Frédéric Dufoing: “Migrations: retour au bon sens”

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    Flux migratoires

    Les flux migratoires sont devenus la problématique la plus clivante du débat politique, à tel point que les clivages partisans se définissent en grande partie par rapport à elle, bien plus qu’à partir des grandes problématiques économiques ou sociales. Les débats prennent souvent un tour si enflammé qu’il n’est semble-t-il plus possible de les envisager sereinement, alors qu’un dialogue argumenté et honnête s’avérerait plus salutaire que jamais. Après avoir interrogé Pierre Manent sur la nécessité des politiques d’accommodements et le rôle qu’il entend confier à l’Etat-nation dans le processus d’intégration, nous donnons maintenant la parole à Frédéric Dufoing. Contre les sophismes qu’il voit à l’oeuvre dans le traitement médiatique des questions migratoires, Dufoing se propose d’en revenir au sens commun, loin des fantasmes de toute sorte, afin de renouer avec un jugement équilibré. 


     

    Les migrations font couler beaucoup d’encre, de salives, de bytes et de pixels, pour des raisons généralement mesquines, qui tiennent davantage à des enjeux de niches marketing politiques et médiatiques qu’à une vision lucide et rigoureuse du phénomène. La ratification du pourtant pâlichon et non contraignant Pacte mondial pour des migrations sûres, ordonnées et régulières à Marrakech a donné lieu par exemple à des refus enflammés de l’Italie, des Etats-Unis, de l’Australie ou encore de divers pays de l’est européen, aux endémiques ordureries racistes sur les réseaux sociaux et même à une chute de gouvernement franchement grotesque en Belgique.

    Flux migratoires

    Des débats ramenés à un niveau de médiocrité sidérant.

    Sous formes d’arguments sophistiques, malhonnêtes, déjà mille fois entendus, la mauvaise foi structurelle qui caractérise ce qui fait office de débat public a pu se déployer jusqu’à provoquer de véritables gastro-entérites neuronales. Ainsi a-t-on entendu les uns dire que si l’on s’oppose à l’immigration, on est forcément raciste, intolérant et égoïste ; que puisque les migrations ont toujours existé, elles doivent toujours exister, et qu’étant normales, elles sont bonnes ; qu’elles sont nécessairement enrichissantes au plan culturel, et positives au plan économique, qu’elles sont utiles pour payer les pensions, en particulier en période de forte dénatalité ; que nous profitons de la misère des migrants ; que l’Occident ayant une responsabilité dans la misère qui pousse les gens à partir – du fait de la colonisation, des guerres, de la prédation économique, de l’appropriation sans vergogne des ressources naturelles –, il doit accueillir les migrants ; et que de toute façon il est assez riche pour le faire.

    En face, les autres arguent qu’on ne peut pas accueillir « toute la misère du monde » ; que les immigrés  refusent de s’intégrer, c’est-à-dire de s’assimiler ; qu’ils sont des envahisseurs, poussés par la démographie galopante du sud ; qu’ils détruisent la culture locale, ne sont pas compatibles avec elle, voire imposent leur propre culture ; qu’ils sont tous (ou fort souvent) des violeurs et des terroristes, des profiteurs et des paresseux, des gens méprisant le droit des femmes, voire des trafiquants de drogues et des délinquants de quartiers, comme en témoignent leur nombre en prison, les nouvelles dans les médias ou ce que prétend en savoir un Eric Zemmour, pour ne citer que lui ; qu’ils sont des menteurs moins pauvres qu’on ne veut le faire croire, puisqu’ils paient des passeurs ; qu’en acceptant des salaires plus bas, ils font baisser les salaires locaux ; qu’ils sont instrumentalisés, parce que leur communautarisme est exalté par les juifs, l’Etat d’Israël et les bobos immigrationistes ; qu’ils vont, en se reproduisant comme des lapins ou en faisant venir ici leur famille, remplacer la population indigène ; que, de toute façon, c’est aux autres pays proches (culturellement, géographiquement ou religieusement) de les prendre en charge ; qu’ils sont responsables de leur propre sort parce qu’ils se soumettent à des dictateurs et ne sont pas capables de vivre en démocratie ; que si l’on ouvre un peu les frontières, on les ouvre au final complètement ; et qu’il faut penser d’abord à soi avant de penser aux autres, comme le veut la nature.

    Ce qu’il faut souligner, c’est à quel point cette mauvaise foi amène à poser le débat sur les migrations de manière médiocre, biaisée, et, donc, à n’envisager aucune solution sérieuse aux problèmes qu’elles posent – pour les migrants comme pour les communautés d’accueil, et pour les communautés de départ.

