Alain Santacreu: “Le rond-point Kropotkine”

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    Kropotkine

    L’anarchiste russe Pierre Kropotkine mérite de toute urgence d’être redécouvert. Outre que sa pensée constitue un des jalons décisifs de la théorie socialiste du XIXe siècle, elle apporte un éclairage inattendu sur la crise politique que traverse actuellement la France, à travers le mouvement des gilets jaunes. Alain Santacreu, directeur éditorial du site Contrelittérature, nous explique pourquoi.


     

    En parodiant une célèbre phrase attribuée à Pascal, on pourrait envisager l’espace de la contestation des gilets jaunes comme un immense rond-point – le rond-point Kropotkine – dont le centre serait partout et la circonférence nulle part.

    Sur le rond-point Kropotkine, la démocratie a été retrouvée. Qu’est-ce que la démocratie ? Le gouvernement par le peuple. Et qu’est-ce que le peuple ? La partie la moins aisée de la population, la moins instruite – mais la moins instruite de quoi ? Les gilets jaunes ont découvert un sens plus vrai : le peuple, c’est l’ensemble des individus gouvernés par une oligarchie. Alors, ils se sont reconnus comme étant le peuple et ils ont exigé la démission du tyran.

    Au début, ils s’étaient réunis sur ce rond-point pour manifester contre l’augmentation de la taxe de l’essence et ils ont fini par comprendre leur propre essence : l’idée du peuple a resurgi en eux.

    Au début, ils s’étaient réunis sur ce rond-point pour manifester contre l’augmentation de la taxe de l’essence et ils ont fini par comprendre leur propre essence : l’idée du peuple a resurgi en eux. Avant qu’ils ne revêtent ce gilet jaune, cette tunique sans couture, ils avaient oublié ce qu’était le peuple mais aujourd’hui ils parlent en son nom. Ils veulent maintenant se soustraire à cette société qui n’est qu’une addition d’individus : ils ont retrouvé leur être collectif.

    Ce n’est que depuis le centre du rond-point Kropotkine que l’on peut saisir le mouvement social des gilets jaunes, être en mesure de porter un diagnostic étiologique – celui des causes – qui ne tombe pas sous l’emprise du diagnostic symptomatologique – celui des effets – que nous impose l’ingénierie médiatique du pouvoir politique de l’oligarchie.

    Rond-point Kropotkine

    Kropotkine et la morale anarchiste.

    Le Prince Pierre Kropotkine (1842-1921), issu de la haute noblesse russe, fut un scientifique de très haut niveau en même temps qu’un grand théoricien du socialisme anarchiste. Oscar Wilde, fasciné par sa perfection morale, le compara dans son De Profundis à un saint russe. De fait, la question morale est le point nodal de la pensée kropotkinienne, comme l’a montré le paléontologue Stephen Jay Goud (1941-2002) dans un article très sérieux intitulé, avec un brin d’humour, « Kropotkine n’était pas cinoque ». Ce petit texte, facilement consultable sur l’Internet [1], constitue une ouverture originale, mais, pour étudier plus précisément l’œuvre kropotkinienne, l’on se réfèrera à l’étude magistrale du philosophe Renaud Garcia [2].

    Les notions que vous avez apprises du darwinisme, l’évolution et la lutte pour l’existence, ne vous permettront pas de vous expliquer le sens de votre vie.

    Les valeurs politiques et sociales de la société néo-libérale ont été homéostasiées par le concept darwinien de la lutte pour la vie. Le président Emmanuel Macron est une sorte de parangon de cet esprit self-made-man qui assimile la réussite sociale à un « combat de gladiateurs », selon l’expression de Thomas Henry Huxley, le principal disciple de Darwin. Sans doute le capitalisme financier globalisé du néo-libéralisme se distingue-t-il du libéralisme capitaliste du XIXe siècle, mais on observe une continuité éthique qui les relie et les fonde, un darwinisme social qui prône l’adaptation aux valeurs marchandes, la compétitivité dans un environnement concurrentiel, la valorisation stratégique, l’incitation à la performance. Par darwinisme social, il nous faut entendre la naturalisation des pratiques et des comportements humains qui coïncideraient avec le mécanisme de sélection et d’élimination proposé par Darwin en 1859 dans son ouvrage fondateur sur la théorie de l’évolution [3].

