Sylvain Fuchs: “Nouvelle physique, sagesses anciennes”

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Physique nouvelle, antiques sagesses

La physique moderne, héritière notamment du cartésianisme et du newtonisme, a élaboré une lecture mécaniste et froide de l’univers. On constate cependant que la physique contemporaine renoue étrangement avec certaines philosophies antiques, traditionnelles et donc pré-modernes: sans doute faut-il y voir un des effets de la postmodernité en voie de maturation. Entre la physique ondulatoire et le taoïsme, l’écart n’est pas si grand qu’on pourrait le penser, comme nous l’explique Sylvain Fuchs!


 

A la suite d’une expérience mystique fondatrice dont il témoigne dans Le Tao de la physique, Fritjof Capra nous propose une relecture complète de l’état des sciences physiques de notre époque[1]. Il fait partie de ces scientifiques contemporains qui, dans la continuité des pionniers de la physique quantique et relativiste du début du XXe siècle, ont concouru au rapprochement des sciences développées en Occident et des intuitions des principales traditions d’Orient : l’hindouisme, le bouddhisme, le taoïsme.

Un retour aux sources?

Au premier abord, les sciences physiques développées en Occident et les spiritualités d’Orient semblent lointaines les unes des autres pour au moins ces raisons : le sens qu’elles attribuent à la connaissance qu’elles ont chacune pour souci d’établir, ainsi que leur façon d’y parvenir. Concernant le chercheur scientifique, l’imaginaire commun veut qu’il soit un homme de rigueur alignant sans fin des équations sur son tableau noir ou sur ses cahiers raturés à l’envi. Or bien souvent c’est l’intuition qui est à la source des grandes avancées scientifiques, que l’expérience de laboratoire vient ensuite valider. La méthode expérimentale est nécessaire mais l’intuition possède la primeur du sens dans lequel doit s’effectuer toute recherche pour conduire à la preuve. Si certains penseurs comme Henri Poincaré (1854-1912) ont une puissance de formalisation remarquable, d’autres sont davantage portés sur l’imagination créatrice comme ce fut le cas de Giordano Bruno (1548-1600), par exemple. L’imagination et la formalisation sont deux aspects indissociables de la recherche.

Ces considérations mettent en évidence un certain nombre de concepts partagés par les sagesses orientales et la nouvelle physique, comme l’interdépendance et l’autonomie, la permanence et la versatilité, la causalité et la simultanéité, etc.

Concernant les pratiques méditatives dérivées des traditions orientales, elles ont ceci en commun qu’elles considèrent le corps et la conscience du méditant comme son propre laboratoire à l’intérieur duquel celui-ci conduit sa propre expérience. Lorsqu’elle est atteinte et vécue, celle-ci ouvre la voie d’une connaissance que d’aucuns pourraient qualifier de personnelle, de subjective et par conséquent de non-recevable scientifiquement parlant. Pourtant, cette connaissance est-elle si subjective lorsque l’on constate que ceux qui l’atteignent – ne fût-ce que de façon brève à l’instar de Capra – ont tous éprouvé le même sentiment de plénitude et d’harmonie ? Qui plus est, celle-ci devient reproductible pour celui qui maîtrise l’ensemble des exercices corporels et cognitifs préparatoires en vue d’y accéder. Enfin, son témoignage devient particulièrement intelligible pour ceux qui sont parvenus à des niveaux de pratique similaires, conférant un caractère objectif à l’expérience du fait de la possibilité de sa reconnaissance effective par des pairs. La recherche scientifique n’est pas purement objective mais relève aussi de l’intention et de la subjectivité du chercheur. Quant aux expériences méditatives d’illumination que les mots sont par essence incapables de retranscrire fidèlement, elles ne sont pas purement subjectives puisqu’au-delà de leurs formulations par nature singulières, elles font état d’un vécu similaire au sein d’une réalité possiblement commune.

Ces considérations préliminaires nous invitent à mettre en évidence un certain nombre de concepts partagés par les sagesses orientales et la nouvelle physique, comme l’interdépendance et l’autonomie, la permanence et la versatilité, les limites de la formulation univoque et le recours à l’expression paradoxale, la causalité et la simultanéité, etc.

Fritjof Capra

L’illusion de l’autonomie.

