, performant, « cool », comme les éphèbes de 25 ans que l’on voit à la télé. Le jeunisme ne se soucie pas de vie intérieure, encore moins d’innocence perdue.

Charles Péguy

Thibault Isabel : Charles Péguy critiquait la binarité du monde moderne, son caractère simplificateur et appauvrissant. Quels en sont à vos yeux les stigmates concrets dans l’époque qui est la nôtre ?

Matthieu Giroux : Notre époque confirme les intuitions de Péguy : la domination de l’argent continue de s’étendre à tous les domaines de la vie. Aujourd’hui, tout s’achète, tout se vend. Rien ne semble pouvoir échapper au triomphe du quantifiable. Il est possible d’acheter des organes, le ventre d’une femme, le corps d’un enfant. On peut aussi voir des banques d’affaires ruiner des Etats. Avec Amazon, on peut faire l’hypothèse d’un monde où il n’y aura plus qu’un seul endroit pour faire ses courses, une sorte de temple universel de la consommation où l’homme pourra assouvir ses désirs les plus inavouables en quelques clics… Après la réduction du monde à la puissance de l’argent, voici la réduction de la puissance de l’argent à Amazon !  Par ailleurs, il est évident que l’esprit est toujours plus isolé. On voit que le monde médiatique a renoncé à mettre en valeur l’intelligence. Les débats de l’après-guerre entre Jean-Paul Sartre et Raymond Aron ont laissé place aux monologues d’Eric Zemmour, Bernard-Henri Lévy et Michel Onfray. L’intelligence ne semble plus être une valeur à défendre. L’être n’intéresse plus, seul compte l’avoir.

Thibault Isabel : Les idées politiques de Péguy devaient sans doute beaucoup au socialisme qui prédominait dans la France du XIXe siècle, mais elles entraient en contradiction flagrante avec le socialisme du début du XXe, sans parler de celui qui s’est développé ensuite. Quelles étaient les spécificités de la pensée sociale péguyste ? En quoi tranchait-elle avec le socialisme de Jaurès, par exemple ?

Matthieu Giroux : Péguy a été séduit par le socialisme utopique de Saint-Simon et Charles Fourier. Il faut lire Marcel, premier dialogue de la cité harmonieuse où Péguy s’enthousiasme, sur un ton plein de naïveté, pour la création d’une première cité socialiste. Dans cette cité, les citoyens sont libres, heureux, mangent à leur faim et ne connaissent pas la maladie. Le travail qu’ils effectuent n’est jamais une contrainte mais la réalisation d’une vocation. En réalité, c’est un monde assez peu péguyste puisqu’il n’intègre pas la possibilité du péché et du mal.

Le premier Jaurès a joué un rôle très important dans l’initiation de Péguy au socialisme. Le jeune Péguy lui voue une véritable adoration. Il admire à la fois l’orateur et le philosophe. Mais, après l’affaire Dreyfus, leur relation va se dégrader jusqu’à une brouille définitive. Péguy ne pardonnera jamais à Jaurès d’avoir succombé à deux démagogies : le hervéisme et le combisme. La première, du nom de Gustave Hervé, a transformé l’internationalisme de la SFIO en antinationalisme. La seconde, du nom d’Émile Combes, a transformé l’anticléricalisme de la SFIO en anticatholicisme. A la veille de la Grande Guerre, Péguy condamnera avec violence le pacifisme de Jaurès.

Le socialisme de Péguy a quelque chose de profondément libertaire et se déploie sous une tonalité assez naturaliste. Très atypique, très organique, il n’a rien à voir avec le formalisme du socialisme réel qui triomphera au XXe siècle.

Charles Péguy

Thibault Isabel : Il y a dans la pensée de Péguy une sorte d’héroïsme de la vie quotidienne, un héroïsme simple, modeste, besogneux, qui refuse les honneurs et la gloire, mais nécessite beaucoup de courage, dans tous les instants de la vie. L’homme Péguy a-t-il été à l’image de ses idées ? Et, à l’heure de la société du spectacle, quelles leçons pourrait-on en tirer ?

Matthieu Giroux : Péguy, en tant que gérant des Cahiers de la Quinzaine, a été, sans aucun doute, à l’image de ses idées. Il a quitté l’Ecole normale supérieure pour fonder, avec l’argent de sa femme Charlotte Baudoin, la librairie Bellais puis les Cahiers de la Quinzaine. Alors qu’il aurait pu envisager une carrière d’universitaire installé (malgré son échec à l’agrégation de philosophie), il a préféré cette vie précaire d’écrivain et de journaliste. Les Cahiers de la Quinzaine ont été une entreprise difficile et exigeante – les lecteurs peu nombreux se désabonnent régulièrement, Péguy s’use les yeux à relire l’intégralité des textes qui y sont publiés, lui-même écrit beaucoup –, mais aussi l’occasion de magnifiques collaborations : le Jean-Christophe de Romain Rolland, les premiers textes des frères Tharaud, d’André Suarès ou de Daniel Halévy.

Péguy ne déviera jamais de cette volonté de dire « la vérité, toute la vérité, rien que la vérité, dire bêtement la vérité bête, ennuyeusement la vérité ennuyeuse, tristement la vérité triste », quitte à se brouiller avec la plupart de ses amis. Même s’il fréquente des noms célèbres (Jaurès, Sorel, Blum, Bergson), sa revue souffre d’un certain anonymat. C’est seulement en 1910, avec la publication de Mystère de la charité de Jeanne d’Arc, que Péguy connaîtra une relative notoriété. Parce qu’il se pense comme un mystique, Péguy estime qu’il faut tout sacrifier à la vérité et à la pureté de l’engagement. Celui qui est intransigeant, parfois implacable, qui tient sa place avec l’entêtement d’un enfant, celui-là n’est pas près de faire carrière. Aux yeux de Péguy, la victoire a quelque chose de métaphysiquement impure, la réussite implique la compromission. Celui qui réussit fait une fin, celui qui échoue n’a plus qu’à tout recommencer.

Vous pouvez commander le livre de Matthieu Giroux sur le site des éditions Première partie.

Matthieu Giroux

2 Commentaires

  1. Merci beaucoup ! Cela donne vraiment envie d’en savoir plus et de lire ce livre. Quel serait le livre de Péguy à lire en priorité pour l’ignorant que je suis ? Par ailleurs, quelle fut sa position par rapport au colonialisme ? Merci !

  2. En ce qui me concerne, après mûre réflexion, je recommanderais de lire d’abord les “pensées” de Charles Péguy. J’aime les aphorismes, et Péguy en a écrit de très beaux. C’est une bonne porte d’entrée sur son oeuvre, je trouve. Et puis il y a son texte magnifique sur “L’argent”, qui est très représentatif de ses idées, de son style.

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