    Dans son article, Stephen Jay Gould cite l’émouvante lettre que Tolstoï mourant adresse à ses enfants : « Les notions que vous avez apprises du darwinisme, l’évolution et la lutte pour l’existence, ne vous permettront pas de vous expliquer le sens de votre vie, ni ne vous donneront de ligne de conduite ; or, une vie menée sans savoir quel est son sens, et sans la conduite inébranlable qui en découle, est une bien misérable existence. Pensez-y. Je vous le dis, probablement à la veille de ma mort, parce que je vous aime. »

    L’homme est-il naturellement individualiste ?

    L’anthropologie darwinienne de la « lutte pour l’existence » prétend justifier un mode de vie où la poursuite individualiste de l’intérêt est la motivation essentielle de l’être humain. Mais il y a une autre conception de l’existence humaine, que suggère Tolstoï, selon laquelle l’évolution serait moins déterminée par une lutte pour l’appropriation des moyens d’existence que par l’aide et le soutien mutuels que les membres d’une même espèce s’apportent les uns aux autres. Cette thèse est celle soutenue par Kropotkine dans L’entraide. Un facteur de l’évolution, paru en anglais sous le titre Mutual Aid, en 1902.

    L’ouvrage comprend huit chapitres qui décrivent les différentes formes du vivant – invertébrés, oiseaux, mammifères – et les différentes étapes de l’histoire humaine – sauvagerie, barbarie, civilisation. Ses observations permettent d’établir que l’association se rencontre à tous les degrés du monde animal et devient de plus en plus consciente en se développant.

    L’entraide doit être perçue non seulement comme un argument en faveur de l’origine naturelle de l’instinct moral, mais aussi comme une loi de la nature et un facteur de l’évolution humaine.

    Le projet de Kropotkine consiste à démontrer que l’entraide doit être perçue non seulement comme un argument en faveur de l’origine naturelle – et donc préhumaine – de l’instinct moral, mais aussi comme une loi de la nature et un facteur de l’évolution humaine. D’après lui, la société, porteuse de l’instinct d’entraide, a précédé l’individu gladiateur : « La persistance même de l’organisation du clan montre combien il est faux de représenter l’humanité primitive comme une agglomération désordonnée d’individus obéissant seulement à leurs passions individuelles et tirant avantage de leur force et de leur habileté personnelle contre tous les autres représentants de l’espèce. L’individualisme effréné est une production moderne et non une caractéristique de l’humanité primitive. » [4]

    Kropotkine

    Contre l’évolutionnisme néo-libéral.

    De nombreux exemples anthropologiques et historiques vont lui permettre d’affirmer que la pratique de l’entraide favorise à l’intérieur d’un groupe le développement des capacités intellectuelles, si bien que l’évolution de l’entraide provoque une évolution de la conscience. On a pu vérifier récemment ce phénomène dans l’évolution du mouvement des gilets jaunes où les échanges d’idées entre les individus et les groupes ont suscité une évolution de l’inventivité institutionnelle des membres et élargi leur champ de revendications, passant de la suppression de la taxe carburant au référendum d’initiative citoyenne, c’est-à-dire à la pétition d’une démocratie participative.

    Kropotkine rejette ce qu’il nomme le « levain malthusien » : il place l’entraide en lieu et place de la compétition gladiatrice.

    Darwin s’était servi de la théorie malthusienne pour justifier son hypothèse d’une sélection naturelle, faisant sienne la conception de Malthus pour qui tout le monde ne peut avoir sa place « au banquet de la vie ». Kropotkine rejette ce qu’il nomme le « levain malthusien » : il place l’entraide en lieu et place de la compétition gladiatrice. Pour reprendre le titre d’un ouvrage de Daniel Philip Todes [5], Kropotkine se veut un « Darwin sans Malthus ». En face du darwinisme social du libéralisme, existerait un « socialisme darwinien » [6] dont Kropotkine serait l’initiateur.