La physique, telle qu’acceptée en Occident depuis le XVIIe siècle et jusqu’à la fin du XIXe, a consacré la compréhension mécaniste des phénomènes. A partir de Newton (1642-1727) et de ses recherches sur la chute des corps et les mouvements des corps célestes dans le ciel, la Force a trouvé un cadre formel explicite. Cette Force nous est trivialement familière, puisque chacun peut en expérimenter l’effet dans sa vie quotidienne lorsqu’il s’agit de produire un effort physique, par exemple. Avec la formalisation newtonienne de la Force, la mécanique classique décrit l’attraction comme l’influence mutuelle de corps autonomes dans un espace par ailleurs vide.

En étudiant le magnétisme et l’électricité un siècle plus tard, Faraday, Ampère puis Maxwell mirent en évidence que, plus fondamentalement que la Force préexiste le Champ. Si, en première analyse, deux charges semblent s’influencer mutuellement au milieu d’un espace par ailleurs inerte, il suffit en réalité d’une seule charge pour générer un champ électrique au sein de son espace environnant. De la même façon et bien que la masse et la charge soient deux grandeurs de nature différente, il suffit d’une seule masse pour générer un champ gravitationnel. L’espace possède les attributs du champ électrique (ou gravitationnel) généré par notre charge (ou notre masse), et plus généralement par toutes les charges électriques (ou masses) existantes et présentes. Il n’y a plus d’une part des objets isolés, et d’autre part du vide qui les sépare, mais un ensemble d’objets procurant des propriétés à l’espace qui n’est plus considéré comme inerte. Ce fut la première brèche dans la conception mécaniste de la physique classique.

Cette nouvelle compréhension de la physique vient rejoindre l’intuition commune à toutes les mystiques orientales d’un monisme à l’échelle cosmique, selon lequel tout est relié à tout, parce que rien n’est autonome ni indépendant.

Au début du XXe siècle, les précurseurs de la nouvelle mécanique quantique tels que Louis de Broglie ou Niels Bohr mirent à jour le double aspect corpusculaire et ondulatoire de ce qui était considéré comme un objet isolé : l’électron. Nous sommes alors définitivement sortis de la vision classique des « monades sans fenêtres » de Leibniz agissant l’une sur l’autre à distance selon des forces d’origine extérieure voire divine. Et nous sommes entrés peu à peu dans des modèles où la particule est potentiellement partout et accessoirement quelque part, se comportant parfois comme une onde à la façon d’une vague à la surface de l’eau, parfois comme un corps en capacité d’interagir localement avec son environnement, comme dans l’effet photoélectrique. Plutôt que vide, l’espace est dès lors considéré comme un milieu doté de champs de toutes grandeurs et de toutes natures : électriques, magnétiques, gravitationnels et plus généralement informationnels ou de forme. Quant aux supposées particules, on ne saurait dire si elles sont des objets ponctuels ou des ondes étendues, puisque selon le montage expérimental que l’on met en place pour les observer, elles se comportent tantôt comme une particule, tantôt comme une onde.

Nous le voyons, cette nouvelle compréhension de la physique, déroutante pour le sens commun, vient rejoindre cette grande intuition commune à toutes les mystiques orientales d’un monisme à l’échelle cosmique, selon lequel tout est relié à tout, parce que rien n’est autonome ni indépendant. Ainsi, on lit dans la Mundaka Upanishad des Védas hindous : « Celui sur lequel le ciel, la terre et l’atmosphère sont tissés, et le vent avec tous les souffles vitaux, seul le connaît l’âme unique. » Par ailleurs, le vide n’est pas vide, car la forme et le vide ne sont pas deux réalités étanches ou étrangères l’une de l’autre. On lit cette fois dans le Sūtra du Cœur : « La forme est vide, et le vide est vraiment forme. Le vide n’est pas différent de la forme, la forme n’est pas différente du vide. Ce qui est forme, c’est le vide ; ce qui est vide, c’est la forme. » Enfin, on lit dans le Tao Te King (chapitre 11) : « Trente rais se réunissent autour d’un moyeu. C’est de son vide que dépend l’usage du char. On pétrit de la terre glaise pour faire des vases. C’est de son vide que dépend l’usage des vases. On perce des portes et des fenêtres pour faire une maison. C’est de leur vide que dépend l’usage de la maison. C’est pourquoi l’utilité vient de l’être, l’usage naît du non-être. »

Bouddha

L’illusion de la permanence.

