Ismaël El Yamani: “La conception sadienne du désir”

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Sade

Le marquis de Sade est devenu l’objet d’un culte pour certains critiques littéraires, comme il est aussi parfois un objet de détestation. L’homme a arpenté les prisons de tous les régimes de son temps (monarchie, république, consulat, empire) et fut tour à tour incarcéré pour dettes, empoisonnement, sodomie, viol de jeunes filles… et modérantisme politique ! L’auteur qui a laissé son nom au sadisme est vu tantôt comme un combattant de la liberté, tantôt comme un immonde scélérat. Peut-être a-t-il été un peu des deux à la fois. Mais la fascination qui a conduit à sa réhabilitation contemporaine démontre qu’il existe une forte proximité symbolique entre l’univers moral sadien et celui des sociétés consuméristes du XXsiècle. C’est ce que nous explique Ismaël El Yamani.


 

« Jouir sans entraves », le célèbre slogan de Mai 68, peut sans conteste résumer la pensée du livre La philosophie dans le boudoir, publié par le marquis Donatien Alphonse François de Sade en 1795. Sade se revendique outrancier, provocateur, pornocrate : bref, il fait du plaisir et de la jouissance sa règle de vie.

Il est difficile, à la lecture de cette pièce de théâtre satirique, d’identifier ce qui relève de la pensée réelle de l’auteur ou de la provocation, c’est-à-dire de sa propension à vouloir choquer en évoquant crûment, brutalement et de façon pornographique la sexualité sous toutes ces formes. Cet ouvrage raconte l’histoire d’Eugénie, âgée de 15 ans, que son père a envoyée s’instruire chez Mme de Saint-Ange ; celle-ci va initier la jeune fille à toutes les fantaisies sexuelles qu’on puisse imaginer. Eugénie rencontrera un frère incestueux – le chevalier de Mirvel –, son ami Dolmancé et Augustin le jardinier ; ils vont tous contribuer peu ou prou à son « éducation ». En plus d’être une pièce de théâtre, le texte s’érige en satire des traités pédagogiques de l’époque, comme celui de Rousseau : l’Emile. Le livre de Sade se décline en une partie didactique, censée illustrer les meilleures méthodes pour faire jouir de façon efficace, suivie d’une partie plus philosophique.

Marquis de Sade

Nihilisme ou sacralisation du désir ?

Dans le cinquième dialogue, Mme de Saint-Ange affirme tranquillement, et presque ingénument : « Depuis douze ans que je suis mariée, j’ai peut-être été foutue par dix ou douze mille individus. » Dans l’esprit de cette dame, hors de question de faire des enfants, ou de s’inscrire dans une démarche de perpétuation de son nom ou de son patrimoine. Mme de Saint-Ange ne souhaite profiter de sa liberté que pour jouir. Dans La philosophie dans le boudoir, Sade est volontairement excessif ; il tente de démontrer que l’unique sens à donner à la vie réside dans la recherche d’un plaisir fugace, immédiat et sans lendemain. L’homme n’est que pulsions à satisfaire dans l’instantanéité.

La nature, en nous donnant la possibilité d’apporter jouissance et bien-être à notre corps, nous autorise à expérimenter ces moyens et à les utiliser pleinement.

La philosophie de Sade promeut ardemment les lois de la Nature. A l’instar du cynique Calliclès dans le Gorgias de Platon, les protagonistes du Divin Marquis estiment que toutes les pratiques deviennent de facto naturelles, dès lors qu’elles existent en un temps ou un lieu ; elles ne peuvent faire l’objet ni de critiques ni de condamnation d’ordre moral. La nature, en nous donnant la possibilité d’apporter jouissance et bien-être à notre corps, nous autorise à expérimenter ces moyens et à les utiliser pleinement. Les perversions, les déviances sexuelles, l’inceste, la pédophilie, le viol existent parce que cette nature le permet – donc, l’homme a le droit de s’y livrer. Le relativisme culturel de Sade est tel qu’il entraîne l’auteur à vanter et encourager toutes les mœurs, estimant qu’elles se valent et qu’il serait illégitime de les juger.

Marquis de Sade

Les libertés individuelles et le Divin Marché.

Le marquis de Sade donne du grain à moudre aux antirépublicains de l’époque. En 1795, date de publication de l’ouvrage, la France traverse une période de Terreur. Robespierre est au pouvoir. Le marquis de Sade défend une République où l’on peut blasphémer contre la religion et pratiquer l’adultère sans crainte d’une répression judiciaire ou d’une condamnation morale de la société. En d’autres termes, il souhaite l’avènement d’une République où les libertés individuelles seraient inscrites dans le droit, et qu’une Constitution consacrerait.

Sade, qui s’accommode allègrement de la torture lors des plaisirs sexuels, se révèle étrangement hostile à la peine de mort. Dans son esprit, rien ne sert de tuer un individu qui a commis un meurtre, car la société laissera alors toujours un assassin en liberté : le bourreau du premier. C’est ainsi que La philosophie dans le boudoir peur être lue comme une parabole de la Révolution. On se débarrasse de parents indignes, incapables d’ambition pour leurs enfants : un mauvais père (Louis XVI) et une mauvaise mère (Marie Antoinette).

