Entretien: Denis Collin “La dérive autoritaire du régime Macron”

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    Dérive autoritaire

    On a vu se multiplier ces derniers mois des actes répressifs d’une extrême violence, qui posent le problème de la liberté de manifester en France. A cela s’ajoutent des lois de plus en plus dures en matière de maintien de l’ordre. La France est-elle en train de basculer dans un régime plus autoritaire que républicain? C’est la question à laquelle répond Denis Collin, philosophe spécialiste de Karl Marx, et directeur du site La Sociale.


     

    Thibault Isabel : Naguère au nom de la lutte contre le terrorisme, désormais au nom de l’encadrement des Gilets jaunes, l’Etat renforce son arsenal répressif, sans craindre d’écorner les libertés publiques et privées : quasi-normalisation de l’état d’urgence, loi dite « anticasseurs », recours à des armes intermédiaires contre les manifestants, arrestations préventives d’agitateurs présumés, multiplication des procédures de comparution immédiate devant la justice, etc.  Ces mesures vous paraissent-elles justifiées ? Sont-elles liberticides ?

    Denis Collin : Nous assistons aujourd’hui à un tournant d’une extrême gravité. Les dispositions de l’état d’urgence prises au lendemain des attentats du Bataclan ont été prolongées puis pérennisées : nous sommes maintenant dans un état d’urgence permanent, un de ces oxymores qui signent le discours à tendance totalitaire. La surveillance des conversations téléphoniques et des courriers électroniques est devenue légale, indépendamment de toute instruction menée par la justice. Les précautions oratoires des textes censés encadrer ces dispositifs de surveillance ne peuvent rassurer que les naïfs.

    Comme dans le monde imaginé par Philip K. Dick (Minority Report), on peut être arrêté non pour un délit mais tout simplement parce qu’on soupçonne vos intentions de commettre un délit.

    Désormais, comme dans le monde imaginé par Philip K. Dick (Minority Report), on peut être arrêté non pour un délit mais tout simplement parce qu’on soupçonne vos intentions de commettre un délit. La possession de lunettes de piscine atteste de votre intention de manifester (ce qui est pourtant un droit) et d’affronter les gaz lacrymogènes que la police ne manquera pas de lancer, conformément aux instructions du ministre qui systématiquement cherche à créer des incidents permettant ensuite d’arrêter, de mettre en garde à vue, de promulguer de nouvelles lois liberticides. Plus : on a vu des professeurs convoqués par leur autorité administrative au motif qu’ils avaient critiqué un peu sévèrement la loi Blanquer de réforme du lycée. Une interprétation toujours plus étendue de l’obligation de réserve, contraire d’ailleurs à toute la jurisprudence antérieure, commence à s’imposer. Quant à la justice, son indépendance n’est qu’un lointain souvenir : les magistrats reçoivent des ordres explicites de frapper les Gilets Jaunes, d’inscrire, même en l’absence de tout fait constitué, les présumés suspects sur le fichier TAJ… et ils obéissent, violant même parfois sans vergogne la procédure légale – plusieurs cas ont été signalés où les droits les plus élémentaires de la défense ont été foulés aux pieds.

    Dérive autoritaire

    Thibault Isabel : L’attitude répressive du pouvoir en place à l’égard des manifestations ressemble de plus en plus à celle d’un gouvernement autoritaire. Le sens de l’adjectif « jupitérien », lancé complaisamment pendant la dernière campagne présidentielle, prend du même coup tout son sens. Estimez-vous qu’on assiste aujourd’hui au glissement de notre régime sur une pente « dictatoriale », et dans quelle proportion ?

    Denis Collin : En restant mesuré, on peut affirmer que le régime s’est engagé dans une dérive autoritaire inquiétante, qui n’est pas sans rappeler la Turquie d’Erdogan… ou le Venezuela de Maduro ! En tout cas, la république dans son sens le plus précis est en danger. Il pourrait sembler curieux que des gens qui se présentent comme des « centristes » soient engagés dans un tel processus. Il est du reste quelques vrais centristes pour protester : ainsi Charles de Courson qui s’écrie « C’est Vichy ! », pendant la discussion sur la loi anticasseurs.

    Le pouvoir actuel est issu non d’une vague populaire, mais d’une véritable opération montée par une fraction de l’appareil d’État (la haute fonction publique et singulièrement l’inspection des finances).