Il y eut dans la Grèce antique une querelle entre les partisans d’une métaphysique de l’Être et les partisans d’une métaphysique du Devenir, ayant pour chefs de file respectifs Parménide et Héraclite. La civilisation occidentale a clairement tranché en faveur d’une métaphysique de l’Être pour fonder son horizon de recherche, se distinguant par là des sagesses orientales. Il faut néanmoins ajouter que cette option fut accompagnée d’un immense travail spéculatif en Occident, puisqu’il s’agissait d’établir ce qui, dans le monde, relevait de la permanence ou de l’immuabilité d’une part, et d’autre part de l’éphémère ou du temporaire. Une des tâches principales des sciences consiste à distinguer les invariants de tout ce que nous voyons évoluer ou se modifier, et c’est selon ce dessein de recherche que l’Occident a inlassablement étendu son savoir.

Ainsi, comme la vague n’est qu’un épiphénomène à la surface des océans, les éléments et phénomènes dans l’univers ressemblent à des constructions temporaires, auxquelles seules les échelles de temps humaines fournissent une illusion de permanence ou d’immuabilité.

La naissance et la mort rythment l’existence humaine, les saisons rythment la croissance végétale et son repos… Nous savons aujourd’hui que la création des reliefs ou des abysses de la mer, l’existence des espèces, la création du système solaire, des étoiles et des galaxies ne sont que des épiphénomènes sur l’échelle du temps cosmique. Si, à l’opposé, on s’intéresse au monde microscopique, la physique quantique a mis en évidence l’existence de phénomènes pour lesquels des particules apparaissent ou disparaissent sur des périodes de temps absolument courtes. On serait tenté de conclure qu’absolument rien n’est fini ou permanent. Mais il faut en fait nuancer le propos. La science, dans sa grande quête d’invariants sur lesquels elle pourrait baser solidement son savoir, a précisément mis à jour l’existence de tels invariants, avec les constantes universelles. Parmi elles, nous citerons la vitesse-limite de propagation des ondes électromagnétiques – ou vitesse de la lumière c –, d’une valeur approximative de 299 800 kilomètres/seconde dans le vide (plutôt que de parler de vide, il serait plus juste de parler d’un milieu de permittivité diélectrique déterminé dont nous ne connaissons par ailleurs pas la réelle nature). Signalons également la constante de Planck h, et l’une de ses grandeurs associées : la longueur de Planck, impliquant un minimum physique de longueur pour toute onde ou, pour le dire autrement, une fréquence maximale pour tout phénomène vibratoire. Nonobstant leur caractère de constante universelle, h et c peuvent être considérées comme des valeurs limites sur la base desquelles les phénomènes se manifestent dans leurs dimensions physiques minimales et maximales.

Ainsi, comme la vague n’est qu’un épiphénomène à la surface des océans, les éléments et phénomènes dans l’univers ressemblent à des constructions temporaires, auxquelles seules les échelles de temps humaines fournissent une illusion de permanence ou d’immuabilité. La connaissance en Occident s’est éloignée de cette intuition première pour finalement y revenir, sans que le détour n’ait été inutile puisqu’il fut l’objet d’une immense quête de connaissance sur laquelle nous avons pu bâtir des sociétés basées sur une certaine forme de progrès. La redécouverte actuelle des sagesses antiques, longtemps laissées de côté, justifie en tout cas qu’on redécouvre les traditions orientales, qui proposent une vision du monde très similaire. On lit dans la Bhagavad-Gita, récit épique de la tradition hindoue : « Sous ma surveillance, l’émanation enfante les choses mobiles et immobiles ; et sous cette condition, fils de Kuntî, le monde accomplit sa révolution.» On citera encore les paroles attribuées au Bouddha : « Il n’existe rien de constant, si ce n’est le changement. Sous le ciel, il n’y a rien qui soit stable, rien qui ne change à jamais. » Le Yi-Jing ou « Livre des Transformations » affirme quant à lui : « Les Transformations sont un livre dont il ne faut pas rester éloigné. Sa Voie est constamment changeante. Altération, mouvement sans répit, s’écoulent par les six places vides ; montant, descendant sans arrêt, traits fermes et malléables se transforment. On ne saurait les enfermer dans une loi : le changement, c’est ce qui œuvre ici. »

Tao te king

L’usage nécessaire du paradoxe.

