Entretien: Françoise Bonardel “La crise d’adolescence du monde moderne”

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    Modernité

    La civilisation moderne s’est construite sur le mythe d’une rupture totale avec le passé. La tension vers l’avenir, qui reste évidemment un idéal louable, peut-elle pourtant faire abstraction du socle civilisationnel à partir duquel elle prend son essor? C’est la question posée par Françoise Bonardel. Philosophe et essayiste, agrégée de philosophie, docteur d’État ès lettres et sciences humaines, elle est professeur émérite de philosophie des religions à l’Université Paris I Panthéon-Sorbonne. Elle a notamment publié Jung et la gnose (Pierre-Guillaume de Roux, 2017), Prendre soin de soi. Enjeux et critiques d’une nouvelle religion du bien-être (Almora, 2016), Bouddhisme tantrique et alchimie (Dervy, 2012), Des héritiers sans passé (La Transparence, 2010) et Philosopher par le feu (Seuil, 1998).


     

    Thibault Isabel : La notion de rupture a joué un rôle crucial dans l’essor des idéaux modernes, à partir du XVIIIe siècle notamment. Du passé, il fallait faire table rase. Mais une culture peut-elle vivre en proie au déracinement ? Et, inversement, comment une culture pourrait-elle vivre si elle ne se débarrassait pas sans cesse de ses vieilles peaux usées, comme un serpent qui mue ?

    Françoise Bonardel : De quelque côté qu’on se tourne, la modernité semble taraudée, fragilisée par la contradiction qui l’habite : animée de cette volonté de rupture, que pourrait-elle à son tour transmettre s’il est vrai que c’est la tradition qui, comme le veut son étymologie (trado, tradere), assure la transmission ? On s’en sort alors avec une pirouette en forme d’audacieux oxymore en parlant de « tradition de la rupture » (Antoine Compagnon) ! D’où le paradoxe : à force de vouloir s’auto-dépasser et innover, la modernité en transit perpétuel hors d’elle-même en est réduite à singer la tradition dont elle est censée s’être détournée et à laquelle elle continue, sans vouloir le reconnaître, à faire de nombreux emprunts. Je ne peux donc m’empêcher de voir dans l’autocélébration de cette modernité (au demeurant incapable de se donner une orientation du fait de son évidente absence de fondements) le symptôme récurrent d’une crise d’adolescence prolongée, perdant toute signification quand elle est érigée en idéal humain supposé de surcroît universel. Aucune culture n’a fait preuve à cet égard d’une aussi consternante immaturité que la nôtre, érigeant le déracinement systématique en facteur de progrès, et suspectant l’enracinement de favoriser des troubles appartenances. Aucune culture ne peut se perpétuer sur des bases aussi mensongères, et l’un et l’autre terme demandent à être réévalués selon d’autres critères que ceux imposés par la postmodernité.

    Cette idéologie du déracinement est incompatible avec le processus de culture, qui ne peut s’épanouir sans un minimum d’ancrages voire d’attachements, à partir desquels pourra se produire une ouverture sur l’universel qui ne compromette pas les acquis individuels mais les élargisse et les rehausse.

    « Enracinement » est un mot très fort, très suggestif, auquel Simone Weil a redonné en 1943 ses lettres de noblesse, et que j’ai moi-même tenté de réhabiliter dans Des Héritiers sans passé (2010) face à l’apologie irresponsable d’un cosmopolitisme mercantile ou festif supposé prémunir l’humanité contre toutes les rechutes totalitaires. Or, il est certain que cette idéologie du déracinement purificateur est incompatible avec le processus de culture – j’emploie ici le mot au sens de « formation » (Bildung) –, qui ne peut se déployer, s’épanouir sans un minimum de références et d’ancrages voire d’attachements, à partir desquels pourra se produire une ouverture sur l’universel qui ne compromette pas les acquis individuels mais les transpose, les élargisse et les rehausse. L’image de la mue que vous évoquez est donc très juste, car tel est le défi à relever par tout processus de culture, individuel ou collectif : parvenir à la fois à dissoudre les formes mortes et à coaguler les forces vives, ai-je envie de dire en m’inspirant d’un adage alchimique (solve et coagula) ; et cela en synchronisant ces deux gestes a priori incompatibles de manière rythmée, mesurée. C’est aussi pourquoi la culture m’a toujours paru impliquer une permanente transmutation des formes et des valeurs, plus qu’une transgression comme le veut la modernité. Si une transgression se révèle nécessaire afin de se libérer de formes devenues caduques, elle ne peut participer à ce processus que si elle parvient à s’intégrer à une transformation plus profonde de l’ordre d’une transmutation. Car la culture c’est aussi, ne l’oublions pas, l’art et la manière de faire feu de tout bois, sans opportunisme, mais avec lucidité et générosité.

