Raphaël Juan: “Henry Miller à travers la Grèce”

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Henry Miller

Henry Miller (1891-1980) a notamment écrit Le cauchemar climatisé, véritable pamphlet nietzschéen contre la médiocrité existentielle et consumériste des temps modernes. Américain, il vécut neuf ans à Paris, avant de voyager en Grèce à l’invitation de Lawrence Durrell, en 1939. Il en tirera Le colosse de Maroussi, un de ses plus beaux textes, dans lequel il décrit son périple à travers le Péloponnèse, la Crète et l’Attique. Raphaël Juan lui rend un magnifique hommage.


 

Je suis longtemps resté sceptique quant aux qualités réelles d’évocation et de sensibilité d’Henry Miller. Cet écrivain dont j’avais lu quelques débuts de livres m’avait semblé par trop vantard, parfois superficiel ou adolescent. Son nom raisonnait pourtant profondément dans mon esprit et je savais qu’il fallait que j’y revienne ; mon père le tenait pour un grand écrivain et sans doute pour un professeur de morale qui avait marqué au fer rouge les babas cools et autres hippies les moins débiles de leur génération, ceux des classes populaires qui savaient véritablement ce que c’était que la vie.

Henry Miller

Henry Miller et la Grèce.

Quel tort avais-je eu de laisser traîner ma rencontre avec Miller et quelle joie que d’être tombé sur Le Colosse de Maroussi plusieurs mois après un séjour mémorable dans l’Ouest de la Crète, là où Homère aurait vu une mer nimbée de sang à la tombée du jour. La civilisation originelle de l’Europe, la civilisation minoenne, avait forgé ses premiers dieux dans le soleil, les arbustes, la vigne, les oliviers, les chèvres, les taureaux, les haches ; c’est bien de cet astre solaire, nourricier de l’âme et de la peau, d’où sourdent au monde les hommes libres, nus dans leur chair, noueux et durs ainsi que les vieux oliviers que l’on trouve au bord des routes d’Italie du Sud et de Grèce. Miller n’aime pas les jardins proprets, le poison doux des fleurs du Nord, l’Île de France ou la Normandie, les dangers emmitouflés et bien ordonnancés. Il a vécu une sorte d’éveil ou de révélation à lui-même, de nouvelle naissance – il en a vécu plusieurs – en Grèce après une période d’errance et d’appréhension du monde artistique à Paris. Nous sommes en 1940 et il répond favorablement à l’invitation de son ami Lawrence Durrell, l’auteur du beau L’ombre infinie de César sur la Provence, autre espace bachique aimé des dieux et de la vigne, alors habitant Corfou, pour découvrir cette nation, bienfaisante source des mythes et d’une organisation sociale qu’il verra comme l’antidote aux vices et à la pourriture humide et métallique du modèle urbain new-yorkais, qui lui répugnait alors fondamentalement. Miller est à bout de Paris et du monde anglo-saxon, de l’Occident. Le récit, rédigé dans un ordre très souple, raconte cette aventure initiatique qui a duré un an, passant de cités en cités, de rencontres amicales en descriptions presque ethnographiques du peuple grec.

C’est une ode à la nature et à la vie archaïque, simple et dépouillée de toute la crasse civilisationnelle qui nous encombre et nous plombe.

L’extraordinaire puissance charnelle et sensorielle de l’écriture de Miller atteint des sommets, alors que les histoires sexuelles sont quasiment absentes du récit. C’est une ode à la nature et à la vie archaïque, simple et dépouillée de toute la crasse civilisationnelle qui nous encombre et nous plombe ; le refus de la modernité y est constant, le ravissement devant les métissages avec l’Asie mineure aussi, la beauté brute et rugissante comme l’évidence de l’or des femmes grecques y est chantée. C’est aussi un éloge de l’errance, de la pauvreté, de l’amitié et de la poésie vivante, pas seulement de celle que l’on trouve dans les livres et en tout cas la détestation de la niaiserie scolaire, moisie et impuissante ; sa rencontre et sa fraternité avec le poète et grand vivant Katsimbalis est un viatique pour croire à nouveau en la puissance d’être que contient potentiellement tout un chacun, la possibilité de se retrouver et de se comprendre par-delà les immondes petites « stratégies » du journalisme, le petit qu’en dira-t-on de la morale du voisin étendue à l’univers. Miller n’effleura pas le moindre journal pendant son séjour en Grèce.

Henry Miller

La Grèce de Henry Miller, un remède face aux derniers hommes.

Cet éloge de la Grèce touche d’autant plus juste après les humiliations que la terre mère de l’Europe a dû subir de la part de cet espèce de spectre sinon de pot de chambre technocratique, sourcil sévère du bon ordre budgétaire, avec son héraut à l’alcool triste, adorateur de l’accumulation d’argent – songeons pour une fois à la symbolique excrémentielle de l’argent dans la psychanalyse ! – et garant épisodique d’une paix terne, la paix de la soumission aux indicateurs et aux chiffres sans question. Comment penser que la terre dont les hommes et les femmes ont créé les dieux, ont poussé la pensée et l’art de la vie à son apogée ou presque, ont vécu la liberté, ont résisté à tous les envahisseurs venus de Venise jusqu’à l’Altaï, la terre de la mort de Byron ne devînt pas l’ennemi de ce Bruxelles avec ses choux cuits et recuits et de ce Strasbourg avec ses petites saucisses en plastique ?

La Grèce de Miller est le remède de ce monde-là, sans rêve, sans dieux. C’est une invitation à la grande santé, une invitation à vous fondre avec le soleil.

La Grèce de Miller est le remède de ce monde-là, de cette Europe des derniers hommes, sans rêve, sans dieux, fonctionnaire et fonctionnaliste, ultralibérale. C’est une invitation à la grande santé, une invitation à vous fondre avec le soleil, à n’attendre plus rien de ce qu’il vous reste à vivre sinon que de vous sentir souverain en esprit, de dégager les pensées minables de vos têtes et de respirer l’odeur du bois des oliviers à la fin de l’été en regardant la mer, de caresser les chats assommés par la chaleur, de baiser avec votre femme, de sourire aux gamins que vous croiserez.

Miller est un anti-Houellebecq. Houellebecq est un chien battu qui mord bien, il est drôle et touche le pactole à chaque fois qu’il publie un roman. Il ne voyage pas mais fait du tourisme comme on monte dans un train standardisé, il décrit souvent fort justement la misère des classes moyennes supérieures, il nous réconforte dans nos vies urbaines, médiocres, pleines de responsabilités professionnelles, sociales, abruties par la pharmacopée, l’informatique et le mauvais alcool. Laissons cette vie aux autres. Houellebecq est faible, dépressif, sage, lucide et riche. C’est la victoire de la pensée de Schopenhauer, d’un Schopenhauer qui fait ses courses au supermarché – pourquoi pas ? –, c’est un écrivain pour les masses médicamentées. Miller, le nietzschéen, est un écrivain pour les hommes et les femmes de race, pas de celle qui s’attarde sur votre patrimoine génétique mais qui vous invite à embrasser le monde, par-delà le soleil et le jugement, la race des enfants du soleil et de ceux qui essayent de l’être.

Raphaël Juan

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