Entretien: Jean-Paul Mialet “La crise du modèle conjugal”

    Jean-Paul Mialet

    Les bouleversements sociétaux de ces dernières décennies ont changé en profondeur nos modes de vie, mais ils ont plus encore affecté notre rapport à l’amour. Alors que le couple constituait encore hier l’aboutissement indépassable du sentiment amoureux, il tend aujourd’hui à se diluer dans des relations de plus en plus “liquides”. Le psychiatre Jean-Paul Mialet dresse un état des lieux des nouvelles moeurs conjugales. Il vient de publier L’amour à l’épreuve du temps, chez Albin Michel.


     

    Thibault Isabel : Le monde actuel avance à un rythme de plus en plus rapide, qui charrie avec lui une plus grande part de flottement, de changement, voire de chaos dans les comportements. Nos modes de vie ne sont plus fondés sur la durée, comme on le voit en particulier dans la vie des couples, mais sur la réforme perpétuelle, l’adaptation et la rupture. S’agit-il d’un progrès ou d’une régression ?

    Jean-Paul Mialet : A une époque où les couples durent si peu de temps, il est frappant de constater que l’amour reste, dans l’imaginaire de chacun, imprégné de l’attente d’un partenaire unique et pour la vie. Les déclarations classiques – « tu es l’homme (ou la femme) de ma vie ; avant toi, personne n’a compté ; je t’aimerai jusqu’à la fin de mes jours » – ne sont pas passées de mode ; les amoureux continuent de souhaiter les entendre et ne se privent pas de les dire. C’est selon moi en raison de l’enracinement du sentiment amoureux dans l’attachement. Dans les bras de la personne nourricière, nous nous sentions unique et il était douloureux, voire angoissant, de la sentir s’éloigner. L’amour garde les traces de cette première expérience. Il répond, comme nous l’avons dit, à la satisfaction de besoins affectifs qui donnent la sécurité d’un support et ne peuvent se concevoir que dans la stabilité. La part érotique de l’amour, le désir, ne peut à l’inverse se vivre que dans la discontinuité : il appelle à être comblé avant de renaître ; il n’y a pas de véritable constance du désir. Lorsqu’un couple se sépare, on constate que la souffrance de celui qui est laissé pour compte concerne, non pas la perte d’un partenaire de son désir, mais de son existence. La douleur est dans la solitude. De même dans le deuil, l’épreuve n’est pas représentée par la frustration du désir, mais par le manque affectif.

    On s’est fait une fierté de libérer les pulsions. Mais, Freud dans Malaise dans la civilisation, rappelle qu’une culture repose sur la répression des pulsions. La construction d’une culture et d’un couple me semblent suivre des voies parallèles.

    On s’est fait une fierté de libérer les pulsions – ou plutôt, de nous libérer de nos frustrations. Mais, Freud dans Malaise dans la civilisation, rappelle qu’une culture repose sur la répression des pulsions. La construction d’une culture et la construction d’un couple me semblent suivre des voies parallèles. L’homme a besoin de durée pour approfondir une relation et se sentir engagé dans une construction qui a du sens. L’enfant a besoin de durée pour se développer dans un climat de sécurité qui lui permet de se trouver après avoir traversé des crises où le couple des parents représente un précieux repérage. La culture collective suppose la poursuite de valeurs qui ne sont pas simplement la satisfaction instantanée d’un désir. Pour de multiples raisons – entre autres technologiques – le monde actuel nous impose des efforts d’adaptation permanente. Nos croyances, nos habitudes, nos modes de vie doivent être confrontés à ceux de l’ensemble du globe. Nos connaissances se renouvellent en permanence. Il est devenu difficile de nous projeter dans un futur ; nous apprenons à vivre dans une incertitude de plus en plus grande. N’aurions-nous pas plus que jamais besoin de disposer d’une base de sécurité personnelle ? Le socle familial ne devrait-il pas être l’élément stable indispensable dans cet univers mouvant ?

    Jean-Paul Mialet

    Thibault Isabel : L’homme et la femme sont-ils faits pour nouer des attachements durables, ou la lassitude et le besoin de renouvellement justifient-ils au contraire que l’amour ne soit plus éternel ?

    Jean-Paul Mialet : Par rapport au reste du monde, nous avons la chance en Occident de faire partie du monde libre. Savons-nous mettre cette liberté au service des bons objectifs ? Il semble parfois que la liberté soit devenue une fin en soi. Or, nous sommes nés dans la dépendance. La question est aujourd’hui d’aménager notre vie pour qu’elle fasse une place heureuse à cette dépendance, alors qu’autrefois cette place était aménagée par l’encadrement social. Pour cela, il est indispensable de prendre conscience du besoin que nous avons de l’autre pour vivre, et non pas simplement pour satisfaire des désirs.

    Allons plus loin : la lassitude et le besoin de renouvellement dont vous parlez concernent des objets de jouissance – autrement dit des produits de consommation – et non des partenaires d’une vie affective. Ne sommes-nous pas déformés par une vision consumériste de l’existence qui confond liberté et satiété, et nous pousse à courir après des mirages – le rassasiement de tous nos désirs, alors qu’un désir en appelle un autre ?

    Il n’y a pas de concentration sans effort et, à cet égard, méfions-nous d’une vision naïve qui croirait l’union simplement portée « pour toujours » par l’élan spontané des beaux sentiments.

    La notion d’attention me tient très à cœur. C’est un sujet plein d’enseignement, même pour des questions comme celle-ci. L’amour, à mon sens, doit être conçu comme une concentration sur l’autre qui permet de mieux le « percevoir » : autrement dit, de mieux le connaître et l’assimiler. Rappelons-nous qu’il n’y a pas de concentration sans effort et, à cet égard, méfions-nous d’une vision naïve qui croirait l’union simplement portée « pour toujours » par l’élan spontané des beaux sentiments. Dans cet effort de connaissance de l’autre, nous en apprenons sur nous-mêmes et nous découvrons ce « nous », qui se substitue à chacun de nous et permet de réaliser une œuvre que nous n’aurions pu accomplir seuls.

    L’amour est ce lien enrichi de désir que nous choisissons de maintenir et qui nous permet de créer une histoire – notre histoire. Le désir est une distraction nécessaire et enrichissante – trop de concentration aveugle – tant qu’il ne devient pas un culte. Quel livre pourrait-on lire si l’on n’en n’avait pas le désir ? Mais de même, quel livre lirait-on si l’on était en permanence distrait par de nouveaux désirs ? C’est ce que font certains qui, dans les grands espaces commerciaux, ouvrent beaucoup de livres pour n’en feuilleter que quelques pages et n’en acheter aucun. Faisons en sorte que ce « besoin de renouvellement » que vous mentionnez n’exprime qu’une saine curiosité, et non pas une aliénation nouvelle nous incitant à rester à la surface des choses – et de la vie.

     

    Jean-Paul Mialet

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