Entretien: Kévin Victoire “Le socialisme d’Orwell ne fait pas table rase du passé”

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    George Orwell

    George Orwell est souvent cité dans le débat public, alors qu’on connaît en réalité très mal ses idées. Kévin Boucaud-Victoire nous accorde un entretien consacré à ce représentant iconoclaste du socialisme anti-autoritaire, passé à la postérité avec son célèbre roman 1984. Kévin Boucaud-Victoire anime le site socialiste et décroissant Le Comptoir et travaille comme rédacteur en chef du site Le Média Presse. Il est l’auteur de George Orwell, écrivain des gens ordinaires (Première partie) et de La guerre des gauches (Le Cerf).


     

    Thibault Isabel : Jean-Claude Michéa a largement popularisé l’idée que George Orwell était un « anarchiste conservateur ». Reste pourtant à s’entendre sur le sens exact du « conservatisme » dont on parle ici, car le mot « conservateur » est surtout attaché désormais au nationalisme, à la défense des valeurs bourgeoises traditionnelles, voire au libéralisme économique et à l’esprit d’entreprise. Quelles valeurs Orwell entendait-il « conserver » ?

    Kévin Boucaud-Victoire : Il faut tout d’abord rappeler qu’Orwell ne se décrit comme « anarchiste conservateur » qu’une seule fois, alors qu’il est très jeune. Dans Le complexe d’Orphée, Michéa relève qu’il s’agit avant tout d’une « boutade », c’est-à-dire « une formule délibérément provocatrice, une pierre joyeusement lancée dans le jardin intellectuel de la gauche bien-pensante de l’époque ». Mais c’est aussi un peu plus que cela. Pour Jean-Claude Michéa, comme pour Simon Leys avant lui, « anarchiste conservateur » est la meilleure définition du tempérament politique de George Orwell. Il combinerait le « sentiment légitime qu’il existe, dans l’héritage plurimillénaire des sociétés humaines, un certain nombre d’acquis essentiels à préserver », avec « un sens aigu de l’autonomie individuelle (ou collective) et avec une méfiance a priori envers toutes les relations de pouvoir (à commencer, si possible, par celles que l’on serait tenté d’exercer soi-même) ».

    De nombreux socialistes qui défendent des positions progressistes ont, selon Orwell, un tempérament fasciste, ce qui les pousse à se comporter comme de petits censeurs. C’est notamment le cas des staliniens.

    Il faut avoir en tête qu’il existe chez Orwell une vraie distinction entre un tempérament – ce vers quoi vous êtes poussés instinctivement – et une position politique, c’est-à-dire ce que vous défendez après mûre réflexion. Il écrit ainsi dans Le quai de Wigan (1936) : « En ce moment, la seule attitude possible pour un honnête homme, que son tempérament le porte plutôt vers les conservateurs ou plutôt vers les anarchistes, c’est d’œuvrer pour l’avènement du socialisme. » Mais, pour l’écrivain, le tempérament d’un homme peut s’avérer essentiel. Ainsi, de nombreux socialistes qui défendent des positions progressistes ont, selon lui, un tempérament fasciste, ce qui les pousse à se comporter comme de petits censeurs. C’est notamment le cas des staliniens.

    Pour revenir à votre question, Orwell n’est donc pas authentiquement conservateur. Il dit même, dans Le lion et la licorne : socialisme et génie anglais (1941), que son patriotisme « n’a rien à voir avec le conservatisme. Bien au contraire, il s’y oppose, puisqu’il est essentiellement une fidélité à une réalité sans cesse changeante et que l’on sent pourtant mystiquement identique à elle-même ». En revanche, on peut effectivement dire que l’écrivain était conservateur sur certaines choses. Pour lui, le socialisme ne peut pas faire « table rase » du passé, mais doit composer avec lui, avec certaines valeurs déjà présentes dans la société, comme la loyauté. De même, il plaidait pour la sauvegarde du mode de vie anglais.

    Kévin Victoire

    Thibault Isabel : Vous écrivez plus précisément dans votre livre qu’Orwell était patriote sans pour autant être nationaliste. Votre distinction me paraît bien sûr de parfaite bonne foi, mais on entend souvent d’authentiques chauvins, parfois xénophobes, se défendre de tout nationalisme en se disant simplement « patriotes », dans la mesure où le terme est connoté de manière moins péjorative. En quoi la conception orwellienne du patriotisme se distingue-t-elle réellement et en profondeur du nationalisme ?