    Ces deux types de darwinisme correspondent à deux visions du monde que l’on retrouve dans la crise sociale qui oppose le mouvement des gilets jaunes au gouvernement néo-libéral d’Emmanuel Macron. Le rond-point originel est le lieu de projection imaginaire d’une autre forme sociale s’inspirant de l’anthropologie de l’entraide kropotkinienne.

    L’entraide mutuelle.

    L’entraide naturelle est-elle capable d’orienter l’évolution du milieu dans lequel évoluent les individus ? C’est-à-dire, en transposant la question à la situation sociale actuelle en France : la réponse coopérative des gilets jaunes à la dominance peut-elle transformer la société néo-libérale qui les maintient au rang des dominés ?

    Sans doute est-il naturel que les dominants soient motivés par le désir de maintenir leur dominance sur les structures sociales, mais il est tout aussi naturel que les dominés tentent d’entrer dans la classe des dominants. Ce type d’évolution s’inscrit dans un cadre hiérarchique sous-tendu par la lutte pour l’existence, telle que dans le darwinisme social. Si le système au pouvoir exige que les gilets jaunes se structurent, c’est afin qu’ils adoptent la même grille d’existence hiérarchique. Les gilets jaunes du Rond-point Kropotkine pensent qu’une autre grille d’existence est possible.

    L’évolution des organismes s’effectue moins sur fond de rivalité individuelle qu’à partir d’un rééquilibrage par réactivité des organismes au milieu.

    Dans une série d’articles écrits entre 1910 et 1919 pour la revue The Nineteenth Century, Pierre Kropotkine reprend la thèse lamarkienne de l’interaction du milieu et des organismes vivants [7]. Selon Renaud Garcia, ces articles lamarkiens « forment l’articulation logique, manquante dans L’entraide, entre le premier chapitre [L’entraide parmi les animaux] et les suivants. » [8] Kropotkine montre que l’évolution des organismes s’effectue moins sur fond de rivalité gladiatrice individuelle qu’à partir d’un rééquilibrage par réactivité des organismes au milieu. Ainsi, le rôle de la sélection naturelle darwinienne se trouve minorée par rapport à l’action directe du milieu et la réponse des êtres vivants à cette influence.

    La véritable originalité de Kropotkine, au-delà de sa relecture de Darwin dans L’entraide, est de considérer la science évolutionniste comme le fondement d’une conception socialiste non autoritaire de la société humaine. La synthèse lamarko-darwinienne de ses travaux de biologiste lui fournit le socle de sa vision sociale.

    Parmi ces articles, il y en a un, « The response of animals to their environment », où Kropotkine étudie certains mollusques cavernicoles qui, après avoir perdu la vision par défaut d’emploi des yeux par adaptation à leur milieu, subissent un développement opposé lorsqu’ils se trouvent placés à l’air libre, en pleine lumière. Les gilets jaunes, au grand air du Rond-Point, ont retrouvé la vue. Ils savent que la cupidité est au centre du système de la dominance néo-libérale. Les fondements anthropologiques de ce monde reposent sur un état de mise en concurrence permanent, induit par une mentalité de survie et un narcissisme individualiste exacerbés. Le passage d’une démocratie représentative à une démocratie participative est comme le chas d’une aiguille piquée au centre du Rond-Point Kropotkine.

    Alain Santacreu

     

    [1] http://www.contrelitterature.com/archive/2014/11/10/kropotkine-contre-darwin-5486767.html

    [2] Renaud Garcia, La nature de l’entraide. Pierre Kropotkine et les fondements biologiques de l’anarchisme, ENS Éditions, 2015.

    [3] On the Origin of Species by Means of Natural Selection, or the Preservation of Favoured Races in the Struggle for Life, John Murray, 1859. La première traduction française paraîtra en 1862.

    [4] Pierre Kropotkine, L’entraide. Un facteur de l’évolution, Écososiété, 2001, p. 132.

    [5] Daniel P. Todes, Darwin without Malthus. The Sruggle for Existence in Russian Evolutionary Thought, Oxford University Press, 1989.

