Frédéric Dufoing: “Ces violences policières sont-elles proportionnées?”

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    Les violences policières

    Week-end après week-end, les gilets jaunes grièvement blessés par les forces de l’ordre s’accumulent dans les hôpitaux. Cette violence policière est-elle juste, nécessaire ou disproportionnée ? Parfois, le durcissement des mesures répressives en France donne le sentiment que nous basculons dans un nouveau type de régime, plus autoritaire. C’est d’ailleurs une analyse partagée par plusieurs auteurs, comme Grégoire Chamayou (La société ingouvernable. Une généalogie du libéralisme autoritaire, La Fabrique) et Mathieu Rigouste (La domination policière. Une violence industrielle, La Fabrique), sans parler de Lesley J. Wood à l’échelle internationale (Mater la meute. La militarisation de la gestion policière des manifestations, Lux). Frédéric Dufoing analyse le problème sous l’angle des manifestations de ces dernières semaines.


     

    Que nous apprennent les semaines successives de manifestations des gilets jaunes en France ? D’abord, sur les manifestations elles-mêmes. Contrairement à ce qui a été dit par les médias mainstream et en dépit des commentaires de la caste éditocratique française, ces semaines de manifestations sont restées d’une violence très modérée de la part des manifestants. En effet, les dix morts invoqués à l’heure où nous écrivons ces lignes sont dus à des accidents d’automobilistes ulcérés boqués par la foule, non à des attaques intentionnelles ; et si les blessé, les blessés graves et les mutilés (éborgnés et amputés) sont nombreux, il faut rappeler qu’ils sont essentiellement victimes de la police. Pour bien prendre la mesure de cette modération de la part des manifestants (la violence ayant de surcroît plutôt touché les biens que les personnes), il faut comprendre que les particuliers possèdent en France de nombreuses armes de poing ou de chasse, que les techniques et les matériaux permettant de fabriquer des explosifs sont faciles à trouver et à assembler, et que – l’épidémie d’attaques mafieuses ou crapuleuses à l’acide en Grande-Bretagne en témoigne – il n’est pas difficile de trouver des moyens simples, peu onéreux, peu traçables, et hélas atrocement efficaces de nuire gravement à l’intégrité physique des personnes, avec ou sans équipement anti-émeute.

    Violences policières

    Des manifestations en réalité peu violentes.

    Il faut insister sur le fait que l’imaginaire des manifestants en est resté à la logique de l’émeute cathartique, de l’occupation de lieux hautement symboliques, voire de la destruction de biens emblématiques du pouvoir, comme cette fameuse porte de ministère. On est très loin des barricades parisiennes truffées de révolutionnaires armés qui ont bousculé la fin du XVIIIe et par trois fois le XIXe siècle. Aussi, qualifier de « violentes » ou, plus grotesque encore, « d’ultra-violentes » des bousculades, des jets de pierres, des tags, des destructions de vitrines, de voitures, de mobiliers urbains, de devantures de banques ou de multinationales, etc., est d’une fort grande malhonnêteté intellectuelle, et d’une encore plus grande bêtise politique, tant du point de vue des conséquences que de l’intention des actes. Il n’y a globalement pas eu d’intention de tuer ou de blesser gravement, de faire pression sur le pouvoir par la violence physique de la part des manifestants ; il n’y a pas eu de meurtres et de lynchages, même si l’on n’en a pas été loin durant trois épisodes particulièrement saillants de consternante impéritie policière, notamment lors du douzième acte où un policier a été gravement blessé à Morlaix. On peut même dire que l’hostilité viscérale à la police n’était pas à l’ordre du jour au début des manifestations et qu’elle s’est seulement amplifiée avec l’augmentation de la violence gratuite et exaltée de la BAC en particulier.

    Que l’on songe à ceci : durant les bagarres qui opposèrent les supporters de football de la Juventus et de Liverpool au stade du Heysel en 1985, et qui durèrent à peine quelques heures, il y eut 39 morts. Durant les émeutes de Los Angeles en 1992, qui durèrent six jours, plus de mille bâtiments furent détruits par le feu.