    Or, dans ce fatras, tous ces arguments sont faux sur la forme, faux dans le fond et/ou faux dans les faits ; on y retrouve des attaques infondées contre les personnes, des appels illégitimes à l’autorité, des rapports de causalité aberrants ou incomplets, d’innombrables reports de responsabilité, des sophismes de division et de composition, des inductions abusives, des contradictions, des termes insuffisamment définis pour qu’un débat correct puisse avoir lieu, de fausses alternatives, sans parler du sophisme de la pente savonneuse ; on affirme que certains moyens sont nécessairement impliqués par certaines fins alors que d’autres moyens pourraient être utilisés ; etc. Impossible ici de passer toute la panoplie en revue et de les décrypter.

    Ce qu’il faut par contre souligner, c’est à quel point cette mauvaise foi amène à poser le débat sur les migrations de manière médiocre, biaisée, et, donc, à n’envisager aucune solution sérieuse aux problèmes qu’elles posent – pour les migrants comme pour les communautés d’accueil, et pour les communautés de départ.

    Flux migratoires

    Un devoir d’accueil ?

    Il est dès lors absolument nécessaire d’aborder ce débat sereinement à partir de deux principes élémentaires, l’un moral, l’autre politique :

    1/ aider les personnes en danger est un devoir absolu, même s’il peut être conditionné en fonction des circonstances ;

    2/ décider qui entre ou non (et à quelles conditions) dans une communauté est une nécessité sociale.

    Sur le premier point, il est stupide, contre-productif, immoral et indigne de refuser son aide à une personne en danger. C’est stupide, parce qu’on rompt le lien de réciprocité potentielle ou directe qui protège aussi celui qui porte secours. N’importe qui peut avoir besoin d’aide ; refuser son aide aux autres, c’est leur permettre de la refuser pour soi. C’est contre-productif ensuite, parce que le problème des autres a toujours un effet en retour sur soi, qu’il soit politique, social ou économique. Par exemple, refuser l’aide médicale a quiconque sur une quelconque partie du territoire d’un Etat, comme le proposent certains partis, est tout simplement irresponsable : les maladies virales ou bactériennes ne s’arrêtent ni à la carte d’identité, ni au taux de mélanine. C’est immoral et indigne, encore, parce que ce qui caractérise un être humain, c’est précisément de pouvoir faire effort – un effort intellectuel et pas seulement affectif – pour étendre sa considération morale aux autres. Ainsi, lorsque l’on se réjouit qu’un bateau comme l’Aquarius soit empêché d’aller prêter secours aux gens qui se noient en mer méditerranée, quand, comme en Belgique, on arrête et juge des personnes qui ont donné le gîte à des migrants qui dormaient dans la rue, ou quand on se félicite (en l’occurrence, en Hongrie, en République Tchèque, etc.) de ne pas avoir reçu son quotas de réfugiés, qui permettrait au passage de soulager la pression sur ses voisins (l’Italie, la Grèce), on manque à ses devoirs d’être humain.

    En somme, aider et accueillir demandent une réflexion de fond sur le nombre (combien peut-on en accueillir ?), sur l’espace (où peut-on les accueillir ?) et sur le temps (en combien de temps peut-on les accueillir ?).

    Bien sûr, l’aide est conditionnelle, comme le manifeste très sagement la loi sur les abstentions coupables : nul ne doit avoir une obligation légale, ou morale, d’aider au péril de sa vie ou de celle de quiconque. On peut le faire ; on ne le doit que lorsqu’on assume certains rôles (pompier par exemple) aux obligations desquels on a consenti. A l’échelle d’une communauté ou d’un Etat, il est hors de question – sans aide extérieure – de mettre en danger l’ensemble de la population, voire l’intégrité de la communauté pour prêter assistance à qui que ce soit, comme on le voit au Liban ou dans la région des grands lacs en Afrique. On ne peut pas plus demander à un individu de se sacrifier pour un autre qu’à une population de se sacrifier pour une autre. Il est parfaitement légitime de poser la question de l’urgence et de la nature de l’aide, ainsi que la question du seuil au-delà duquel l’aide devient dangereuse, nuisible pour soi. N’importe quel territoire ne peut pas contenir n’importe quelle population : la taille, la quantité compte. Le temps a aussi son importance : l’étalement de l’aide ou l’étalement du processus d’intégration d’une population nouvelle sont des données fondamentales. En somme, aider et accueillir demandent une réflexion de fond sur le nombre (combien peut-on en accueillir ?), sur l’espace (où peut-on les accueillir ?) et sur le temps (en combien de temps peut-on les accueillir ?).