La découverte de la nature à la fois ondulatoire et corpusculaire des particules élémentaires telles que l’électron a plongé le chercheur en physique du XXe siècle dans un certain désarroi, lui qui pourtant était en quête d’une modélisation univoque de son objet d’observation. On parlera d’onde ou de nuage électronique lorsque l’électron tourne autour du noyau de l’atome, mais dans l’effet photoélectrique on pourra le concevoir comme une petite particule éjectée de son orbite d’origine autour de l’atome. Pour parler de l’électron, on peut tout aussi bien dire qu’il n’est ni une particule, ni une onde ; qu’il est à la fois une particule et une onde ! Qu’il est potentiellement partout, et accessoirement quelque part !

Cette façon paradoxale de formuler ce qui ne peut être conçu selon le principe d’identité le plus élémentaire et la logique de contradiction exclue, nous la retrouvons là encore dans les formulations subtiles et paradoxales des traditions orientales.

Cette façon paradoxale de formuler ce qui ne peut être conçu selon le principe d’identité le plus élémentaire et la logique de contradiction exclue, nous la retrouvons là encore dans les formulations subtiles et paradoxales des traditions orientales. Dans le Sutra de l’Estrade, on peut lire : « La tranquillité absolue est l’instant présent. Bien qu’il soit maintenant, il n’a pas de limite, et en cela est la joie éternelle. » Le Tao Te King affirme un même goût du paradoxe, par exemple au chapitre 14 : « Vous le regardez [le Tao] et vous ne le voyez pas : on le dit incolore. Vous l’écoutez et vous ne l’entendez pas : on le dit aphone. Vous voulez le toucher et vous ne l’atteignez pas : on le dit incorporel. Ces trois qualités ne peuvent être scrutées à l’aide de la parole. C’est pourquoi on les confond en une seule. Sa partie supérieure n’est point éclairée ; sa partie inférieure n’est point obscure. Il est éternel et ne peut être nommé. Il rentre dans le non-être. On l’appelle une forme sans forme, une image sans image. On l’appelle vague, indéterminé. Si vous allez au-devant de lui, vous ne voyez point sa face ; si vous le suivez vous ne voyez point son dos. »

La physique moderne, depuis Heisenberg, a formulé le principe d’indétermination des phénomènes quantiques. Celui-ci postule l’impossibilité de déterminer de façon univoque l’état instantané d’une particule en termes de position et de trajectoire, ce qui n’est pas complètement étonnant si l’on se souvient que l’objet quantique n’est pas l’objet matériel de la mécanique classique, mais plutôt une réalité à la fois ondulatoire et corpusculaire. La transposition des notions de position ou de trajectoire pour un tel objet devient alors bancale. Si nous cherchons à photographier une particule, nous obtiendrons pour tout cliché de celle-ci un nuage, et malgré toutes les améliorations de nos appareils de mesure, il sera certainement impossible de préciser les choses au-delà. La réalité se cachant derrière ce que l’on nomme commodément la particule, que l’on scrute avec des appareils d’observation et de mesure de plus en plus précis et sophistiqués, pourrait bien nous échapper à jamais.

Fritjof Capra

Sans la simultanéité, la causalité n’explique rien.

La physique classique a longtemps analysé les phénomènes sous l’angle de la causalité, de l’enchaînement sans fin de causes et d’effets. Or cet enchaînement n’explique pas tout. Pour le comprendre, utilisons l’image de deux boules en mouvement sur une table de billard. Bien sûr, leur mouvement est une condition nécessaire de leur possible rencontre ; mais elle n’est pas suffisante. En plus de leur mouvement, il faut envisager le fait qu’elles vont se trouver, à un instant précis, au même endroit pour s’entrechoquer. Cet exemple peut sembler trivial, mais permet de mettre en évidence une nécessaire simultanéité de présence – spatio-temporelle dans notre exemple –, en plus de la chaîne causale amenant les boules à se mouvoir. Dans le cas des ondes électromagnétiques, le phénomène de couplage passe par une autre condition, qui est l’harmonie de leurs fréquences. On peut parler dans ce cas de leur nécessaire simultanéité de présence dans un espace des états spatio-fréquentiels. Si deux ondes électromagnétiques ne sont pas sur une même base harmonique de fréquence, elles ne peuvent interférer, c’est-à-dire se coupler pour former une onde résultante. Ainsi, l’enchaînement causal à l’origine de la présence des ondes est une condition nécessaire de leurs rencontres, mais pas suffisante.

Les expériences mystiques et d’illumination semblent relever des mêmes conditions nécessaires de simultanéité, que l’on pourrait qualifier de « présence au monde ».