    Mais le mouvement dominant n’est pas tout à fait étonnant. D’une part, le pouvoir actuel est issu non d’une vague populaire, mais d’une véritable opération montée par une fraction de l’appareil d’État (la haute fonction publique et singulièrement l’inspection des finances) et quelques grands groupes opérants dans les médias et les télécommunications. Cette opération n’est d’ailleurs pas sans rappeler celle qui fut montée en Italie en 1992 et aboutit à l’élection de Berlusconi. D’autre part, les libéraux n’aiment pas particulièrement la liberté. Déjà, Benjamin Constant faisait valoir que le suffrage universel était dangereux pour la liberté – c’est-à-dire, en fait, pour la propriété –, car les pauvres, étant les plus nombreux et n’ayant pas de propriété à défendre, pourraient bien profiter du pouvoir pour s’en prendre aux riches. On le sait bien : toute une partie des classes prétendument instruites estime qu’on ne devrait pas donner le droit aux pauvres de se prononcer sur les grandes questions politiques.

    Souvenons-nous du déchaînement qui a saisi l’intelligentsia et la classe politique quand les Français ont eu l’outrecuidance de voter « non » au projet de traité constitutionnel européen, en 2005. À cela il faut ajouter les traits spécifiques du macronisme : si on met de côté les vieux crabes socialistes et quelques LR galopant à la soupe, l’essentiel de ce mouvement, à commencer par son chef, est composé de gens habitués à donner des ordres et à être obéis, et ils pensent donc que la nation se gouverne comme une entreprise (la « startup nation »), alors que les politiciens du « vieux monde » avaient appris qu’un électeur n’est pas un subordonné, même quand c’est un électeur de votre camp. Il y a longtemps déjà, dans les années 1940, Bruno Rizzi ou James Burnham avaient bien montré les traits communs entre la nouvelle classe managériale et la bureaucratie soviétique.

    Emmanuel Macron

    Thibault Isabel : Vous décrivez la dérive autoritaire du régime macronien, mais, paradoxalement, le président et son ministre de l’Intérieur ne cessent quant à eux d’invoquer le « retour à l’ordre républicain ». Vous qui êtes philosophe et qui avez travaillé sur l’histoire de l’idée de république, pouvez-vous nous dire si notre président-philosophe se fait une conception juste de l’ordre républicain ?

    Denis Collin : On appelle « républicain » à peu près n’importe quoi. Après tout, la RDA s’appelait bien « République démocratique allemande »… Si on entend « république » au sens de Hobbes, le pouvoir souverain a tous les pouvoirs et la contestation de ce pouvoir ne saurait être admise. Encore faudrait-il entrer dans le détail et l’on verrait que Hobbes n’est pas un absolutiste, mais plutôt un défenseur de l’État de droit, et la souveraineté hobbesienne peut être celle de tous les citoyens et pas nécessairement d’un homme ou d’un petit groupe d’hommes. Mais la république au sens admis par les grands penseurs du républicanisme suppose la primauté des lois (on obéit aux lois et non à un ou plusieurs hommes), la séparation des pouvoirs et ce que Philip Pettit appelle le « droit de contestabilité garantie ».

    La Ve République n’a jamais été une république exemplaire. La séparation des pouvoirs y est mal assurée et la tendance au pouvoir personnel se trouve favorisée par les dispositions constitutionnelles.

    La Ve République n’a jamais été une république exemplaire de ce point de vue. La séparation des pouvoirs y est mal assurée et la tendance au pouvoir personnel se trouve favorisée par les dispositions constitutionnelles. Plus encore, le droit de contestabilité garantie y est régulièrement battu en brèche. Faut-il rappeler les morts d’Octobre 61, les morts de Charonne ou encore la loi « anticasseurs » du ministre Marcelin, la loi « sécurité et liberté » de Peyrefitte et bien d’autres. Sans compter le rôle de la barbouzerie et les opérations occultes (de l’affaire Ben Barka aux manigances de Benalla, en passant par les Irlandais de Vincennes ou le Rainbow Warrior).

    Thibault Isabel : Quelles mesures concrètes faudrait-il prendre ou abolir pour renouer avec le vrai principe républicain ?

    Denis Collin : Si on voulait proposer un programme de réformes politiques indispensables, il faudrait d’abord instaurer une véritable séparation des pouvoirs en renvoyant le président de la République à son rôle de représentant de la nation, et en appliquant vraiment l’article 20 de la constitution, qui dit : « Le Gouvernement détermine et conduit la politique de la nation. Il dispose de l’administration et de la force armée. Il est responsable devant le Parlement dans les conditions et suivant les procédures prévues aux articles 49 et 50. » Il faudrait aussi supprimer l’article 16 et l’alinéa « ter » de l’article 49. Découplons ensuite l’élection présidentielle et les élections législatives et instaurons la proportionnelle à l’Assemblée : nous aurions un régime parlementaire avec un nombre de modifications constitutionnelles très minime. Alors qu’aujourd’hui nous avons une monarchie – et de ce point de vue la monarchie britannique est bien plus républicaine, puisque le pouvoir est entre les mains du Parlement.

