Entretien: Olivier Rey “Pasolini, le consumérisme et le chaos”

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Pasolini Olivier Rey
Olivier Rey sur le plateau de PolonyTV

Mathématicien, philosophe et romancier, Olivier Rey est polytechnicien et chercheur au CNRS. Il vient de préfacer un livre de Pier Paolo Pasolini, Le chaos, aux éditions R&N. Rey est notamment l’auteur de Quand le monde s’est fait nombre (Stock, 2016), Une question de taille (Stock, 2014), Le testament de Melville. Penser le bien et le mal avec Billy Budd (Gallimard, 2011), Une folle solitude. Le fantasme de l’homme auto-construit (Seuil, 2006) et Itinéraire de l’égarement. Du rôle de la science dans l’absurdité contemporaine (Seuil, 2003).


 

Thibault Isabel : Qu’est-ce qui, dans l’œuvre de Pasolini, fait écho aux préoccupations philosophiques que vous portez à travers vos propres livres ?

Olivier Rey : J’ai le sentiment que nous vivons une époque très singulière. D’un côté, selon la formule d’Auguste Comte, « les vivants sont toujours et de plus en plus essentiellement gouvernés par les morts ». Les enfants qui naissent aujourd’hui sont très semblables à ceux qui naissaient au paléolithique, mais le monde dans lesquels ils seront appelés à évoluer et leurs manières de penser seront très différents, et cela est entièrement dû aux générations qui se sont succédé depuis le paléolithique jusqu’à aujourd’hui. Cependant, en même temps que ce que nous sommes n’aurait pu advenir sans ce qui nous a précédés, ce que nous sommes représente aussi, à bien des égards, une rupture avec toutes les humanités qui ont habité cette terre au fil des temps. D’une manière ou d’une autre, c’est toujours cette situation inédite, étrange, paradoxale, inquiétante, que je m’efforce de décrire, de comprendre autant qu’il est possible de le faire.

Le remplacement des hommes à l’ancienne par les nouveaux consommateurs s’est opéré partout dans ce qu’on appelle le monde « développé ».

Cormac McCarthy a intitulé un des ses romans No Country for Old Men, qu’on pourrait traduire par : pas de place ici pour les hommes à l’ancienne. Le remplacement des hommes à l’ancienne par les nouveaux consommateurs s’est opéré partout dans ce qu’on appelle le monde « développé », à des moments et à des vitesses variables. En Europe, une bonne partie de l’Italie est demeurée longtemps en marge du mouvement. La « modernisation », dans les décennies qui ont suivi la Seconde Guerre mondiale, n’en a été que plus spectaculaire. Pasolini a été témoin de l’entrée brusque et massive du petit peuple italien dans l’univers de la consommation – événement qui a aussi signifié sa destruction en tant que peuple. Au début des années 1960, Pasolini a tourné L’Evangile selon saint Matthieu dans des villages du sud de l’Italie. Il avait le sentiment que les personnes qui vivaient là étaient très semblables à celles qui vivaient en Palestine il y a deux millénaires. Dix ans plus tard, il s’est rendu compte qu’un tel tournage n’aurait plus été possible : les visages des habitants de ces villages étaient devenus des visages de personnes qui regardaient la télévision. Pasolini a été bouleversé par ce basculement anthropologique. Pour lui, « le fossé entre l’univers de la consommation et le monde paléo-industriel est encore plus profond et total que le fossé entre le monde paléo-industriel et le monde préindustriel ». Pasolini qualifie donc de paléo-industriel le monde qui va de la révolution industrielle à l’entrée dans la société de consommation. Pour exprimer la même idée que Pasolini en d’autres termes : il y a moins de distance entre le paysan des Travaux et les Jours et l’ouvrier de Germinal qu’entre l’ouvrier de Germinal et le consommateur contemporain. Pasolini nous aide ainsi à percevoir, à prendre conscience de ce fossé gigantesque, ordinairement négligé, précisément parce qu’il est si gigantesque que la pensée peine à l’enjamber.

