Entretien: Jean-Sébastien Bressy “Faisons l’effort de découvrir les grands artistes”

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Jean-Sébastien Bressy

Né le 23 avril 1978 à Carpentras, Jean-Sébastien Bressy est un compositeur à la française, qui offre au public des chansons personnelles, émouvantes, parfois drôles aussi, toujours avec la même exigence d’écriture textuelle et musicale. Il s’inscrit en droite ligne des auteurs « qui chantent pour dire quelque-chose », dont Brassens, Brel ou Ferré ont peut-être été les fers de lance. Artiste indépendant, il est l’auteur de plusieurs albums, comme Je joue, Bohémien, J’ai aimé ça, Pour ceux qui vagabondent… Un artiste atypique et révolté, loin du consumérisme à la mode – et un homme à découvrir absolument.


 

Stéphanie Kormann : Vous écrivez des chansons intelligentes, en marge des sentiers battus. Vous vous êtes bien sûr toujours tenu à l’écart des Majors de la musique et vous menez votre chemin de façon totalement indépendante. Le bouche à oreille reste-t-il l’élément moteur de votre succès ?

Jean-Sébastien Bressy : Si ce n’est par une chance inouïe qui serait équivalente à celle de gagner au loto, il n’y a aucun moyen d’accéder aux Majors, donc d’avoir des passages significatifs dans les grands médias. Ou alors il faudrait se trahir soi-même et défendre une « esthétique » qui n’est pas la mienne. Moi, c’est le plaisir de créer du « beau » et le besoin de délivrer un message qui me poussent à écrire des chansons. Mais mon message ne peut être délivré que dans la forme que j’ai choisie. Il doit nécessairement y avoir adéquation entre la forme et le fond. « La forme, c’est le fond qui remonte à la surface », disait Hugo. Si j’adoptais une autre forme, le message en serait altéré. On ne peut pas critiquer un monde en recourant à l’esthétique (voire à l’absence d’esthétique) que ce monde lui-même tente d’imposer. Je pense par exemple à l’injonction à la nouveauté, qui impose un son fabriqué par des machines, une rythmique figée, répétitive, inhumaine. On ne peut pas militer pour davantage d’humanité dans notre environnement social sur une musique jouée par des machines.

La quasi-obligation qui nous est donnée dans la chanson actuelle d’utiliser une rythmique figée tue la poésie. Sur ces rythmes mécaniques, rien de profond ne peut être partagé.

Il y a une façon de dire les mots qui s’accommode très bien de ce qu’on appelle en musique le « rubato » : un mouvement dans le rythme qui s’accélère, puis se ralentit. Si vous écoutez « Le plat pays » de Brel, sans ce rubato qui s’accorde parfaitement au rythme des paroles, la beauté et le poids des mots seraient sacrifiés. La quasi-obligation qui nous est donnée dans la chanson actuelle d’utiliser une rythmique figée tue la poésie. Sur ces rythmes mécaniques, rien de profond ne peut être partagé. C’est pourquoi, bien souvent, les paroles se résument à des slogans et les mélodies à des gimmicks. Le créateur devient un créatif ; l’artiste devient un publicitaire ; et la culture devient un divertissement. Si l’on adopte l’esthétique « officielle », il faut tout simplement renoncer à partager certaines émotions poétiques – peut-être les plus profondes, les plus puissantes.

Je défends l’idée d’« évolution », en art comme dans tous les domaines, mais pourquoi ignorer à ce point certaines formes esthétiques anciennes ? Pourquoi les sacrifier au nom de techniques nouvelles ? Du clavecin au piano, de Bach à Liszt, la technique du clavier a toujours évolué, mais les artistes mettaient ces techniques au service de leur puissance créatrice. La technique n’était qu’un moyen pour explorer de façon différente l’infinie palette des sentiments humains. Inventons des mots nouveaux, des rythmes nouveaux, des images nouvelles, en nous appuyant toujours sur notre humanité ! Sachons nous extraire du rythme infernal et uniformisant des machines.

Vous comprenez bien que le recours aux Majors est impensable pour les artistes dans mon genre. Il existe heureusement un large public en quête « d’autre chose », ainsi que des organisateurs de spectacles actifs et passionnés. C’est sur ces derniers que je m’appuie, ainsi que tous les artistes en marge du système médiatique. Et il y a aussi des petits producteurs, des radios ou des journaux locaux qui nous aident. Le développement de réseaux grâce au bouche-à-oreille demeure la façon la plus efficace de se faire connaître et de poursuivre l’aventure.