    Flux migratoires

    Un encadrement de la circulation des personnes ?

    Ce qui nous amène au second point, politique : une communauté a parfaitement le droit de décider si elle veut accueillir ou pas telles ou telles personnes, dans quelle quantité et en combien de temps. Ceux qui prêchent une forme ou une autre de disparition des frontières physiques, politiques ou, plus important, symboliques entre les groupes humains, et qui prêchent donc une circulation parfaitement libre des populations (comme, a fortiori, des choses ou des capitaux, soit dit en passant), n’exigent rien de moins que l’impossible : une communauté – et donc l’identité de ses membres – n’existe que par distinction des autres (pas nécessairement par opposition aux autres), et implique des conditions posées pour toute prétention à en faire partie. C’est là une donnée absolument primordiale de toute forme d’existence de l’animal social qu’est l’être humain. Accuser toute personne qui s’oppose à l’immigration ou rejette une pratique spécifique propre à une population immigrée d’être nécessairement raciste ou intolérante est soit de mauvaise foi, soit stupide. Cette affirmation va souvent de pair avec une vision biaisée et particulièrement nuisible du multiculturalisme, qui cesse d’être un fait pour devenir une prétendue nécessité et devient alors non pas un mélange, une liaison comparable aux liaisons chimiques, une articulation, un dispositif négocié et négociable de cultures, mais une véritable acculturation des indigènes comme des immigrés, digne de celle engagée par le colonialisme du XIXe siècle, où n’est finalement acceptable que ce qui nourrit le plus petit dénominateur commun des sociétés postmodernes : le consommateur abruti et replet.

    Retour au bon sens.

    Les cultures ne sont pas plus solubles dans un gloubiboulga innommé qu’elles ne sont pétrifiées, inchangées, sans dynamique, fixées comme des fossiles qui s’effritent si on les touche ; elles sont toujours le fruit de modifications, d’apports compostés et de frictions antérieures ; et, si leurs rencontres engendrent inévitablement des tensions, il n’est rien qui dans un espace démocratique ne puisse faire l’objet d’un compromis, sauf peut-être des valeurs fondamentales qui tiennent davantage à la possibilité même du compromis, à ses conditions d’existence, qu’au contenu de ces cultures. Une chose est sûre : pas plus l’appartenance à une communauté qu’une culture ne se résument ni ne se construisent sur les barbecues porcs-pinards devenus l’emblème si ridicule des « identitaires », sur le fait de ne pas avoir un tissu sur les cheveux, comme le clament les laïcards français, ou encore sur celui de donner la bise à une femme plutôt que de lui dire bonjour à distance (en Suisse, un individu s’est vu refuser sa naturalisation parce qu’il refusait de serrer la main des femmes).

    Qu’une communauté ait le choix de qui elle veut accueillir ou non ne l’autorise pas à se donner des raisons ineptes, capricieuses ou arbitraires de le faire, ou encore de poser des exigences d’intégration hors de proportion, irréalistes.

    Qu’une communauté ait le choix de qui elle veut accueillir ou non ne l’autorise pas à se donner des raisons ineptes, capricieuses ou arbitraires de le faire, ou encore de poser des exigences d’intégration hors de proportion, irréalistes, ni de revenir pour cela sur une décision qu’elle a prise et de jouer avec le statut des personnes acceptées. Car enfin, à ce propos, qui peut décemment croire à cette absurdité qu’on appelle l’« assimilation », ce « creuset » où l’on ferait fondre n’importe quel étranger pour en faire un « pur » ressortissant national ? Où est-il, d’ailleurs, ce pur national, ce modèle qu’il faudrait copier ?… Qui peut, dans un régime où prévaut en principe l’égalité juridique et l’équité sociale, trouver acceptable une quelconque « préférence nationale » ou, dans une logique semblable mais en sens inverse, des quotas de minorités ethniques dans l’accès à un emploi ? De même, comment peut-on accepter l’existence d’une double peine qui frappe les gens ayant une double nationalité ?… Si l’on y est, on en est.

    Trouver le juste équilibre.