    Peut-être – images et effets de cadrages aidant – ces manifestations ont-elles pu passer pour des émeutes, mais elles ne furent certainement pas des révolutions – et, pour des émeutes, leurs résultats en attestent, elles furent bien sages, ou bien molles, c’est selon. Que l’on songe à ceci : durant les bagarres qui opposèrent les supporters de football de la Juventus et de Liverpool au stade du Heysel en 1985, et qui durèrent à peine quelques heures, il y eut 39 morts. Durant les émeutes de Los Angeles en 1992, qui durèrent six jours, plus de mille bâtiments furent détruits par le feu, et les manifestants, répondant au racisme policier dont un membre de leur communauté avait été victime (Rodney King, passé à tabac), s’attaquèrent en représaille aux commerces coréens, sous l’effet d’un racisme non moins coupable. On est, après de longues semaines de manifestations récurrentes, très loin du compte, et les accusations de racisme relayées par les médias mainstream n’ont pas été corroborées par les faits, ni confirmées par des actes…

    Violences policières

    Les violences policières.

    C’est bien ce qui porte à mettre en cause les modes d’action – tactiques comme stratégiques – des services de police et/ou du gouvernement. Sans que la police en soit revenue à l’ignoble et sordide action du 17 octobre 1961, durant laquelle des manifestants algériens parfaitement pacifiques furent littéralement exécutés par des policiers aux ordres d’un certain Papon, les violences policières inouïes auxquelles on a pu assister depuis plusieurs semaines marquent un retour en arrière de plus de trente ans à l’affaire Malik Oussekine : un jeune étudiant inoffensif avait été battu à mort dans une entrée d’immeuble par un duo de « voltigeurs », policiers à moto chargés de matraquer les manifestants isolés ou de fin de cortège – ce qui, au passage, s’apparente aux techniques des miliciens fascistes des années 1920, à ceci près que l’huile de ricin est désormais remplacée par des gaz incapacitants et des boules de caoutchouc envoyées dans les yeux à 360 km à l’heure – un comble pour un gouvernement qui prétend sauver la vie des automobilistes en réduisant la vitesse sur les routes…

    Les choix politiques qui ont été faits lors du traitement de ces manifestations sont à la fois immoraux, arbitraires, disproportionnés, et mettent en lumière de sérieux problèmes dans la chaîne de commandement.

    Les choix politiques qui ont été faits lors du traitement de ces manifestations sont à la fois immoraux, arbitraires, disproportionnés, et mettent en lumière de sérieux problèmes dans la chaîne de commandement, ainsi qu’une incompétence ou un cynisme abyssal du gouvernement Macron, en particulier de son ministre de l’Intérieur – lequel semble ignorer voire mépriser l’esprit comme la lettre de la loi, donc l’Etat de droit. On pourrait multiplier les illustrations de cette dérive : la remise sur pied d’équipes de voltigeurs qui harcèlent les manifestants alors même que leur comportement ne prête à aucune sanction pénale ; les techniques d’encerclement des foules qui provoquent panique et fureur des manifestants (en mettant potentiellement les fonctionnaires de police en danger, comme on l’a vu sur la place de l’étoile) ; l’abandon confirmé des spécialistes des renseignements généraux qui pouvaient tâter le terrain et donner des indications utiles sur les dispositifs de sécurité effectifs, afin de permettre de véritables négociations opérationnelles ; la présence d’innombrables agents provocateurs de la police parmi les manifestants ; l’utilisation de policiers non formés à l’encadrement des foules, de surcroît spécialisés dans la lutte anti-gang, déjà souvent contestés pour leur attitude problématique dans les banlieues où ils officient avec une mentalité de miliciens ou d’administrateurs coloniaux ; l’usage systématisé et sans justification opérationnelle valide d’armes dangereuses dans le cadre de mouvements de foules, auxquelles même les spécialistes du maintien de l’ordre sont mal formés, ou encore de grenades et de gaz très puissants ; la volonté « préventive » d’empêcher les gens de se rendre sur les lieux de manifestation ; les sanctions qui frappent les détenteurs de simples objets de protection, comme des lunettes de plongée ou des casques ; la répétition incessante d’arrestations illégitimes, de voies de faits et de brutalités injustifiées dans le cadre de la fonction de police ; le refus de sanctionner des actions illégales des forces de l’ordre, comme des passages à tabac vengeurs, des menaces de mort ou la destruction du matériel de journalistes et d’autres particuliers.