    Kévin Boucaud-Victoire : La distinction n’est pas de moi, mais d’Orwell lui-même. Il se définit souvent comme patriote ou « patriote révolutionnaire ». Ses deux textes les plus célèbres sur le sujet sont De droite ou de gauche, c’est mon pays (1940) et Le lion et la licorne : socialisme et génie anglais (1940), qui est également l’un de ses principaux manifestes socialistes. Mais ce thème revient aussi dans de nombreux articles. L’Anglais parle néanmoins plus rarement du nationalisme, pour le critiquer. Il le définit dans Notes sur le nationalisme et le distingue du patriotisme. Ce dernier correspond à un « attachement à un mode de vie particulier que l’on n’a […] pas envie d’imposer à d’autres peuples ». Orwell est même profondément internationaliste, comme le démontre son engagement en Espagne, aux côtés du POUM (Parti ouvrier d’unification marxiste) et des anarchistes. Il est également très anticolonialiste.

    A l’inverse, il explique : « J’entends avant tout par nationalisme cette façon d’imaginer que les hommes peuvent être l’objet d’une classification semblable à celle des insectes, et que des millions ou des dizaines de millions d’entre eux peuvent ainsi être, en bloc et avec une parfaite assurance, étiquetés comme bons ou mauvais. […] Le nationalisme est indissociable de la soif de pouvoir. Le souci constant de tout nationaliste est d’acquérir plus de pouvoir et de prestige non pour lui-même mais pour la nation ou l’entité au profit de laquelle il a choisi de renoncer à son individualité propre. » Ces propos rappellent la célèbre formule de Romain Gary écrite durant la même période : « Le patriotisme c’est l’amour des siens, le nationalisme, c’est la haine des autres. » Ainsi, pour Orwell, alors que le patriotisme peut être internationaliste, même s’il ne l’est pas forcément, le nationalisme est forcément xénophobe et impérialiste.

    Thibault Isabel : Votre livre s’intitule « Orwell, écrivain des gens ordinaires ». Vous montrez pourtant que George Orwell entretenait parfois un rapport complexe au monde populaire, lui qui restait un intellectuel bien plus qu’un manuel et réagissait de façon volontiers épidermique à la manière d’être quelque peu vulgaire de certains ouvriers. Cette anecdote pose plus largement la question du « populisme » (au sens traditionnel de « défense de la souveraineté populaire », et non en son sens polémique actuel de « démagogie » plus ou moins nationaliste). Christopher Lasch lui-même, tout en revendiquant le qualificatif de « populiste », fustigeait par exemple l’anti-intellectualisme et le racisme d’une part importante du monde ouvrier : ce reproche ne lui paraissait pas du tout incompatible avec sa défense des classes populaires. Comment Orwell concevait-il les rapports entre les intellectuels et le peuple ? Etait-il populiste ?

    Kévin Boucaud-Victoire : En 1938, il écrit à Jack Common : « Ce qui me dégoûte le plus chez les gens de gauche, particulièrement chez les intellectuels, c’est leur ignorance crasse de la façon dont les choses se passent dans la réalité. » Un peu plus tard, il explique : « Il est des idées d’une telle absurdité que seuls les intellectuels peuvent y croire. » Pourtant, Orwell n’était pas un anti-intellectuel. Comme Jan Waclav Makhaïski, anarchiste polonais auteur de l’ouvrage Le socialisme des intellectuels, il les accuse de vouloir utiliser leur engagement politique, souvent contestataire, pour obtenir une position privilégiée. C’est ce qui a expliqué leur attrait pour l’URSS, même quand ils connaissaient la nature profonde de ce régime. « Comment des écrivains ont-ils pu être attirés par une forme du socialisme qui rend impossible toute honnêteté intellectuelle ? », se demande-t-il.

    Lorsqu’on voit des hommes hautement instruits se montrer indifférents à l’oppression et à la persécution, on se demande ce qui est le plus méprisable, leur cynisme ou leur aveuglement.

