Falk van Gaver: “Le peuple, première victime du Progrès”

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    Progrès et populisme

    L’idéologie du Progrès, entendue comme la course en avant inébranlable des lumières de la raison contre l’obscurantisme des masses, sert depuis plusieurs siècles d’arme de guerre contre le peuple. C’est ce que montre une forte tradition historique américaine et européenne, reprise désormais par de nombreux philosophes et historiens français. La rhétorique progressiste est de surcroît réactivée de nos jours par les beaux esprits, toujours « en marche » vers l’avenir, et prompts à taxer leurs opposants de passéisme rétrograde : ce discours tend à opposer d’un côté la France moisie, repliée sur elle-même, et de l’autre le libéralisme mondialisé, ouvert sur l’extérieur. Falk van Gaver dresse un état des lieux de la littérature critique contre le Progrès, en considérant que le progrès populaire véritable implique une rupture avec le paradigme moderne dominant. Ni réactionnaire, ni progressiste, le combat pour l’émancipation populaire exige d’abord d’élaborer une autre voie. Les multiples ouvrages qui sont présentés ici constituent peut-être la bibliothèque idéale des rebelles de demain.


     

    On n’arrête pas le progrès. Le progrès, soit. Mais le progrès de quoi ? Eh bien, le progrès tout court, le progrès du progrès. Le progrès se suffit à lui-même – n’est-il pas le progrès ? Ainsi, le progrès ne constitue aujourd’hui rien de plus qu’une représentation obligatoire à laquelle ne correspond plus qu’un contenu insaisissable. Voilà ce que souligne le philosophe Jacques Bouveresse, dans Le mythe moderne du progrès : « Le progrès est une sorte de point de vue obligatoire : tout ce que nous faisons est censé correspondre à un progrès. » (Le mythe moderne du progrès, Agone, 2017) La religion du progrès, qui a remplacé toutes les autres, y compris comme « opium du peuple », ne dissimule plus seulement un rapport de domination politique, sociale et économique, mais a troqué la survie de l’humanité contre l’amélioration sans limite des conditions de vie matérielles de quelques-uns.

    Progrès et populisme

    Le progrès détruit les modes de vie populaires.

    Le progrès, loin d’un temps linéaire orienté vers un prétendu but, constitue en réalité un nouveau temps cyclique des moyens sans fins, tournant indéfiniment et de plus en plus vite sur eux-mêmes, voire broyant tout sur leur passage, dans un mouvement brownien en constante accélération, comme une machine folle des Temps modernes de Charles Chaplin, emballée, chronophage et anthropophage, une roue dentée, roue de hamster dans laquelle s’emprisonne l’humanité, une gyrobroyeuse cannibale avalant tout ce qui l’entoure, aspirant tout ce qui existe. Le progrès industriel est alors synonyme, non pas d’amélioration, mais de détérioration des conditions de vie, de destruction des formes de vie elles-mêmes, humaines et non humaines, remplacées par les modes de vie tyranniques qu’imposent l’innovation technologique et la production industrielle : sur ce point, on peut se référer à l’analyse acérée de Mark Hunyadi dans La tyrannie des modes de vie (Le bord de l’eau, 2015). Le progrès détériore et détruit notamment les métiers traditionnels, en particulier ceux des classes populaires paysannes et ouvrières.

    Les luddites ne croyaient pas au progrès technologique. Ils furent taxés d’irrationnels, de provinciaux, on les jugea superficiels et primitifs. En réalité, ce sont peut-être les derniers en Occident à avoir envisagé la technologie au présent, et à en avoir pris acte.

    Tel est aussi le propos du remarquable recueil que David Noble écrivit en pleine révolution néolibérale thatchérienne (Le progrès sans le peuple. Ce que les nouvelles technologies font au travail, Agone, 2016) – et qui n’a hélas pas pris une ride à notre époque de gauche néo-thatchérienne façon Macron. Faisant mémoire du luddisme, Noble illustre et défend le sabotage contre la révolution industrielle permanente et sa religion du progrès : « Les luddites, eux, ne se laissèrent pas abuser par cette invention idéologique. Ils ne croyaient pas au progrès technologique. Ils n’auraient pas pu : cette idée nouvelle fut inventée après eux pour tenter de prévenir leur réapparition. A la lumière de cette invention, ils furent taxés d’irrationnels, de provinciaux, on les jugea superficiels et primitifs. En réalité, ce sont peut-être les derniers en Occident à avoir envisagé la technologie au présent, et à en avoir pris acte. Ils cassaient les machines. »

    Grâce au livre de David Noble, on découvrira entre autres le magnifique discours de George Gordon Byron prononcé le 27 février 1812 devant la Chambre des Lords contre la loi punissant le bris de machines par la peine de mort. Lord Byron y prend la défense des luddites, qu’il désigne ironiquement comme « des hommes évidemment coupables du crime capital de la pauvreté » : « Mais, tandis que le coupable de haut parage trouve les moyens d’éluder la loi, il faut que de nouvelles offenses capitales soient créées, que de nouveaux pièges soient dressés pour le malheureux ouvrier que la faim a poussé au crime ! »

    Les luttes et les rêves

    L’histoire populaire de la France.