La République de Sade a fini par émerger, bien après la Terreur : elle est advenue après Mai 68, au profit d’un libéralisme effréné.

La République de Sade n’en désacralise pas moins le monarque. Le roi n’est plus de droit divin. On peut le railler, le ridiculiser, sans devoir craindre la moindre conséquence. L’ouvrage poursuit également un objectif politique : condamner les crimes de Robespierre. Le Divin Marquis apporte en cela des idées nouvelles qui s’inscrivent dans la tradition des Lumières, en exigeant le recours à la Raison avant tout jugement. Sade défend la volonté populaire et demande que le peuple soit souverain.

La République de Sade a fini par émerger, bien après la Terreur : elle est advenue après Mai 68, au profit d’un libéralisme effréné, voué au culte du Divin Marché, selon la formule narquoise du philosophe Dany-Robert Dufour. La République libéralo-sadienne s’empare des désirs individuels et les offre au marché pour qu’il puisse y répondre, les satisfaire selon ses règles, à savoir l’offre et la demande. Le Divin Marché favorise l’accomplissement des désirs, et même les devance. Les lois et les limites ayant disparu, au nom de quelle morale pourrait-on encore empêcher les individus de se livrer à leurs plus bas instincts ?

Marquis de Sade

L’anti-morale de Sade.

La philosophie dans le boudoir ne connait pas une fin heureuse, tant la cruauté du châtiment subi par la mère d’Eugénie est extrême. Néanmoins, la jeune fille a beaucoup appris, elle maîtrise désormais les enseignements de ses précepteurs et n’hésite pas à en faire usage. A l’instar de Socrate qui affirmait : « Connais-toi toi-même », Eugénie a fini par se découvrir. Elle explore son corps qui, avant cet apprentissage, n’était qu’« instinctivement savant ». La sexualité va lui permettre de trouver des réponses aux questionnements naturels de son âge. Ce parcours initiatique lui délivrera enfin un savoir grâce auquel elle doutera des lois quasi immuables imposées par la société. Elle suivra bien en ce sens le même itinéraire que Socrate, lorsqu’il sondait, scrutait et interrogeait la société grecque du Ve siècle avant Jésus Christ. La référence au maître de Platon est explicite dans le texte.

En allant un peu plus loin, on peut tout de même se demander si Sade, d’un certain point de vue, n’est pas aussi dogmatique que ceux qu’il combat : il fait du Désir l’idéal suprême, le but ultime à atteindre, jusqu’à railler ceux qui y voient un mal ou un pêché. Sans sombrer dans un moralisme bigot, la question du sens à donner à une recherche autotélique de la jouissance est pourtant loin d’être futile. Sade dépeint malgré lui l’avènement de l’« enfant-roi », une société sans adultes où tous les individus se comportent comme des enfants. Les hommes et les femmes sont impatients, frustrés, sollicités par des désirs trop pressants qu’ils sont incapables de satisfaire. C’est autrement dit une société d’individus faibles, sans aucune volonté, inaptes à se contenir ou à vivre auprès des autres.

Dans la philosophie sadienne, l’Amour, ce profond sentiment d’attachement à l’autre, est inexistant. « Toujours putains, jamais amantes », clame crânement Mme de Saint-Ange.

La violence pulsionnelle décrite par Sade est telle qu’elle isole l’individu dans son égo. L’être humain est dépossédé de sa conscience, se sent seul, ne trouve aucun moyen de communiquer, sinon à travers la violence sexuelle qui se tapit en lui. Certes, à la lecture du livre, les personnages semblent satisfaits de leur vie ; mais on ne peut s’empêcher de penser qu’il s’agit là d’une posture, d’un masque porté pour cacher la profonde déroute d’une existence absurde. Dans la philosophie sadienne, l’Amour, ce profond sentiment d’attachement à l’autre, est inexistant. « Toujours putains, jamais amantes », clame crânement Mme de Saint-Ange.

La téléologie sadienne du désir affirme l’existence d’une liberté si grande qu’elle autorise l’expérimentation du mal, alors que la civilisation humaine tente vainement de réprimer les pulsions sauvages. Sade s’adresse à une société hypersexualisée, une société où le sens de la vie concerne exclusivement la satisfaction du désir sexuel. On jouit pour soi-même, sans rien partager avec son partenaire, qui n’est lui-même qu’un objet, et dont on ne prend en compte ni les états d’âme, ni le plaisir. Il n’y a plus alors de sacralité. Reste un monde de festivités où la moquerie est toujours de rigueur, un monde nihiliste où plus aucune idée ne peut être prise au sérieux, où plus rien ne mérite le moindre temps d’attention. La société encouragée par Sade est dénuée de tabous : il faut tout faire, tout dire, sans laisser la morale commune nous imposer quoi que ce soit.

Cette société est la nôtre. La sexualité y est morte, privée de mystère, de sensualité, d’érotisme et d’amour.

Ismaël El Yamani

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