Stéphanie Kormann : Jusqu’à quel point l’émergence de l’Internet et des réseaux sociaux a-t-il aidé les artistes tels que vous à rencontrer leur public ?

Jean-Sébastien Bressy : Pour ce qui me concerne, les réseaux sociaux n’ont joué qu’un rôle secondaire. Je ne les ai jamais véritablement utilisés comme moyen de promotion. J’ai peut-être tort… Mais la chanson que je défends est une chanson de scène, de contact, et c’est dans ces conditions qu’elle doit être partagée en priorité. J’ai remarqué qu’une chanson pourra passer à peu près inaperçue sur les réseaux sociaux, mais obtenir un succès considérable en concert. C’est toujours à partir du concert que les gens viennent me découvrir sur les réseaux sociaux, et non l’inverse.

L’Internet nous pousse à consommer de la culture comme au supermarché. On écoute le début d’une chanson ; si elle ne nous plaît pas, on clique pour passer à la suivante…

Là encore, on mesure mal à quel point le média de diffusion est important. L’Internet nous pousse à consommer de la culture comme au supermarché. On écoute le début d’une chanson ; si elle ne nous plaît pas, on clique pour passer à la suivante… Or, les chansons que j’écris doivent impérativement s’écouter du début à la fin, puisque l’histoire que j’y raconte et le développement de mon récit sont le cœur même de mon art. Juger une de mes chansons ne peut se faire qu’après trois ou quatre minutes d’écoute attentive… Sommes-nous prêts à ça derrière nos écrans ? Lorsque j’ai découvert Brassens ou Beethoven, je sortais le disque vinyle de la pochette, je manipulais la platine avec diligence, puis je m’installais dans un fauteuil, concentré, pour de longues minutes. Si je n’avais pas fait ces petits efforts, qu’aurais-je compris à ce que Brassens ou Beethoven avaient à me dire ?

Je ne condamne pas les réseaux sociaux ; je les utilise comme un outil. Mais il faut comprendre leurs limites. Si la vie réelle ne reprend pas ses droits, si l’on ne prend plus le temps de se poser pour écouter tranquillement de la musique, nous passerons peut-être à côté de l’essentiel.

Stéphanie Kormann : Comment est née votre vocation d’auteur-compositeur-interprète ?

Jean-Sébastien Bressy : Le plus naturellement du monde. Il y avait un orgue électrique chez moi, sur lequel jouait mon père ; j’ai posé les doigts dessus dès mon plus jeune âge et j’ai l’impression de ne plus les avoir décollés ! Parallèlement à cette passion pour la musique, j’ai toujours aimé la poésie… Dès l’école primaire, j’étais transporté par la beauté des mots en apprenant les fables de La Fontaine. J’aime aussi le lyrisme de Musset. C’est donc à partir de cette passion conjuguée pour la musique et les mots que je me suis mis à composer des chansons, sans même y penser… Je me vois encore passer mes récréations à chantonner des airs qui me trottaient dans la tête.

Stéphanie Kormann : Que pouvez-vous nous raconter de votre parcours ?

Jean-Sébastien Bressy : J’ai commencé à jouer à 15 ans en tant que pianiste accompagnateur. Je montais sur scène le soir et rentrais au lycée le lendemain matin. Les musiciens ou chanteurs que j’accompagnais ont vite pris connaissance des chansons que j’écrivais et m’ont poussé à les chanter sur scène au milieu de leurs concerts. D’une timidité maladive, j’aurais mille fois préféré, à l’époque, que d’autres chantent mes chansons à ma place : je me sentais beaucoup mieux caché derrière mon piano. Je les remercie aujourd’hui de m’avoir forcé à sauter le pas.

On sous-estime l’influence que la chanson française exerce ailleurs dans le monde, et comme elle est un étendard pour notre culture en général.

Les concerts que je donnais étaient organisés par des mairies, par des centres de vacances (lorsque ceux-ci avaient une véritable ambition culturelle), ou même par des particuliers. Mes chansons ont eu de plus en plus de succès. A ce jour, j’ai enregistré quatre albums, que j’interprète dans des festivals partout à travers la France et à l’étranger. On sous-estime d’ailleurs l’influence que la chanson française exerce ailleurs dans le monde, et comme elle est un étendard pour notre culture en général.

Stéphanie Kormann : Quelles sont vos inspirations musicales ?

Jean-Sébastien Bressy : Brel et Brassens sont sans doute les chanteurs que j’ai le plus écoutés et dont je connais l’œuvre par cœur. Je suis par mon tempérament et par mes choix esthétiques plus proche de Brassens… Est-ce mon côté méditerranéen ? Mais j’ai sans doute davantage d’admiration pour Brel. Peut-être justement parce qu’il ne me ressemble pas. Si je m’en tiens à la composition mélodique, Trenet ou Fugain m’ont eux aussi profondément marqué.