    Françoise Bonardel

    Thibault Isabel : La volonté permanente de dépassement qu’on trouve à l’œuvre au sein du projet moderne ne traduit-elle pas au fond une forme d’obsession, voire de fanatisme ? Comment évalueriez-vous ce jusqu’au-boutisme de la transgression ?

    Françoise Bonardel : J’y vois la version moderne de ce que les Grecs nommaient démesure et excès (hubris), à cette différence près qu’ils pensaient trouver là l’origine de tous les maux et la source du tragique, tandis que la modernité a fait du dépassement permanent des limites (plus ultra !) une sorte de charte de bonne conduite, et la preuve qu’on adhère bien à son projet conquérant pour ne pas dire fou. Il y a donc bien en effet dans cette surenchère délibérée quelque chose d’obsessionnel, qu’on ne perçoit pas comme tel car l’attrait de la nouveauté masque qu’il s’agit en fait d’une contrainte de répétition générant à la fois excitation et ennui, ces deux « postulations » contraires qui se heurtaient déjà dans l’esprit tourmenté de Baudelaire. Ce sont là les deux composantes du « fanatisme » postmoderne qui a son point de départ dans l’ambition démesurée du projet moderne, exhibant qui plus est ses transgressions qui, restées secrètes, seraient moins offensives et jouissives. Il n’y a qu’à lire Bataille pour s’en convaincre, à qui l’on doit néanmoins la distinction capitale entre maîtrise et souveraineté dont la mise en pratique aurait pu être l’un des grands chantiers de la postmodernité, en réponse justement aux idéaux purement transgressifs de la modernité. Il n’en a malheureusement pas été ainsi et la postmodernité, continuant à ne voir dans la souveraineté qu’un surcroît de maîtrise, demeure aussi tristement transgressive qu’est censé l’être l’animal humain post coïtum.

    La démesure est irrémédiablement privée de sens, et le plus urgent à retrouver est un « sens de la mesure » qui n’éliminerait pas nécessairement le dépassement mais le réintégrerait en tant que facteur de sens ; la grande question restant de savoir dans quel type d’ensemble qui ne soit pas totalitaire, et grâce à quelle dialectique qui ne soit pas platement identitaire.

    Je suis donc d’accord avec Jean-François Mattéi pour dire que l’esprit de la modernité se caractérise par une démesure que la postmodernité n’a fait qu’amplifier, du moins quant au refus des limites dont la seule évocation provoque aujourd’hui des réactions hystériques. Mais si l’on peut expliquer pourquoi le projet moderne repose dès le départ sur un tel refus, il s’en faut de beaucoup qu’on puisse doter la modernité d’un « sens de la démesure » – c’est le titre de l’essai de Mattéi (2009) – qui donnerait une signification dernière à ce refus. Je pense au contraire que la démesure ainsi entendue est irrémédiablement privée de sens, et que le plus urgent à retrouver est un « sens de la mesure » qui n’éliminerait pas nécessairement le dépassement mais le réintégrerait en tant que facteur de sens ; la grande question restant de savoir dans quel type d’ensemble qui ne soit pas totalitaire, et grâce à quelle dialectique qui ne soit pas platement identitaire. Nous revoilà donc une fois encore confrontés au binôme identité-totalité, avec une nouvelle « mesure » à inventer qui permette de les faire à nouveau dialoguer de manière sensée.