Pasolini Olivier Rey

Thibault Isabel : La gauche politique centre souvent son discours sur des revendications sociétales ou sur l’appel à mieux répartir les richesses par l’entremise de l’Etat. Pasolini, lui, qui était pourtant un homme de gauche, déplorait en premier lieu le formatage consumériste des sociétés modernes, comme beaucoup d’autres intellectuels socialistes de son temps. Ce discours apparemment « passé de mode » a-t-il encore quelque chose à nous dire ? Et pourquoi est-il devenu « passé de mode » ?

Olivier Rey : Pasolini a vécu l’avènement du consumérisme comme une catastrophe anthropologique. Le consumérisme allant de pair avec le règne de ce qu’on appelle le capitalisme, il a une critique virulente du capitalisme. Pour cette raison, il a été classé et s’est classé lui-même résolument à gauche. Pour autant, la locution « homme de gauche » me semble, concernant Pasolini, inappropriée. Kundera a remarqué que ce qui « unit les gens de gauche de tous les temps et de toutes les tendances », c’est l’idée de la Grande Marche en avant qui, malgré tous les obstacles, nous achemine vers la fraternité, l’égalité, la justice, le bonheur universel : « La dictature du prolétariat ou la démocratie ? Le refus de la société de consommation ou l’augmentation de la production ? La guillotine ou l’abolition de la peine de mort ? Ça n’a aucune importance. Ce qui fait d’un homme de gauche un homme de gauche ce n’est pas telle ou telle théorie, mais sa capacité à intégrer n’importe quelle théorie dans le kitsch appelé Grande Marche. » Pasolini n’était pas de ceux qui refusaient la société de consommation parce qu’à son époque, la Grande Marche supposait le rejet de la société de consommation ; il refusait la société de consommation parce qu’il la trouvait monstrueuse – refus qui, dans la période qui va de l’après-guerre aux années 1970, le plaçait à gauche.

Pour Pasolini, la société de consommation avait ceci de terrifiant qu’elle ne se contentait pas d’entraver ou d’opprimer, mais détruisait. Elle prétendait libérer, et répandait la dévastation.

Les guerres mondiales ont beaucoup détruit. Mais ces destructions étaient somme toute peu de chose en comparaison des ravages perpétrés, après 1945, par trois décennies de modernisation intensive des modes de vie, des modes de production, des villes, des campagnes, des âmes, de tout. Nulle trace, chez Pasolini, d’une quelconque idéalisation du passé. Mais s’il estimait la révolution nécessaire, ce n’était pas pour se débarrasser du « vieux monde » comme d’une immondice, c’était pour amener ce qui, dans le passé, était déjà là, mais à l’état entravé, opprimé, à son épanouissement, à sa pleine fécondité. Pour Pasolini, la société de consommation avait ceci de terrifiant que, au contraire de celles qui l’avaient précédée, elle ne se contentait pas d’entraver ou d’opprimer, mais détruisait. Elle prétendait libérer, et répandait la dévastation.

De son vivant, Pasolini a été en butte à nombre d’attaques venues de la gauche « progressiste ». Un billet le résume, adressé par un lecteur de ses chroniques dans l’hebdomadaire Tempo : « Pier Paolo, tu es un réactionnaire et un conservateur. » À quoi Pasolini répond : « Toi, tu es de gauche, d’extrême gauche, plus à gauche entre tous, et pourtant tu es un fasciste : tu es fasciste parce que tu es bête, autoritaire, incapable d’observer la réalité, esclave de quelques principes qui te semblent si inébranlablement justes qu’ils sont devenus une foi (horrible chose, lorsqu’elle ne s’accompagne pas de la charité : autrement dit, d’un rapport concret, vivant et réaliste avec l’histoire). » Après la mort de Pasolini, la gauche a préféré l’oublier, ou l’embaumer, et adhérer à la société de consommation. On a vu se mettre en place, entre droite et gauche, ce que Jean-Claude Michéa appelle un régime d’alternance unique, où les camps prétendument opposés rivalisent en furie modernisatrice. On comprend que dans ce contexte, Pasolini soit passé de mode. Mais c’est précisément pour cela qu’il a quelque chose à nous dire.

