Thibault Isabel: “Christophe Dettinger, héros du peuple?”

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    Christophe Dettinger

    Rarement l’actualité nous a délivré des images aussi spectaculaires ! Depuis le début du mouvement des gilets jaunes, la situation est presque surréaliste. Thibault Isabel nous livre son analyse du dernier événement en date : le combat de boxe de Christophe Dettinger sur la passerelle Senghor.


     

    Christophe Dettinger, l’ex-boxeur professionnel, est en passe de devenir une icône parmi les gilets jaunes. Il ne s’agit certes pas de faire l’apologie de la violence. Les gilets jaunes gagneront à s’imposer comme un mouvement pacifique, afin de ne pas s’enfermer dans le piège qui leur est tendu par le pouvoir. Ce sont les autorités légales qui ont tout intérêt à conforter l’extrémisme du mouvement pour mieux le discréditer dans l’opinion. Les déclarations répétées d’Emmanuel Macron vont dans ce sens : il présente les gilets jaunes comme un mouvement radical, comme une nouvelle manifestation de la peste brune ou de la chienlit anarchiste. Voilà très exactement ce que les gilets jaunes ne doivent pas devenir, s’ils entendent lui donner tort.

    Christophe Dettinger

    David contre Goliath.

    Le samedi 5 janvier, Dettinger n’en a pas moins incarné la figure de David contre Goliath. Il s’est avancé, seul devant ses camarades, face à une rangée de gendarmes mobiles arborant leurs gilets de défense et leurs boucliers impénétrables. Et David a fait reculer Goliath ! La scène ne dure que quelques secondes ; mais elle restera dans les mémoires pendant de longues années, y compris chez ceux qui voient le mouvement des gilets jaunes d’un œil réprobateur. Ce genre de moments laissent une empreinte indélébile.

    Le héros, si l’on en croit la mythologie grecque, n’est pas toujours un ange de vertu. Mais il nous inspire, en bien comme en mal.

    Les gilets jaunes sont remplis de contradictions. Ils ne sont ni vraiment de gauche, ni vraiment de droite, du fait qu’ils combinent des populations diverses aux idées parfois très opposées ; leurs revendications sont confuses, du fait qu’ils témoignent d’abord d’un ras-le-bol à l’égard du système institutionnel et de l’incurie médiatique. La véritable portée du mouvement est symbolique, comme l’a très bien analysé le sociologue Michel Maffesoli. Les gilets jaunes témoignent du retour de l’imaginaire démocratique. En ce sens, Christophe Dettinger a fait preuve d’héroïsme. Le héros, si l’on en croit la mythologie grecque, n’est pas toujours un ange de vertu. Il n’est pas bon ou mauvais. Ses actions ne sont pas nécessairement louables. Mais il nous inspire, en bien comme en mal. Il y a quelque chose de vigoureux et de revigorant dans cette résurgence du courage.

    Dettinger s’est rendu à la police le lundi suivant. C’était évidemment raisonnable. En deux jours à peine, le montant de la cagnotte mise en ligne pour soutenir l’ex-boxeur a dépassé la somme de 100 000 €. Plusieurs membres du gouvernement ont dénoncé le soutien financier apporté à l’agresseur présumé : on peut comprendre leur réaction. Mais ce soutien populaire témoigne de ce qui s’est joué sur la passerelle Léopold-Sédar-Senghor. Oui, ce jour-là, Christophe Dettinger est bel et bien devenu un héros.

    Le retour du courage en politique.

    Le philosophe Georges Sorel, grand maître à penser de l’anarcho-syndicalisme, au début du XXe siècle, reprochait aux syndicats de se focaliser trop souvent sur de simples revendications corporatistes, en réclamant un peu plus de pouvoir d’achat pour telle ou telle catégorie de travailleurs. Sorel y voyait une logique d’épiciers. La misère du peuple, disait-il, nécessite avant tout une lutte de grande ampleur contre les injustices – parce que cette misère, en plus d’être sociale, est existentielle. Le peuple ne doit plus courber l’échine ; il doit relever la tête. C’est un combat en-dehors de toute revendication, un combat presque irrationnel. Un combat aux proportions mythologiques. Après des décennies de langueur, de désespoir, d’inaction, nous retrouvons au XXIe siècle la verve des anciens héros.

    Les policiers et les gendarmes renouent eux aussi avec une énergie qu’ils avaient oubliée. Même ceux d’entre eux qui soutiennent dans leur cœur les gilets jaunes doivent être fiers du métier qu’ils accomplissent en ce moment.

    Cela n’implique pas de prendre parti. Georges Sorel lui-même disait que le camp des travailleurs n’avait pas toujours raison, et que les forces de l’ordres devaient faire preuve de courage à leur tour. Courage contre courage. Peut-être y arrivons-nous. Car les policiers et les gendarmes renouent eux aussi avec une énergie qu’ils avaient oubliée. Même ceux d’entre eux qui soutiennent dans leur cœur les gilets jaunes doivent être fiers du métier qu’ils accomplissent en ce moment.

    Nul ne souhaite le chaos. Le courage peut être non violent. Martin Luther King, aux Etats-Unis, nous en a donné l’exemple dans les années 1960. Les marches pacifiques demandent de la bravoure, et elles emportent l’admiration de tous. Au demeurant, Christophe Dettinger a reconnu que son geste était déplacé, qu’il avait cédé à un élan de colère face à la dureté de la répression. Ses paroles de regret étaient sages. Elles méritent d’être écoutées.

    Christophe Dettinger

    Les risques de dérive autoritaire.