Plus récemment, j’ai été frappé par la découverte d’Allain Leprest au festival d’Avignon, en 1998. J’ai ressenti à son écoute la même émotion qu’avec Brel quelques années auparavant, et il a sans doute beaucoup compté dans ma volonté de poursuivre mon chemin dans cette voie.

En dehors de la chanson française, j’écoute des compositeurs comme Chopin, Bach ou Beethoven (à qui j’ai consacré une chanson). Je joue leurs œuvres tous les jours au piano, pour m’exercer ; ils influencent naturellement mes compositions. Je connais par cœur également les chansons de groupes anglo-saxons comme les Beatles ou Queen, des chanteurs comme Elton John, Stevie Wonder ou Billy Joel, car j’ai joué tous ces répertoires dans des groupes, ou lors de pianos-bars.

Je tente d’avoir les oreilles les plus ouvertes possibles à tout ce que j’entends, à tout ce qui me semble digne d’intérêt. Je pense aussi au jazz : Petrucciani, Oscar Peterson, Fats Waller, ou à la musique brésilienne : Antonio Carlos Jobim est un véritable Chopin sud-américain ! Même si mon style musical, de prime abord, semble éloigné de toutes ces musiques que j’ai analysées et jouées, elles n’en restent pas moins présentes d’une façon ou d’une autre dans mes compositions.

Jean-Sébastien Bressy

Stéphanie Kormann : Quel regard portez-vous sur la chanson contemporaine, en France notamment ?

Jean-Sébastien Bressy : Si l’on parle de la chanson « grand public », elle cherche à correspondre à l’époque qui est la sienne : elle s’adapte au monde et aux médias qui la diffusent. Je ne dis pas que ceux qui la font n’ont pas de talent en tant qu’artistes, mais ils doivent avant tout compter sur des talents de publicitaires (d’où l’importance de l’image qu’ils cherchent à se donner, ou que leur production tient absolument à leur donner). Gainsbourg est sans doute le premier à avoir pris conscience de cette évolution, et le moins que l’on puisse dire est qu’il n’a pas refusé de jouer le jeu : « J’ai retourné ma veste lorsque j’ai vu qu’elle était doublée de vison », dit-il à Denise Glaser. Il avait senti qu’être un artiste génial n’avait plus d’intérêt, et qu’il était préférable de devenir un publicitaire génial – ce qu’il fut aussi ! Le plus important reste de donner à l’ensemble du « produit » la bonne couleur sonore, la bonne présentation, pour correspondre à ce qu’attendent les médias de masse.

Pour la chanson médiatico-compatible, il s’agit bien de considérer en priorité le « son », donc l’« emballage ». Evidemment, si c’est l’emballage qui détermine le succès avant toute autre considération, la qualité intrinsèque des œuvres devient secondaire.

J’ai à ce sujet une anecdote lourde de sens, qui prouve à quel point il n’y a aucune exagération dans mes propos : une station radio m’avait fait savoir qu’elle voulait écouter un de mes disques pour éventuellement le diffuser sur les ondes nationales. La personne qui devait donner son aval me reçoit dans son bureau et écoute devant moi les trois premières secondes des trois premiers morceaux (sans entendre une parole !) et me lance : « Je suis désolé, ce n’est pas le “son”. » Pour la chanson médiatico-compatible, il s’agit bien de considérer en priorité le « son », donc l’« emballage ». Evidemment, si c’est l’emballage qui détermine le succès avant toute autre considération, la qualité intrinsèque des œuvres devient secondaire ; elle a donc tendance à se réduire, parfois jusqu’à l’indigence. Tout le monde n’est pas Gainsbourg…

Si l’on s’intéresse aux circuits parallèles, il existe des auteurs ou des interprètes qui n’ont rien de publicitaires, qui composent et écrivent admirablement, de façon « artisanale » : Bernard Joyet, Remo Gary, Michèle Bernard, Romain Didier ou chez les plus jeunes Evelyne Gallet et Frédéric Bobin, pour ne citer qu’eux. Les grands artistes existent toujours, mais il faut faire l’effort d’aller les découvrir… Je garantis que cet effort est toujours récompensé. Bien souvent, le public est le premier à se demander pourquoi des artistes d’une telle qualité ne sont pas médiatisés. C’est une lacune provisoire, leur tour viendra !

 

Ecoutez la chanson “J’écris”, de Jean-Sébastien Bressy…

 

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