Thibault Isabel : Le lien avec le passé jouait un rôle décisif dans la vision du monde de Pasolini. Cet auteur était-il pour autant réfractaire au progrès ? En quel sens ? « Conserver » est-il devenu aujourd’hui un acte révolutionnaire ?

Olivier Rey : On ne saurait répondre à pareilles questions sans préciser ce qu’on entend par « progrès ». Si le progrès désigne une amélioration des choses, qui pourrait être contre ? Mais le mot a été victime d’une double captation. D’une part, il s’est vu « majusculisé » – il est devenu une idole, l’expression de la Grande Marche de l’Humanité se libérant du mal. Dès lors, les sagesses qui avaient été patiemment élaborées, les ressources longuement accumulées pour faire face au tragique de l’existence ont été dévaluées, « obsolétisées » – et c’est pitié de voir les hommes d’aujourd’hui, tout bardés de dispositifs qu’ils soient, plus démunis que Cro-Magnon face à la mort. D’autre part, le progrès a été assimilé au développement des moyens de production et de la puissance technologique, et à l’accroissement des droits et libertés individuels – sans souci du monde commun qui pouvait en résulter. Ce qui conduit, aujourd’hui, à la destruction de la nature, et à des modes de vie extrêmement contraints, où il est possible de « personnaliser » le motif sur sa carte de crédit mais où il devient impossible de vivre sans carte de crédit.

Le progrès authentique ne consiste pas à liquider le passé, mais à changer ce qui mérite de l’être, et à conserver ce qui mérite de l’être.

Le progrès authentique ne consiste pas à liquider le passé, mais à changer ce qui mérite de l’être, et à conserver ce qui mérite de l’être. Dans un monde adonné compulsivement au changement, une véritable révolution comporterait nécessairement des aspects conservateurs, voire réactionnaires. Au début des années 1970, Pasolini notait : « Jouir de la vie (corporellement) signifie justement jouir d’une vie qui historiquement a disparu : la vivre est donc réactionnaire. Je formule depuis si longtemps des propositions réactionnaires. Et je pense à un essai intitulé Comment restituer à la révolution quelques affirmations réactionnaires ? » Deux mots sont à souligner : « réactionnaires », et « quelques ». Il ne s’agit pas de revenir à un état ancien, mais de faire advenir un état nouveau, où certains aspects du passé seraient restaurés. Non seulement la notion de révolution ne devrait pas exclure pareille chose, mais devrait même l’impliquer. Un premier acte révolutionnaire serait de rendre aux mots leur sens.

Thibault Isabel : Pasolini n’hésitait pas à rattacher son engagement socialiste à un point de vue spirituel. Son film L’Evangile selon saint Matthieu en témoigne de façon admirable. Là encore, la pensée de Pasolini tranche avec le matérialisme dominant de la gauche contemporaine, qui envisage plutôt la religion comme un instrument d’oppression, et non d’émancipation. Mais la fascination de Pasolini pour le Christ était loin d’être toujours catholique, si elle n’était pas franchement sulfureuse. Croyez-vous à la possibilité d’un mysticisme laïc ? Par quel genre de spiritualité l’époque actuelle pourrait-elle rompre avec l’obsession de la matière, en des temps de relative défiance à l’égard des institutions religieuses – et même à l’égard de toutes les institutions ?