    [6] Cf. Jean-Christophe Angaut, L’entraide de Kropotkine : un socialisme darwinien ? Colloque « Nature et socialisme », Besançon 2009. En ligne : [https://halshs.archives-ouvertes.fr/halshs-00650792/document].

    [7] On pourra consulter cette série d’articles dans leur traduction française, intitulée De Darwin à Lamark : Kropotkine biologiste (1910-1919), sur le site OpenEdition books : http://books.openedition.org/enseditions/5114.

    [8] Renaud Garcia, op. cit., p. 157.

    3 Commentaires

    1. Merci pour ce texte très intéressant. J’aurais un point de désaccord lorsque vous liez libéralisme et néolibéralisme. De mon point de vue, ces deux courants de pensée ne procèdent pas de la même vision de l’homme. Les libéraux comme A. Smith ou Mill voient une homme social qui exerce sa liberté dans sa relation avec autrui. Cet homme est parfaitement décrit dans la théorie des sentiments moraux de Smith. Les néolibéraux s’appuient quant à eux sur la vision d’un homme rationnel et isolé des autres (homo œconomicus). A l’origine, cette vision ne voulait s’appliquer que dans le champ de l’économie, là où le marché pouvait jouer son rôle autorégulateur. Mais, aujourd’hui, l’économie a dépassé toutes les contraintes qui lui étaient fixées et, alliée aux progrès technoscientifiques, c’est une troisième vision qui a émergé, celle que j’appelle homo festivus numericus. Ce nouvel homme a abandonné sa liberté de manière consciente pour profiter d’une vie joyeuse et divertissante. Cependant, beaucoup commencent à comprendre que le prix à payer pour profiter des petits plaisirs de la vie est exorbitant. Et je pense que c’est en grande partie cela qui explique le mouvement des gilets jaunes.

    2. J’approuve très largement la nuance conceptuelle et historique apportée par Renaud Vignes. Il y a en effet beaucoup d’approximations dans la compréhension de la pensée libérale originelle – et je ne dis pas cela au regard de l’excellent texte d’Alain Santacreu, mais plutôt au regard de la tradition politologique française en général. On oublie que Christopher Lasch lui-même, qui a très largement inspiré la critique michéenne de l’esprit libéral-libertaire, soulignait à quel point les premiers libéraux n’étaient pas en réalité individualistes, mais s’appuyaient sur une anthropologie solidariste et pour ainsi dire communautarienne. L’infléchissement moral du libéralisme vers l’individualisme commencera surtout à s’imposer à partir de Mandeville, et tracera un sillon parallèle à celui du “vieux” libéralisme. En revanche, je voudrais préciser qu’il existe à mes yeux de fortes divergences entre la pensée d’Adam Smith – tout de même plus typiquement libérale, au sens où nous l’entendons de nos jours – et celle de John Stuart Mill, qui comportait de forts aspects socialistes et coopératifs. Or, le libéral Mill a des positions qui rejoignent sur plus d’un point celles de Kropotkine. C’est un rapprochement inattendu, qui mérite toutefois d’être souligné.

    3. On peut en effet distinguer entre le libéralisme du XIXe siècle, marqué par une « phobie de l’État » dans sa fonction administrative (clairement exprimée chez Herbert Spencer, par exemple) et le néolibéralisme qui s’appuie sur le rôle incitatif de l’État, chargé de fournir le cadre juridique d’une concurrence loyale. Tout en relevant cette distinction, j’ai préféré dans le cadre de cet article reprendre la « logique libérale » qui présuppose une unité du libéralisme. En cela je me suis rangé à la perspective de Jean-Claude Michéa (notamment dans “L’empire du moindre mal. Essai sur la civilisation libérale”). Je concède toutefois qu’il est difficile de réunir sous la même bannière des penseurs aussi différents qu’Adam Smith, Herbert Spencer, Walter Lippmann, Friedrich Hayek ou John Rawls. J’ai considéré, pour les besoins de cet article, que, dans leurs pratiques, les « néo-libéraux » continuent d’activer un dispositif d’attitudes prônées par le libéralisme à l’époque de ce que l’on a appelé le « darwinisme social ».

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