    C’était juste avant que les artisans et ouvriers ne deviennent des prolétaires, ces « prolos » auxquels appartiendra l’écrivain prolétarien Louis Oury au siècle suivant (Les prolos, Agone, 2016 [1973]), et dont il relata les vies, les peines, les rêves et les luttes en un poignant récit – non geignard, mais poignant, comme un poing ou un poignard. C’est la voix du peuple des ouvriers, des métallos, qu’on entend ici, voix populaire toujours méprisée par les élites : « Vous pouvez donner au peuple le nom de populace, déclarait encore Byron à ses pairs ; mais n’oubliez pas que, souvent, c’est le peuple qui parle par la voix de la populace. »

    La critique de la société industrielle n’a jamais été l’apanage des seuls intellectuels et militants, et la tradition révolutionnaire a avant tout pris la forme de résistances ouvrières et populaires contre le progressisme autoritaire du patronat et de l’Etat.

    Menu peuple, gens de peu, classes laborieuses dites « dangereuses », éternels oubliés et écrasés de la grande roue du progrès industriel – il fallait en rendre compte pour la France, à la manière d’Edward Palmer Thompson dans La formation de la classe ouvrière anglaise, ou encore d’Eric Hobsbawn avec Les primitifs de la révolte dans l’Europe moderne ou d’Howard Zinn avec son Histoire populaire des Etats-Unis, ou tout récemment de Charles Reeve avec Le socialisme sauvage. C’est ce qu’ont fait une série d’indispensables ouvrages décrivant l’histoire des luttes populaires en France, et montrant à quel point la dialectique du Progrès a contribué à laminer les petites gens, ainsi que leurs modes de vie : citons notamment les études de Charles Tilly (La France conteste. De 1600 à nos jours, Fayard, 1986), de Jean Nicolas (La rébellion française. Mouvements populaires et conscience sociale, 1661-1789, Seuil, 2002), de Roger Dupuy (La politique du peuple. XVIIIe-XXe siècles. Racines, permanences et ambiguïtés du populisme, Albin Michel, 2002) et de Michelle Zancarini-Fournel (Les luttes et les rêves. Une histoire populaire de la France de 1685 à nos jours, Zones, 2016). Gérard Noiriel poursuit également cette « histoire populaire de la France » (Une histoire populaire de la France. De 1356 à nos jours, Agone, 2018), en rappelant que la critique de la société industrielle n’a jamais été l’apanage des seuls intellectuels et militants, et que la tradition révolutionnaire a avant tout pris la forme de résistances ouvrières et populaires de fait, passives comme actives, contre le progressisme autoritaire du patronat et de l’Etat.

    Progrès populisme

    Le vrai progrès contre le faux.

    Les véritables progressistes, les progressistes réalistes, ne sont-ils pas partisans des progrès sociaux réels contre les sectateurs idéalistes du progrès infini et indéfini, identifié au développement économique et technique ? Le progrès, qui ne devrait avoir de sens que sur un plan qualitatif et moral, ne se traduit aujourd’hui économiquement qu’en croissance quantifiable – serait-ce sous couvert de « développement durable ». Ainsi, comme l’écrivait Byron, qui se déclarait « à demi briseur de mécaniques » : « Quoique nous nous réjouissions de tous les perfectionnements dans les arts qui peuvent être utiles au genre humain, nous ne devons pas souffrir que le genre humain soit sacrifié au perfectionnement des mécaniques. »

    Il faudrait pouvoir prendre en tenaille le mythe du progrès et la réalité de la destruction industrielle du monde pour, autant que possible, détruire la destruction.

    La philosophie savante comme la pensée militante ont fort à faire depuis deux siècles dans la déconstruction critique et la démolition idéologique du capitalisme intégré. Ce fut entre autres la tâche de la première « Ecole de Francfort », celle de Theodor Adorno, de Max Horkheimer et d’Herbert Marcuse, ou aujourd’hui de la « critique de la valeur » d’Anselm Jappe, Robert Kurz et Moishe Postone – et de bien d’autres encore. Athées du dieu Progrès, sceptiques, critiques, ironiques : la vraie pensée, la pensée réelle, la pensée du réel, la pensée qui s’efforce de penser la réalité sous l’écorce de l’idéologie est bel et bien de ce côté, dans une diversité critique qui multiplie les saisies, les prises et les angles d’attaque. Face à l’offensive multiforme mais uniformisante du « progrès », c’est-à-dire face à la croissance industrielle sans autre but qu’elle-même et donc sans limite, la contre-offensive ne peut qu’être elle aussi polymorphe, diversifiée et diversifiante. Il faudrait pouvoir prendre en tenaille le mythe du progrès et la réalité de la destruction industrielle du monde pour, autant que possible, détruire la destruction. Et, pour ce faire, il faut faire flèche de tout bois – même si nous paraissons condamnés à fuir devant le Progrès en décochant la flèche du Parthe.

    Contre l’ethnocentrisme et la chronophagie du progrès, ce n’est pas seulement un déplacement et un retournement qu’il nous faut opérer, mais une véritable révolution mentale, à l’image de la réplique cinglante adressée par Wittgenstein à l’un de ses interlocuteurs, qui lui assénait très sûr de lui : « Avec tous les aspects laids de notre civilisation, je suis sûr que je préférerais vivre comme nous le faisons à présent plutôt que d’avoir à vivre comme le faisait l’homme des cavernes.

    – Oui, bien sûr, c’est ce que vous préféreriez. Mais est-ce ce que préférerait l’homme des cavernes ? »

    Contre l’hystérie progressiste, pratiquons l’antique adage : festina lente. Hâte-toi – lentement.

    Falk van Gaver

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