Les expériences mystiques et d’illumination semblent relever des mêmes conditions nécessaires de simultanéité, que l’on pourrait qualifier de « présence au monde » (par opposition à notre état courant de plus ou moins grande distraction). Les personnes ayant connu ces expériences parlent d’un sentiment d’harmonie, de rencontre et d’unité profonde avec le reste de l’environnement, comme une symbiose. S’il existe un ensemble de conditions pour amener le méditant sur un seuil de disponibilité mentale permettant de vivre ce type d’expérience, celle-ci serait impossible sans l’aptitude à la résonance de son esprit avec le reste de son environnement. Les chaînes causales déterminant les trajectoires existentielles du méditant ne suffisent pas pour expliquer son expérience mystique lorsqu’il y parvient. Sans l’aptitude a priori du méditant à entrer en résonance avec le reste de son environnement, rien n’est possible.

Dans la tradition bouddhique, cet ensemble de considérations renvoient à la condition de simultanéité de la coproduction conditionnée. Si toutes choses n’existent pas ensemble et simultanément, alors aucune d’entre elles n’existe. On lit dans les textes regroupant les enseignements du Bouddha : « Quand ceci est, cela est ; ceci apparaissant, cela apparaît. Quand ceci n’est pas, cela n’est pas ; ceci cessant, cela cesse. » Nous pouvons également illustrer la nécessaire simultanéité des événements aux sources des phénomènes avec le Filet d’Indra de la tradition bouddhique (Indra est une divinité empruntée par le bouddhisme à l’Inde ancienne). Il est écrit dans le Sutra Avatamsaka : « Très loin dans la demeure céleste du Grand Dieu Indra, se trouve un filet merveilleux, accroché par des artisans ingénieux de telle sorte qu’il s’étende à l’infini dans toutes les directions. Conformément aux goûts prodigues des dieux, l’artisan a suspendu un joyau unique et étincelant à chaque nœud du filet, et de même que le filet lui-même est infini en dimension, les joyaux sont infinis en nombre. Là, pendent les joyaux, étincelants comme des étoiles de première grandeur, une vision merveilleuse à percevoir. Si maintenant nous sélectionnons arbitrairement l’un de ces joyaux pour l’examiner et l’observer avec attention, nous découvrirons que sur sa surface brillante se reflètent tous les autres joyaux de la toile, infinis en nombre. Et chacun des joyaux réfléchis dans ce joyau singulier reflète également tous les autres, de telle sorte que le processus de réflexion est infini. »

Fritjof Capra

Conclusion.

En somme, les thèmes récurrents des traditions orientales nous ont permis de mettre en évidence plusieurs aspects majeurs de la réalité physique :

– Un monde où les phénomènes sont en influence mutuelle permanente, où tout est relié à tout, où rien n’est étranger à rien. Cette interdépendance n’est du reste pas incompatible avec une autonomie partielle et locale des phénomènes, qu’il ne faut pas concevoir comme des isolats, mais dont il ne faut pas nier la singularité ou toute forme d’autonomie non plus.

– Un monde dont la réalité matérielle fondamentale apparaît comme vibratoire, balançant entre dissonance, résonance et harmonie retrouvée.

– Un monde dynamique et en mouvement, entre équilibres d’ensemble et déséquilibres locaux, temporaires ; et néanmoins moteurs d’activité, d’évolution et de changement.

– Un monde en phase d’émergence et de complexification croissante, basé sur un modèle d’auto-organisation fondamental se déclinant sur plusieurs niveaux de réalité de façon fractale, c’est-à-dire de façon autoréférentielle et à toutes les échelles de la hiérarchie systémique.

Sylvain Fuchs

 

[1] Fritjof Capra, Le Tao de la physique, Sand, Paris 2004. Pour compléter les vues développées dans ce texte, on se référera aussi à Paul Meier, Les trois visages de la vie, Marco Pietteur, Paris 1996. On peut mentionner enfin les perspectives développées à travers la mécanique ondulatoire initiée par Louis de Broglie au début du XXe siècle, et prolongées par un groupe de chercheurs insatisfaits par un certain nombre d’éléments de consensus des sciences physiques actuelles.

1 COMMENTAIRE

  1. On retrouve bien dans cette conclusion le ternaire moteur nécessaire à toutes évolutions d’un système complexe: moteur matériel, moteur dynamique et moteur formel.
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