Requiem for a Dream: une génération shootée aux amphétamines

Requiem for a Dream

Certains films ont marqué l’imaginaire des spectateurs. Ce fut le cas de Requiem for a Dream, écrit et mis en scène par Darren Aronofsky, en 2000. Servi par une musique éblouissante de Clint Mansell et par la photographie de Matthew Libatique, ce film adaptait sur les écrans le roman éponyme de Hubert Selby Jr. Tout le cinéma d’Aronofsky est imprégné d’un regard critique sur la modernité, profondément marqué par la mystique juive. C’était déjà le cas dans Pi (1998), mais la remise en cause des illusions du progrès devint particulièrement explicite dans The Fountain (2006), dont la bande-son est sans doute une des meilleures jamais enregistrées pour le septième art. Le film Noah (2014) retraçait le mythe de l’arche de Noé sur fond de fin du monde écologique, tandis que The Wrestler (2008) et Black Swan (2010) décrivaient la solitude des hommes et des femmes de notre siècle, à travers une peinture sombre du milieu du sport ou de la danse. Mais Requiem for a Dream reste peut-être le coup de maître d’Aronofsky. Frédéric Dufoing nous présente ce chef-d’œuvre incontournable à redécouvrir absolument !


 

Impossible de décrire l’angoisse que suscite ce film haletant, syncopé et finalement épileptique qui a pour thème l’ennui, le vide béant dont notre civilisation double chaque injonction de la vie. Un ennui, un vide, une solitude aussi, que les personnages cherchent à tromper par des rites, des compulsions ; à stuquer avec des chimères issues des addictions aux drogues ou à la télévision. Des drogues pour absolument tous les usages, sauf celui qui, premier, est peut-être aussi le seul légitime, derechef le moins nocif : la mystique.

Requiem for a Dream

Descente aux enfers d’une société brisée.

Harold se came avec tout ce qui lui tombe sous la main ou dans les veines pour secouer son désœuvrement. Sa mère prend des coupe-faim – des amphétamines – pour maigrir de manière à se glisser dans la belle robe rouge qu’elle compte porter le jour où elle sera enfin invitée à un jeu télévisé. Marianne, la compagne d’Harold, veut pour sa part oublier dans la cocaïne qu’elle se trouve laide et creuse…

Bien entendu – le titre du film l’indique dès le départ –, tout cela finira mal, très mal. Les personnalités fragiles, émouvantes, sans doute subtiles, mais terriblement inertes, seront englouties, phagocytées par les molécules ingérées. Harold perdra l’amour de Marianne dans la honte et son bras dans la gangrène. Sa mère ne se glissera que dans la camisole de force et les sangles d’un long hiver psychiatrique. Quant à Marianne, humiliée, souillée, profanée, elle renoncera à sa dignité.

Hélas, pas un d’entre eux ne meurt. Leur calvaire n’a pas de fin et n’est décidément pas un sacrifice : ils continueront à vivre, pour rien, recroquevillés en position fœtale, infertiles. Et le spectateur, hanté, écœuré, se retirera sans soulagement, sans pouvoir s’adosser, pour souffler, sur la grille du générique…

Requiem for a Dream

L’esthétique du déclin.

Si Requiem for a Dream est un film si rude, si efficace, c’est parce que son réalisateur a compris que l’on pouvait, dans le cadre d’une fiction somme toute classique, linéaire, peut-être même banale, tirer parti de techniques vidéo, de montages audacieux, de superpositions et d’associations d’images, de ralentissements et de jeux sur la bande son, sans jamais sombrer dans l’esthétisme gratuit. L’effet d’ensemble, magistral, évoque le cinéma du grand Eisenstein plutôt que les clips vidéo de deux heures proposés le cinéma « grand public » actuel.

Rien de vain dans ce scénario qui montre des personnages s’enferrant pas à pas, comme le moniteur de l’expérience de Milgram, dans une logique dont ils refusent de reconnaître la morbidité…

Rien de vain dans les accélérations d’images contrastant avec la lenteur d’un travelling latéral qui passe de la chambre au salon, où la mère de Harry, sous l’effet des amphétamines, s’agite avec frénésie. Rien de vain dans les plans rapprochés opérés grâce à des caméras fixées sur les acteurs eux-mêmes – plans rapprochés de la mère de Harry, accoutumée aux somnifères, qui tourne en rond dans son appartement sans pouvoir dormir, ou de Marianne, en pleine crise de manque, saccageant son appartement ou encore vomissant après s’être prostituée, vendue à un ami de la famille. Rien de vain dans la répétition, dans le sampling de ces séquences brèves, synthétiques et froides de prises de drogues, où le rituel est décidément devenu une triste mécanique. Rien de vain, enfin, dans ce scénario qui montre des personnages s’enferrant pas à pas, comme le moniteur de l’expérience de Milgram, dans une logique dont ils refusent de reconnaître la morbidité…

Il ne s’agit pas seulement pour Aronovsky de retranscrire à l’écran les effets des multiples drogues consommées par les personnages ; il s’agit d’exprimer le décalage croissant de ces personnages face à la réalité, leur fuite, leur répudiation du réel au profit de l’enfer qu’ils sont devenus pour eux-mêmes.

 Frédéric Dufoing

 

Requiem for a Dream

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