    Même s’il existe des critères presque objectifs permettant de décider de l’acceptation et des conditions d’acceptation d’une population immigrée, il existe aussi des critères presque objectifs permettant leur intégration, et ce sont les mêmes : le nombre, l’espace, le temps. Est-il encore utile de signaler que parquer les immigrés ou leurs descendants dans les grandes banlieues, dans les quartiers pauvres, dans des ghettos – que ce soit volontairement ou sous l’effet de mécanismes économiques tels que le prix des loyers ou la concurrence fiscale entre communes –, c’est-à-dire en définitive faire peser les difficultés de l’intégration sur les immigrés eux-mêmes ou sur les plus pauvres des citoyens, constitue une démarche évidemment vouée à l’échec en termes d’équilibre sociétal ?

    Une population immigrée, dans la négociation des valeurs et des modes de vie qu’elle importe, amène nécessairement une remise en cause de ce que l’on est, de ce en quoi l’on croit.

    L’immigration et plus généralement l’accueil des migrants et des réfugiés ont beaucoup à apporter à une communauté, mais pas nécessairement comme on s’y attend, ni à n’importe quelle condition et dans n’importe quel contexte. En outre, comme tout n’est pas à accepter dans ce que la population immigrée apporte, tout n’est pas à prendre dans ce que la communauté d’accueil impose, même voire surtout si le rapport de pouvoir est asymétrique. Une population immigrée, dans la négociation des valeurs et des modes de vie qu’elle importe, amène nécessairement une remise en cause de ce que l’on est, de ce en quoi l’on croit. Et cette remise en cause est particulièrement souhaitable pour des sociétés post-industrielles déshumanisées, en pleine déréalisation, qui sont à l’origine du pire désastre écologique et moral qu’ait eu à connaître notre espèce.

    Frédéric Dufoing

    2 Commentaires

    1. Merci pour ce sujet ! Je travaille dans une importante Association “caritative” qui vient notamment en aide aux “Migrants” et je médite depuis un certain temps sur cette question. Tout a fait d’accord avec vous sur la nullité du débat, réellement affligeant !. Nous sommes en permanence convoqués à être soit “pour” ou “contre” l’immigration. Ce qui n’a pas de sens et dissout tout débat, noyé sous une qualification morale et à un seul sens. Perso, il faut schématiquement distinguer trois aspects, trois moments : l’amont ou les processus d’immigration, l’accueil des Migrants, l’installation lié au temps. L’amont et les processus d’immigration sont pour moi le sujet central et celui qui est totalement occulté médiatiquement. Le terme Migrant indique un participe présent, une mobilité permanente en même temps qu’une véritable indifférenciation. On ne sait pas qui sont les Migrants, d’ou ils viennent, pourquoi et comment ils viennent. C’est un “tas” !. Et c’est pourtant là que la compassion devrait s’exercer !. Un monde idéal ou tendant vers l’idéal ne serait-il pas un monde ou chacun pourrait grandir et vivre sur la terre ou il est né ?. Tout semble accepté comme une fatalité alors qu’il s’agit souvent de géopolitique.
      Le deuxième aspect nous renvoie à l’accueil, là ou se concentre toute la nullité du débat (qui n’en est donc pas un). Faut-il accueillir, combien, comment ?. Cet aspect est le plus médiatique. C’est là ou tout le monde s’engueule. Mais cet aspect est déjà faussé car l’amont ne fait pas l’objet d’une connaissance et d’une analyse critique, encore moins de débats.
      Enfin, le troisième aspect, invisible comme le premier est le processus d’installation ou contrairement à ce qui est pensé d’une manière des plus simplistes, ce n’est pas l’immigration en face des “Français de souche” car l’immigration, c’est aussi des strates, des génération différentes, et c’est aussi l’immigration face aussi a des immigrés installés de longue date.
      J’en termine ici, pour ne pas être trop long, mais concernant l’installation et le temps long, il existe trois modèles dont il faudrait discuter : l’assimilation, l’intégration, le multiculturalisme. Merci !

    2. Merci Monsieur Baratault ! Je suis prof et j’ai eu de nombreux élèves réfugiés ou migrants, certains avec des récits de vie tout simplement épouvantables (un jour, un Kurde qui avait été torturé par la police turque et avait des traces de brûlures sur les jambes; une autre fois, des syriens qui devant moi ont téléphoné à leur famille qui était sous les bombardements). Il faut trouver un équilibre moral et politique entre les individus et les politiques publiques.
      Chez nous (je suis belge), c’est plutôt un modèle d’intégration entre celui de France et de Grande Bretagne. Il est très loin d’être parfait, mais pose moins de problèmes qu’en France, peut-être seulement parce que les belges n’ont pas une identité culturelle nationale très nette, ce qui n’est pas un mal.

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