    Nous croulons sous les lois limitant la liberté d’expression et ça ne semble pas près de s’arrêter. Il faudrait pourtant balayer toutes ces mesures qui ne visent qu’à policer la parole.

    Il faudrait également trouver les moyens d’assurer vraiment l’indépendance de la justice. Je ne sais pas si on peut rompre le lien entre le parquet et le ministère de la Justice. On pourrait peut-être élire les procureurs, sur le modèle américain. Mais toutes ces mesures ne serviraient pas à grand-chose tant que le pouvoir est entre les mains d’une caste coupée de la masse du peuple. Comme j’avais eu l’occasion de l’expliquer dans mon livre La longueur de la chaîne (2011), nous croulons sous les lois limitant la liberté d’expression et ça ne semble pas près de s’arrêter. Mais il faudrait pourtant balayer toutes ces mesures qui ne visent qu’à policer la parole et empêchent les humeurs de s’exhaler, ce qui est une très mauvaise chose dans une république, ainsi que l’expliquait le grand Machiavel.

    Macron autoritaire

    Thibault Isabel : Emmanuel Macron a été élu président avec le soutien d’à peine 20% des électeurs actifs lors du premier tour : il représente une part très restreinte de la population, devenue formellement majoritaire en raison de la nature du scrutin présidentiel, mais exerce un pouvoir extrêmement fort. La « tyrannie de la majorité », critiquée par John Adams, Alexis de Tocqueville ou encore John Stuart Mill, prend alors un tour particulièrement inquiétant. Vous n’en restez pas moins attaché à l’idéal d’unité républicaine. Comment concilier la solidarité politique des citoyens avec une meilleure prise en compte de leur voix ?

    Denis Collin : Ce que vous soulignez, c’est bien l’absence de légitimité du président. Dans l’idée de De Gaulle, il y avait deux justifications à la primauté du président : l’adhésion du peuple à « l’homme de la nation », une large adhésion – on se souvient que De Gaulle fut blessé d’être mis en ballotage en 1965 – et la vérification de cette adhésion par les élections « intermédiaires » ou par le référendum. Ces deux éléments manquent depuis au moins l’élection de 2002. Cette élection aboutit régulièrement à mettre au poste de commandement un homme qui n’a ni soutien ni estime populaire véritables. Comme pour Chirac en 2002, l’élection de Macron n’est nullement le résultat de l’adhésion à ses idées ou à son programme, mais uniquement le résultat du « Tout sauf Le Pen » relayé par presque toute la presse et presque tous les médias. On se souvient des torrents de boue contre Mélenchon pour n’avoir pas appelé explicitement à voter Macron.

    Même quand une majorité ferme existe, cela ne lui donne pas le pouvoir de tyranniser la minorité. La République doit protéger les citoyens contre toute domination.

    Vous parlez de la tyrannie de la majorité. Mais c’est peut-être pire : c’est la tyrannie de 1/5 du corps électoral. Cela étant, même quand une majorité ferme existe, cela ne lui donne pas le pouvoir de tyranniser la minorité. La République doit protéger les citoyens contre toute domination y compris la domination de la majorité, car elle n’est pas un gouvernement d’hommes mais le gouvernement des lois (ainsi que le disait Harrington). Soit dit en passant, on devrait mettre un terme à la frénésie de lois, principalement des lois de circonstances comme cette loi « anticasseur ».

    Thibault Isabel : En somme, quelle république souhaitez-vous ?

    Denis Collin : L’adhésion des citoyens à la république demande que les « grands » ne puissent tyranniser le peuple à leur gré. On peut débattre de la place plus ou moins grande de la propriété privée, mais toute république suppose la protection des plus défavorisés – du libéralisme politique de Rawls, je garde surtout cette formule : envisager toutes les questions du point de vue des plus défavorisés. Je crois qu’une république antisociale comme l’est celle que promeut le macronisme est une contradiction dans les termes. J’avais dessiné les grands traits de ma république dans Revive la République (2005) et je ne changerais pas grand-chose aujourd’hui à ce texte. Pour que la masse adhère à la république, il faut qu’il y ait un bien commun à partager, des libertés communes, des services publics et aussi une certaine conception substantielle commune du bien, toutes choses grandement mises en péril – là encore pour rester modéré – par le gouvernement actuel. Dans le deuxième appel de Commercy adopté par « l’assemblée des assemblées » des Gilets Jaunes, le lien entre les revendications politiques et l’exigence de justice sociale est particulièrement mis en évidence. On pourrait les écouter.

     

    Denis Collin vient de participer au lancement d’un collectif pour la souveraineté et la justice sociale.

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