Olivier Rey : Pasolini n’était pas catholique, et se montrait très critique envers l’Eglise. Cependant, au contraire des « progressistes » de son époque, il était sensible à la dimension religieuse de l’existence humaine, qu’il ne considérait pas comme un simple archaïsme. À un journaliste qui lui demandait pourquoi l’athée qu’il était avait tourné un film comme L’Evangile selon saint Matthieu, il répondit : « Si vous savez que je suis un mécréant, vous en savez davantage sur moi que moi-même. » Un contemporain de Pasolini, Ivan Illich, avait lui la foi. Prêtre catholique, il eut des démêlés avec la hiérarchie ecclésiastique qui le conduisirent à renoncer à toute fonction sacerdotale. Cependant, sa critique de l’institution ne l’empêchait pas de reconnaître que « sans l’Eglise, nous n’aurions pas de tradition et nous ne pourrions pas retourner à l’Evangile ». C’est pourquoi je suis très réservé, pour ne pas dire plus, à l’égard de ceux qui refusent les religions instituées – ceux qui, par exemple, veulent bien du Christ mais pas des Eglises. Avant de contraindre, la tradition enseigne.

Le moteur de la société de consommation n’est pas la possession d’objets, mais la lutte pour la reconnaissance à travers ce qui est consommé.

Par ailleurs, il me semble que notre époque est tout sauf matérialiste. Le moteur de la société de consommation n’est pas la possession d’objets, mais la lutte pour la reconnaissance à travers ce qui est consommé. Le vrai matérialiste serait attaché aux objets, alors que le consommateur s’en détache très vite au profit de nouveaux objets qui le valorisent davantage. Quant au plan philosophique, ce qui se donne pour du matérialisme me semble plutôt ressortir à un dualisme radical, qui n’est pas sans rappeler celui des anciens gnostiques qui rêvaient d’affranchir l’esprit de sa prison charnelle. La différence est qu’aujourd’hui l’esprit entend, non pas s’affranchir de la matière mais, par l’intermédiaire de la science et de la technologie, s’imposer à elle. S’il est des transhumanistes pour rêver de quitter leur corps caduc pour se transférer sur ordinateur, c’est bien qu’ils conçoivent leur identité comme indépendante de son support. Le genre de spiritualité dont notre temps a besoin n’est pas une spiritualité qui nous ferait rompre avec la matière, mais qui au contraire nous ferait renouer avec elle. Saint Thomas d’Aquin, le docteur angélique, accordait bien plus d’importance et d’attention à la matière que nous ne le faisons. Ce qui entrave la spiritualité aujourd’hui, ce n’est pas la matière, mais le bain d’abstraction dans lequel l’empire technologico-économique planétaire nous fait vivre.

 

Vous pouvez aussi regarder l’entretien d’Olivier Rey avec Kévin Victoire sur PolonyTV.

 

Le livre Le chaos de Pier Paolo Pasolini a été publié par l’éditeur R&N.

Chaos Pasolini

 

 

 

4 Commentaires

  1. ” C’est pourquoi je suis très réservé, pour ne pas dire plus, à l’égard de ceux qui refusent les religions instituées – ceux qui, par exemple, veulent bien du Christ mais pas des Eglises.” Pasolini aurait-il été d’accord avec cette phrase ? Le Christ n’a pas fondé d’Église.

  2. En effet, Alain Santacreu, la même phrase d’Olivier Rey m’avait fait réagir comme vous, et je suis d’ailleurs convaincu qu’Olivier Rey lui-même a dû y penser en couchant cela sur le papier (l’entretien a été réalisé à l’écrit). Sa position personnelle sur les institutions religieuses, qu’on peut ici qualifier de “catholique” au sens le plus précis du terme, entre de toute évidence en contradiction avec celle de Pasolini, dont Rey n’est pas bien sûr le porte-parole, même s’il admire son oeuvre. Pasolini était fasciné par la figure du Christ, mais dans une optique très réfractaire aux institutions, aux canons et aux dogmes: il se référait au “Christ originel” un peu comme d’autres se réfèrent au “socialisme originel”, contre la trahison des prétendus disciples et des épigones.

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