    Thibault Isabel : La modernité a certes longtemps été guidée par une perpétuelle projection vers l’avant : scientisme, progressisme, utopisme se sont ainsi donné la main pendant tout le XIXe siècle. Mais aujourd’hui, c’est l’inverse. La plupart des Grands Récits du passé ont apparemment disparu. Les partis politiques sont désertés, et les lendemains déchantent. On vit ici et maintenant, sans guère se soucier d’une cause pour laquelle se sacrifier. Comment expliquer un tel retournement ? De quoi la modernité est-elle morte ? Et que nous reste-t-il d’elle ?

    Françoise Bonardel : Ce que vous décrivez là désigne au fond le passage de la modernité prométhéenne et conquérante à la postmodernité individualiste et hédoniste, quand elle n’est pas ouvertement nihiliste. Disons que si les modernes avaient encore le souci somme toute « bourgeois » de léguer à leurs héritiers un monde plus juste et plus prospère, les postmodernes dilapident allègrement l’héritage, bien qu’ils se donnent bonne conscience en entreprenant chaque jour de nouvelles croisades écologiques et humanitaires.

    Cela étant dit, il ne me semble pas que l’idéal progressiste caractérisant la modernité faustienne soit définitivement dépassé. Il me paraît même continuer son chemin parallèlement à l’effritement que vous évoquez : le transhumanisme n’annonce-t-il pas la production d’un homme enfin « nouveau », car délivré de la mort ? Des manipulations génétiques dont personne ne mesure le coût social et psychique ne sont-elles pas présentées comme d’irrésistibles avancées sociétales ? La conquête spatiale ne séduit sans doute plus les esprits comme dans les années 1980, mais elle continue à mobiliser des capitaux considérables et l’extension, à l’échelle planétaire, des idéaux de la modernité technocratique occidentale donne à la « surmodernité mondialisante » (Georges Balandier) un champ d’action et une force de frappe jamais égalés. Les nouveaux Titans annoncés par Ernst Jünger sont bel et bien à pied d’œuvre tandis que se multiplient un peu partout les « paysages de chantier ».

    Au moment où nombre de peuples extra-européens rêvent que s’accomplissent enfin pour eux les promesses de la modernité occidentale, la postmodernité européenne leur renvoie l’image de son désenchantement et de sa fragilité.

    Modernes, nous le restons donc par nos certitudes, par notre volonté de savoir et de pouvoir, et par le clair regard que nous ambitionnons de porter sur quantité d’énigmes encore irrésolues. Mais il se trouve qu’à cette posture quelque peu martiale s’est superposée une couche épaisse de doutes, un écran d’incertitudes rendant indiscernables les repères que nous pensions visibles et solides. Qui est malade de l’autre : la modernité d’avoir accouché de ce double fantomatique, ou la postmodernité d’être à ce point impuissante à assumer crânement les idéaux modernes ? Les deux, bien sûr, qui se renvoient la balle. Toujours est-il que la plus tard venue s’épuise en contradictions, se contorsionne en fausses excuses et en reniements, et s’interdit toute affirmation pleine et entière de soi, pourtant aussi légitime que celle reconnue à autrui. Fascinante et désolante époque que celle des circonvolutions, des clauses de style et des parenthèses appuyées, des pas-de-côté et des guillemets précautionneux, dignes d’un néo-byzantinisme hélas sans icônes ni liturgie sacrée. L’époque de l’inénarrable « oui, mais vous comprenez », devenu le sésame indispensable pour se faire admettre dans un monde satisfait des « performances insignifiantes » (Fabio Merlini), qui sont sa principale raison d’exister. Tant et si bien qu’au moment où nombre de peuples extra-européens rêvent que s’accomplissent enfin pour eux les promesses de la modernité occidentale, la postmodernité européenne leur renvoie l’image de son désenchantement et de sa fragilité.

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