    Les revendications des gilets jaunes, toutes spontanées qu’elles soient encore, finiront inéluctablement par se structurer. Il faudra qu’elles se structurent bien. Le référendum citoyen peut avoir quelques effets salutaires, mais nous ne devons pas substituer à la tyrannie technocratique un despotisme référendaire. Si la majorité nationale devenait le moteur quasi exclusif du gouvernement, sans contre-pouvoirs ni corps intermédiaires, elle risquerait d’étendre abusivement le champ d’application des lois et de limiter les libertés publiques ou privées, au moins autant que le régime actuel. La vie en société n’est supportable que si nous y jouissons d’une marge suffisante d’autonomie : le pouvoir est là pour nous protéger, certainement pas pour se mêler de toutes nos affaires. L’aspect le plus intéressant du mouvement des gilets jaunes réside au contraire dans son enracinement local et son refus de la centralisation. C’est cela qu’il faut creuser. La démocratie directe a tout son sens à l’échelle locale. Les communes doivent être le noyau et le socle de nos délibérations politiques. Et les citoyens doivent y être étroitement impliqués.

    Le danger principal qui nous guette tient aux mesures que le pouvoir en place ne manquera pas d’établir pour contenir le risque d’une insurrection.

    Le danger principal qui nous guette tient aux mesures que le pouvoir en place ne manquera pas d’établir pour contenir le risque d’une insurrection. Edouard Philippe a annoncé le lundi 7 janvier une future loi durcissant les sanctions contre les casseurs et les manifestations non déclarées. Cette nouvelle loi doit muscler l’arsenal répressif en créant notamment, sur le modèle de la lutte contre le hooliganisme, un dispositif interdisant l’accès aux manifestations de casseurs identifiés avec la création d’un fichier spécial. Après la normalisation de l’état d’urgence, nous entrons maintenant dans une phase renforcée de la société de surveillance. N’oublions pas que de graves entorses à l’Etat de droit se sont déjà multipliées au cours des dernières semaines : de nombreux citoyens ont été arrêtés préventivement, sur des bases pour le moins légères, telles que la possession d’un gilet jaune dans le coffre d’une voiture. Bien des dictatures recourent à ce type de procédés. Même Amnesty International est montée au créneau. Que ceux qui entendent vivre sous la coupe d’une monarchie divine – fût-elle jupitérienne et élective – aient au moins la décence de ne pas se prétendre démocrates.

    Le mouvement des gilets jaunes n’a pas à être « approuvé » ou « soutenu ». Nul ne sait vraiment ce qu’il porte, politiquement, et encore moins les gilets jaunes eux-mêmes, qui sont surtout occupés à défendre leur dignité et à réfléchir, à discuter, à chercher des solutions. Ce mouvement n’en est pas moins un prodigieux souffle d’air pour la démocratie. Les citoyens qui se rassemblent sur les ronds-points redécouvrent le sens perdu du débat démocratique. Ils redécouvrent ce que signifie vivre ensemble dans un monde libre. Ne gâchons pas cette liberté. Ne nous abritons pas derrière une chape de plomb autoritaire. Dans chaque camp, faisons preuve de calme, de retenue, devant les provocations. Et, malgré tout, soyons nous aussi des héros.

    Thibault Isabel

    3 Commentaires

    1. Une analyse toute en finesse et en équilibre. Je serai personnellement plus réprobateur sur l’attitude de M Dettinger qui a commis une faute grave, mais je reconnais que votre développement est convaincant. Sur un sujet comme celui-ci, bravo.

    2. Peut-être que votre texte rejoint celui de de Frédéric Dufoing ” La démocratie désarmée : violence populaire et violence du pouvoir” ?. Pour ma part, je suis saisi par ce que j’appelle une”pornographie” de la violence. Nous sommes tellement nourris par les fantasmes Hollywoodiens, que ces vidéos (tout le monde filme et se filme) apportent un supplément d’adrénaline, d’excitation. D’ailleurs la “cagnotte” dont devrait bénéficier la célébrité de samedi dernier n’est rien en comparaison de la cagnotte dont ont pu bénéficier les chaines d’infos, entre deux publicités. Notre démocratie commente pendant des heures des bagarres de rue. Pathétique ! De nos jours, le héros du film “Orange mécanique” jouirait davantage du spectacle de la violence que de celle-ci.

    3. Vous avez bien sûr raison, Christophe Baratault. Nos sociétés se sont à tel point déshabituées de la violence que cette même violence nous fascine quand elle resurgit dans les médias. Il y a nécessairement quelque chose de pathétique dans ce genre de réflexes fantasmatiques. Mais, pour moi, la violence fait partie de la vie – une violence encadrée, sophistiquée, sublimée, civilisée, mais une violence tout de même. C’est en partie la raison de mon amour du sport. Je trouve que les sociétés modernes sont devenues timorées. Je crois beaucoup à la bienveillance et au contrôle de soi, mais aussi au courage. Notre rapport à la violence serait moins fantasmatique et enfantin si nous étions encore habitués à elle. Le problème vient de là, à mes yeux. Je suis donc d’accord avec votre analyse, paradoxalement, en partie au moins. La violence est devenue un spectacle, comme vous le dîtes très bien. Mais un spectacle qui nous fascine d’autant plus, aujourd’hui, qu’il a fait retour dans le réel, avec Dettinger (un peu comme les attentats du World Trade Center, qui nous fascinaient pour la même raison en 2001). Il faut relire les textes de Baudrillard à ce sujet! Le réel devient une hyper-réalité, dont on ne sait plus si elle est réelle ou médiatique.

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