    Pour Orwell, si « les intellectuels sont portés au totalitarisme bien plus que les gens ordinaires », c’est parce qu’ils savent qu’ils n’auront pas à en subir les conséquences, mais peuvent au contraire espérer une place de choix dans ce système. Finalement, pour beaucoup d’entre eux, le but est de remplacer la classe dominante, comme l’ont fait les bureaucrates en URSS, qui sont devenus la nouvelle aristocratie du régime. L’Anglais conclut : « Lorsqu’on voit des hommes hautement instruits se montrer indifférents à l’oppression et à la persécution, on se demande ce qui est le plus méprisable, leur cynisme ou leur aveuglement. »

    Était-il populiste pour autant ? Dans une certaine mesure, oui, si on entend par ce mot une forme de socialisme qui prend appui sur les classes populaires, leur culture et leurs valeurs, au sens large, contre les élites. Dans Le lion et la licorne, il explique par exemple que « le mouvement socialiste a autre chose à faire que de se transformer en une association de matérialistes dialectiques ; ce qu’il doit être, c’est une ligue des opprimés contre les oppresseurs », c’est-à-dire un Front populaire capable d’accueillir « tous ceux qui courbent l’échine devant un patron ou frissonnent à l’idée du prochain loyer à payer ». Ce populisme n’est nullement synonyme de démagogie, mais doit viser le « renversement de la tyrannie ». Orwell n’idéalisait pas pour autant les classes populaires, auxquelles il trouvait de nombreux défauts. Il prenait juste parti pour les dominés.

    Orwell 1984

    Thibault Isabel : Orwell bouscule nos étiquettes idéologiques actuelles, parce qu’il combinait une doctrine socialiste à d’indéniables éléments de conservatisme. Mais il lui arrivait aussi de se dire libéral. Aujourd’hui, le terme de « libéralisme » tend à se figer dans son aspect économique, voire moral, qui fait dire à Jean-Claude Michéa que nous vivons à l’ère du « libéral-libertarisme ». C’est oublier pourtant que le libéralisme renvoyait initialement à une philosophie politique fort intéressante, distincte de l’idéologie strictement capitaliste, et dont Pierre-Joseph Proudhon, le père de l’anarchisme français, fut l’héritier direct. Au-delà de ce point de détail historique, pouvez-vous préciser en quoi Orwell se sentait libéral ? Et, plus encore, estimez-vous qu’il soit possible de situer cet étrange « socialiste libéral-conservateur » à gauche ?

    Kévin Boucaud-Victoire : Il arrivait en effet à Orwell de se réclamer des « vieux libéraux » du XIXe siècle anglais. Attention : il n’évoquait évidemment pas le libéralisme économique d’un Adam Smith. Rappelons que le socialisme qu’il défendait pouvait être résumé à « la propriété centralisée des moyens de production, plus la démocratie politique » (« La liberté périra-t-elle avec le capitalisme ? »). Dans Le lion et la licorne, il précise : « la “propriété collective des moyens de production” ne suffit pas à définir le socialisme. Il faut y ajouter une égalité approximative des revenus (il suffit qu’elle soit approximative), la démocratie politique et l’abolition de tout privilège héréditaire, en particulier dans le domaine de l’éducation. » Cela montre en quoi Orwell peut être libéral politiquement, tout en étant opposé aux théories sur l’existence d’une « main invisible ». Pour l’écrivain, il s’agit d’une posture défensive de soutien aux libertés démocratiques fondamentales. Cependant, il ne rejoint pas totalement le libéralisme politique d’un Benjamin Constant, car ce dernier est vidé de toute substance morale.

    Cette position est-elle de gauche ? Orwell se percevait clairement comme tel. Ainsi, quand la duchesse d’Atholl – conservatrice dont les prises de position antifranquistes lui ont valu le surnom de « duchesse rouge » – lui propose en 1945 de prendre la parole dans un rassemblement qu’elle organise pour dénoncer la mainmise communiste sur l’Europe de l’Est, l’Anglais décline en lui répondant : « J’appartiens à la gauche et dois travailler en son sein, quelle que soit ma haine du totalitarisme russe et de son influence délétère sur notre pays. »

     

    Vous pouvez commander le livre de Kévin Boucaud-Victoire sur le site des éditions Première partie.

    Orwell

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