    Violences policières

    Vers l’autoritarisme libéral.

    Il faut rappeler que du point de vue moral comme du point de vue légal, la violence injustifiée et/ou disproportionnée d’un agent de police armé est plus grave que celle d’un citoyen lambda, très précisément parce que cet agent n’est pas un super-héros de série, un vigilante ou un Clint Eastwood, mais un professionnel, un technicien, et parce que son rôle doit être de faire respecter la loi dans les formes qu’elle prescrit – la procédure est au moins aussi importante que le fond de la loi –, et parce qu’il est armé. Ce simple fait le rend d’autant plus inexcusable quand il ne se maîtrise pas ou abuse de son pouvoir.

    Il est fort probable que la confiance en l’Etat vienne d’être sérieusement écornée. Une large part de la population a certainement été choquée par le « deux poids, deux mesures » appliqué par les médias, par les pouvoirs publics et, autant qu’on l’ait vu jusqu’à présent, par la justice.

    Il est fort probable que la confiance en l’Etat vienne d’être sérieusement écornée. Une large part de la population a certainement été choquée par le « deux poids, deux mesures » appliqué par les médias, par les pouvoirs publics et, autant qu’on l’ait vu jusqu’à présent, par la justice (sur plusieurs centaines de cas répertoriés, un peu plus d’une trentaine d’enquêtes seulement ont été ouvertes, uniquement en interne, à l’IGPN, pas au pénal). L’action de la police aura paru d’autant plus insupportable qu’il a cette fois touché, non plus de pauvres gamins de banlieues (comme ceux de Clichy-sous-Bois, morts lors d’un contrôle policier dans des circonstances plus que suspectes en 2012), éternels ignorés de la compassion des groupes majoritaires, mais des individus blancs de classe moyenne auxquels le grand public peut plus facilement s’identifier. Ajoutons les diverses mesures de prolongation de l’état d’urgence et de remise en cause du droit de manifestation, qui, avec le même objectif que la loi travail dans le domaine socio-économique, musèlent les résistances associatives, syndicales et plus généralement populaires, lesquelles contrebalançaient pourtant bien mal déjà les dispositifs politiques structurels, à savoir la gouvernance européenne, le système représentatif, la centralisation administrative et le présidentialisme.

    Cette réaction du gouvernement, après l’action contre la ZAD de Notre-Dame-des-Landes, qui fit un mort, marque la fin de la « stratégie micropolitique ». Cette expression de Grégoire Chamayou désigne l’accumulation exponentielle de petites réformes tendues dans une même direction, grâce auxquelles les élites et les lobbies libéraux qui occupent le pouvoir élaborent la « fabrique de consentement » depuis la fin des années 1970. D’aucuns voient dans la violence de la répression policière et législative le signe d’un gouvernement acculé, parce qu’illégitime. Or, il faut y voir autre chose : un type de gouvernance qui ne s’encombre plus de l’apparat démocratique, qui n’a plus besoin de justification, même sophistique, pour se légitimer : les Etats ont désormais les moyens de leur vocation totalitaire. Ce n’est pas la Ve république qui est en crise, c’est l’organisation « démocratique » de l’Etat. Le libéralisme psychopathique est en marche.

    Frédéric Dufoing

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