Entretien: Pierre Manent “La question du fédéralisme et de l’Etat”

Pierre Manent
Pierre Manent sur le plateau de PolonyTV

La France a hérité d’une longue tradition jacobine aujourd’hui partiellement remise en cause par l’élaboration progressive de l’Union européenne. Entre l’échelle de l’Etat-nation et celle de l’Etat fédéral, des tensions se font jour, car le processus d’intégration au cadre européen se heurte à la vieille tradition centralisatrice de l’Hexagone. La France doit-elle s’arracher à son histoire pour entrer de plain-pied dans une union fédérale? Doit-elle accorder plus d’autonomie à ses régions? Pierre Manent nous donne son avis sur la question. Né en 1949 à Toulouse, il est philosophe, professeur de philosophie politique, directeur d’études à l’EHESS, normalien et agrégé de philosophie. Ancien assistant de Raymond Aron au Collège de France, il fut aussi en 1978 le co-fondateur de la revue Commentaire.


 

Thibault Isabel : Dans votre ouvrage Situation de la France (Desclée de Brouwer, 2015), vous proposiez de reconsolider le ciment social en y intégrant mieux les musulmans, quitte à leur concéder une quantité plus ou moins grande d’accommodements. Pensez-vous réellement que le cadre national soit le plus adapté pour cela ? Le système fédéral se prête apparemment mieux à la pratique des accommodements ; il offre davantage de responsabilité et d’autonomie aux différentes communautés locales, tout en les associant dans un cadre fédérateur commun : il permet à la fois de préserver la diversité et l’unité. À l’inverse, le cadre strictement souverain de la nation contredit les pratiques d’accommodement, puisqu’il privilégie une « appar­tenance » unique : l’« identité nationale » nous rattache en théorie exclusivement à la République « une et indivisible ». Dès lors qu’on s’engage dans une logique d’accom­modements, comme vous le faîtes, ne gagne-t-on pas du même coup à accepter une refédéra­lisa­tion interne de l’État, voire à sortir du cadre national ?

Pierre Manent : Votre argument est plausible. Il semble même frappé au coin du bon sens. Il ne me convainc pas cependant. D’abord, on ne peut pas fédéraliser un pays qui a été construit sur d’autres bases. Il y a d’ailleurs très peu de pays vraiment fédéraux. La France n’en fait pas partie. Pour le meilleur et pour le pire, et selon moi plutôt pour le meilleur que pour le pire, la France s’est gouvernée par le centre et a montré un vif souci de l’unité et même de l’homogénéité nationale. Revenir sur cela n’est pas possible ou serait destructeur. Le bilan ou l’audit qui n’a jamais été fait, c’est celui de la régionalisation. Je ne crois pas qu’elle ait contribué à une amélioration du gouvernement si elle a contribué à son renchérissement pour dire le moins.

L’Europe, de quelque façon qu’elle évolue, ne deviendra jamais rien qui ressemble à un État fédéral.

Ensuite, les pays fédéraux ont leurs moyens propres pour parvenir à l’unité et l’homogénéité nécessaires à toute vie démocratique ou républicaine. Pas de pays plus organiquement fédéral que les États-Unis, pas de pays plus homogène dans ses mœurs, à tel point que Tocqueville y découvrit les biens que l’on pouvait espérer et les maux que l’on devait craindre de l’homogénéité démocratique. Quant à l’Europe, de quelque façon qu’elle évolue, elle ne deviendra jamais rien qui ressemble à un État fédéral.

Pierre Manent

Thibault Isabel : Au cours des dernières décennies, et même à vrai dire depuis le début du XXe siècle, on a vu émerger progressivement ce qu’on appelle la « gouvernance mondiale ». A vos yeux, ces nouvelles instances de souveraineté supranationales ont-elles davantage sapé la cohésion des nations qu’elles n’ont assuré l’entente entre les peuples, comme leur mission les y invitait pourtant ?

Pierre Manent : On l’oublie souvent, ces institutions et structures internationales sont très dépendantes des États qui ont contribué décisivement à les fonder et à les faire fonctionner. Les institutions de la « gouvernance mondiale » n’ont pas été conçues et produites par le « monde », mais plutôt par les grands pays européens et surtout par les États-Unis à la fin de la Seconde guerre mondiale. Elles ont été des expressions intelligentes de la domination américaine ou occidentale. Il n’est pas certain qu’elles survivront à l’affaiblissement de cette domination, ce qui privera le monde d’instruments imparfaits mais utiles de réflexion, de délibération et parfois d’action, car je ne crois pas qu’il y ait en dehors de l’aire occidentale des pays capables de ce « décentrement » dont les pays européens et les États-Unis, avec tout leur égoïsme, ont été capables. Je comprends bien que ces institutions étaient aussi destinées à cacher, faire accepter et servir les intérêts occidentaux. Bien sûr. Comment autrement ? Il reste que c’est seulement dans l’aire de civilisation occidentale que s’est développée et affirmée cette capacité, disons « grecque », d’une vue raisonnablement impartiale des choses. La Chine, si elle devient la superpuissance qu’on nous annonce, nous fera regretter le « consensus de Washington ».

Thibault Isabel : Quel regard portez-vous sur la construction européenne ?

Pierre Manent : Elle repose sur une confusion entre aire de civilisation et unité d’action politique. Il est vrai que les deux peuvent être approximativement superposables dans les zones impériales, l’empire perse ou l’empire byzantin par exemple. Mais précisément, révérence gardée à Charlemagne et Napoléon, l’Europe n’a jamais été durablement une zone unifiée impérialement quel que fût à certaines époques l’ascendant de l’idée d’empire. Le propre de l’Europe, c’est que sa civilisation est le produit de l’interaction de ses nations. Plus les nations se consolidaient, et plus la civilisation européenne prenait consistance et s’épanouissait. Plus la civilisation européenne prenait consistance, et plus les nations européennes se consolidaient et s’épanouissaient.

À côté de cette réalité de la vie européenne, l’entreprise de la construction européenne apparaît bureaucratique et idéologique, et ultimement stérile, on peut le craindre.

Les thèmes de pensée, d’imagination et d’action reçus des Grecs, des Romains, d’Israël et du christianisme, ont été développés selon des variations inépuisablement originales dans les divers groupes nationaux qui se les appropriaient. De sorte qu’il est impossible de concevoir l’Europe sans ses nations, comme il est impossible de concevoir les nations européennes sans les thèmes de l’action civique, du regard impartial dans ce qui est et de l’humilité devant la grandeur de Dieu. À côté de cette réalité de la vie européenne, l’entreprise de la construction européenne apparaît bureaucratique et idéologique, et ultimement stérile, on peut le craindre. Elle a accompagné et encouragé, il est vrai, la réconciliation des vaincus après la Seconde Guerre mondiale, ce n’est pas rien, et donné l’apparence d’une grande construction historique à ce qui était fondamentalement, on le constate aujourd’hui, l’installation des Européens dans la jouissance de l’irresponsabilité politique. Compte tenu des prétentions au nom desquelles on a poussé les peuples dans cette impasse, nous avons le droit d’être sévères.

Notre ressentiment cependant ne nous indique pas l’issue. Cette issue, nous la trouverons, si nous la trouvons, du côté d’une collaboration des vieilles nations européennes, celles-ci ayant recouvré une part de leur indépendance, mais plus conscientes que jamais de la nécessité de prolonger par de nouvelles variations les thèmes originels de la civilisation européenne.

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