Entretien: Falk van Gaver “Le tourisme de masse déracine le monde”

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    Tourisme

    Le tourisme est devenu au cours du XXe siècle un phénomène de société majeur, presque partout autour du globe. A mesure que s’étend le système consumériste mondial, de nouveaux peuples s’intègrent à l’industrie touristique de masse, comme la Chine. Les enjeux écologiques et sociétaux d’un tel engouement en sont d’autant plus considérables. Falk van Gaver nous accorde un entretien sur la question.


     

    Thibault Isabel : Qu’est-ce qui pousse nos contemporains à voyager ? Vous qui vivez à l’autre bout de la planète, comment percevez-vous le phénomène du tourisme de masse ?

    Falk van Gaver : Pourquoi partons-nous en vacances, en effet ? Pour trouver ailleurs ce qui nous manque ici et maintenant, dans notre vie quotidienne ? Un sentiment de liberté, de légèreté ou même d’irresponsabilité ? Sans doute. Mais, dès lors, voir les vacances comme un divertissement, au sens commun comme au sens pascalien du terme, c’est prendre le risque de regarder le monde comme une galerie commerciale ou un parc d’attraction – ce qui, au fond, revient au même. Et si le tourisme était, au contraire, le signe paradoxal d’un désir de racines ? Christopher Lasch a souligné après Simone Weil que « le déracinement déracine tout, sauf le besoin de racines ». Alors, probablement, oui, nous partons ailleurs pour trouver ce qui nous manque ici. Mais peut-être n’est-ce pas tant l’arrachement au quotidien que nous cherchons qu’un surcroît d’existence, qu’un supplément d’âme et de chair et de corps qui manque à nos existences hors-sol ?

    C’est ce que pense en tout cas Rodolphe Christin, qui est l’auteur d’un Manuel de l’anti-tourisme (Ecosociété, 2017) , et qui avait aussi publié un superbe livre il y a quelques années intitulé L’usure du monde (L’Échappée, 2014). Ce titre constituait lui-même un hommage ironique à L’usage du monde de Nicolas Bouvier, bible de la littérature de voyage, que chacun fera bien d’emporter cet été comme viatique et vaccin dans sa valise ou sa besace. Le tourisme est un pharmakon, à la fois remède et poison, un médicament qui empoisonne en cherchant à guérir. Dans sa quête compulsive de voir le monde, d’atteindre l’existence, le touriste – par son mouvement même – défait et détruit la réalité qu’il espère étreindre, comme une vierge déflorée. Midas maudit, il transforme tout ce qu’il touche en commerce, si ce n’est en or ou en argent trébuchant et sonnant. Le tourisme sexuel n’est que la forme aboutie de cette universelle prostitution de toute réalité au marché touristique – fût-il équitable, solidaire, soutenable, etc.

    Le tourisme de masse montre que nous sommes tous, le reste de l’année, des touristes sédentaires – nous vivons nos vies en touristes, nous vivons la « vie touriste ». La tourista, tel pourrait donc être le nom évocateur de cette dolce vita de pacotille.

    Dès lors, le problème se retourne. En réalité, de même que Guy Debord a montré comment l’explosion contemporaine des flux de populations révèle avant tout que nous sommes déjà tous des émigrés sur notre propre sol, dans nos propres pays, le tourisme de masse, cette migration saisonnière aux mouvements browniens, montre que nous sommes tous, le reste de l’année, des touristes sédentaires – nous vivons nos vies en touristes, nous vivons la « vie touriste ». La tourista, tel pourrait donc être le nom évocateur de cette dolce vita de pacotille, « vie liquide » selon Zygmunt Bauman que d’aucuns, plus prosaïques, appellent une « vie de merde ». La société marchande, sous quelque angle qu’on l’envisage, est diarrhéique : grand vidage, grand épandage de soi, grande dissolution de tout soi, et de tout chez soi.

    « Savoir rester chez soi », voilà ce qui sera le maître mot, si ce n’est du bonheur, du moins de la sagesse. Un acte aujourd’hui proprement politique, qui implique de reconstruire un chez soi, et donc de se réapproprier un monde à soi, un monde commun.

    Tourisme de masse

    Thibault Isabel : Quel lien établissez-vous entre ce besoin de racines et ce qu’on pourrait appeler le « sentiment écologique du monde » ? En outre, le réenracinement qui nous rattache à la terre et redonne sens à nos existences se réduit-il à un pays nettement circonscrit, à une patrie spécifiquement délimitée ? Après tout, la terre où nous plongeons nos racines n’est pas seulement celle des terroirs, mais aussi celle de la Terre avec un grand T, de la planète où nous habitons. Comment faire coexister le microcosme et le macrocosme ?

    Falk van Gaver : Alors que l’existence humaine, de plus en plus urbanisée et industrialisée à l’échelle de la planète entière, se coupe toujours davantage de son ancrage terrestre, de son enracinement dans une terre et un sol, et alors que son attachement à la nature se fait toujours davantage sous la forme de la représentation médiatique ou du loisir touristique – bref, du spectacle et de la consommation –, nous devons, bien plus que comme humains, nous comprendre comme terriens et comme fils de la terre : l’humain doit retourner à l’« humus » dont il provient.

    Comment faire ? Voici en tout cas une pratique naturaliste et méditative à la portée de tous : comme Thoreau se fit durant deux années le chroniqueur des métamorphoses de Walden Pond (et sa vie durant celui des alentours de Concord), chacun de nous pourrait, selon son emploi du temps, se donner un rendez-vous régulier, a minima hebdomadaire, avec un coin de nature, et l’observer pendant plusieurs mois, attentivement, avec minutie et bienveillance. Il peut s’agir d’un coin de prairie ou de forêt, d’un lac ou d’une mare, d’un bord de mer ou de rivière, pourquoi pas d’un humble ruisseau que le géographe anarchiste Elisée Reclus ne jugea pas indigne d’une épopée.

    Depuis ce microcosme forestier, Haskell introduit le lecteur dans le macrocosme du vivant, en nous faisant plonger au cœur même de la nature, c’est-à-dire paradoxalement dans la profondeur de notre être même.

    C’est aussi ce qu’a fait, un an durant, le biologiste de l’évolution David G. Haskell, immergé dans un coin de forêt, un mandala d’un bon mètre de diamètre, en bordure de son université dans le Tennessee, dont il a tiré une chronique (Un an dans la vie d’une forêt, Flammarion, 2016 ; on peut lire aussi le magnifique Ecoute l’arbre et la feuille, Flammarion, 2017). Depuis ce microcosme forestier, Haskell introduit le lecteur dans le macrocosme du vivant, en interaction constante avec l’inerte, et en nous faisant plonger au cœur même de la nature, de la « phusis », de ce qui croît, c’est-à-dire paradoxalement dans la profondeur de notre être même : « Plus nous en apprenons sur la vie du sol, plus les symboles de notre langue apparaissent pertinents : “racines”, “enracinement”. Ces mots reflètent non seulement une relation matérielle au milieu, mais la réciprocité avec le milieu, la dépendance mutuelle avec d’autres membres de la communauté écologique et les effets positifs des racines sur le reste de leur habitat. Toutes ces relations sont inscrites dans une histoire si ancienne que l’individualité a commencé à se dissoudre et que le déracinement devient impossible. »

    A vrai dire, on décèle souvent une sensibilité moniste et écologiste intimement liée au travail de tout naturaliste, qui connaît l’auto-organisation immanente caractéristique du vivant, hors de toute transcendance. La vraie vie est là – et non ailleurs.

    Falk van Gaver

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