Entretien: Thomas Bourdier “Vers un non-conformisme rénové?”

2

Thomas Bourdier dirige la maison d’édition R&N, qui publie des livres de Bernard Charbonneau, Ludwig Klages, Simone Weil ou encore Oswald Spengler (préfacé par Michel Onfray, dont on oublie souvent qu’il avait consacré sa thèse de doctorat à l’auteur du Déclin de l’Occident). Thomas Bourdier vient aussi de publier Le chaos, de Pier Paolo Pasolini. A l’heure où la plupart des éditeurs fabriquent des livres comme des produits jetables, R&N propose au contraire des ouvrages très bien façonnés, conçus pour durer, avec du beau papier. D’aucuns pourront y voir un défi à la société de l’obsolescence programmée…


 

Stéphanie Kormann : Qu’est-ce qui vous a donné envie de publier Le chaos, de Pier Paolo Pasolini, que vous avez d’ailleurs édité avec une préface d’Olivier Rey ?

Thomas Bourdier : J’ai découvert Pasolini très jeune à travers sa poésie. D’emblée, j’ai été frappé (au plein sens du terme) par la profondeur et la sincérité de ces textes, par leur dimension existentielle et philosophique. C’est une poésie qui ne s’égare ni dans l’abstraction, ni dans l’emphase, ni dans l’hermétisme, ni dans la sentimentalité, quatre écueils qu’on retrouve souvent même chez les plus grands poètes. Puis j’ai découvert son cinéma, son œuvre d’écrivain (plus que de « littérature »), et enfin son œuvre de polémiste (plus que d’« essayiste » ou de « penseur »), avec peut-être moins de passion mais autant d’intérêt. Pasolini figure en bonne place dans ma pléiade personnelle.

C’est le caractère hétéroclite du livre Le chaos qui en fait un grand texte.

Je souhaitais publier ses textes dès la création de R&N. J’ai rapidement identifié ce volume d’articles polémiques qu’il avait tenus dans les journaux italiens entre 1968 et 1970, qui est la matrice disons « idéologique » des textes ultérieurs très connus en France que sont Les lettres luthériennes et Les écrits corsaires. Le chaos possède de surcroît selon moi plus de charme que ces deux recueils, car Pasolini s’y laisse volontiers porter par l’inspiration, et non par une volonté didactique, comme ce sera le cas plus tard. Ce volume très libre lui permet de présenter des poèmes inédits, des pages poétiques inspirées par ses déplacements, de passer d’un sujet d’actualité à un sujet de fond, tout en étant constamment pertinent et original, parfois subversif et visionnaire. C’est ce caractère hétéroclite du livre qui en fait à mon avis un grand texte. Roberto Saviano, l’auteur de Gomorra, l’a même qualifié de chef-d’œuvre lors de la parution de la dernière édition italienne, il y a quelques années. C’est en tout cas un livre rare et important, dont la lecture procure beaucoup de plaisir.

Stéphanie Kormann : Quelle est la vocation de votre maison éditoriale ? Quelle politique vous êtes-vous fixé ?

Thomas Bourdier : C’est une question plus complexe qu’il n’y paraît, car je tente de garder une grande cohérence quant à la ligne éditoriale, mais je ne cherche pas à la définir de manière trop précise. Il y a un pan conséquent d’œuvres majeures ou d’importance, d’auteurs eux-mêmes majeurs ou importants, qui aident à penser notre époque, et qui ne versent pas dans la politique, au sens militant du terme. C’est cela que je voudrais mettre en avant. Mais je ne peux pas nier qu’il se dégage souvent des livres que je publie une vision critique des concepts de Progrès et de Technique.

J’aime les auteurs inclassables, et je souhaite proposer un catalogue véritablement pluraliste.

J’aime en tout cas les auteurs inclassables, et je souhaite proposer un catalogue véritablement pluraliste. En ce sens, Simone Weil, Pasolini, Unamuno, Charbonneau, Klages hier – et Sabato, Berdiaeff, Maria Zambrano ou Michel Henry demain – répondent à cette volonté. Nous ouvrons aussi la ligne à des penseurs contemporains majeurs, comme Byung-Chul Han ce printemps, et je l’espère à des penseurs et essayistes français contemporains dès l’année prochaine. Il ne faut pas nous réduire pour autant à une maison de philosophie et de sciences humaines, car nous avons également publié des textes littéraires d’importance (Espinosa, Drieu) ou de pur divertissement (Weerth, le « plus grand poète du prolétariat » selon Engels). Ce sont les impératifs économiques qui nous empêchent d’en publier davantage. Mais les envies ne manquent pas.

Stéphanie Kormann : On voit naître depuis quelques années une foule de jeunes revues qui apportent une sensibilité et une fraîcheur nouvelles à la réflexion collective. Le phénomène pourrait même faire écho à ce que l’on appelle les « non-conformistes » des années 1930, où une génération en révolte décidait tout à coup de se dresser contre le matérialisme écrasant des temps modernes. Une page intellectuelle est-elle en train de se tourner, et une nouvelle est-elle en train de s’ouvrir ?

Thomas Bourdier : Difficile pour moi de répondre à cette question ; je fais moi-même partie de cette génération (je suis né en 89) et j’estime ne pas avoir le recul ni l’expérience nécessaires pour avoir un avis tranché sur la question. En tout cas, je me sens en sympathie avec l’évolution de cette « nébuleuse » comme vous l’appelez et que j’observe qu’effectivement. « Quelque chose se passe ». Si je peux contribuer à publier des textes et des œuvres qui la nourriront, j’en serai très heureux. La dynamique des « non-conformistes » s’est en grande partie fracassée contre la guerre, et contre la puissance des trois voies (fascisme, communisme, libéralisme) auxquelles ils espéraient fournir une alternative. J’espère que notre génération connaîtra une autre issue, moins tragique et plus productive.

 

Vous pouvez retrouver tout le catalogue de la maison R&N sur leur site.

Chaos Pasolini

2 Commentaires

  1. Bonjour. Vous écrivez “On voit naître depuis quelques années une foule de jeunes revues qui apportent une sensibilité et une fraicheur nouvelles à la réflexion collective”. Pouvez vous nous donner ici quelques noms de ces revues ? Merci d’avance

  2. A titre personnel, je citerais notamment (mais il y en a beaucoup) Philitt, Le comptoir, Le vent se lève, Limite, Ballast, etc. Mon seul regret est que, dans cette effervescence indéniable, une place aussi maigre soit laissée à la philosophie et à la réflexion intellectuelle dans ce qu’elle a de plus pur. Le journalisme, sinon le militantisme, l’emportent trop souvent sur le travail de fond. Les revues qui se soucient de débattre – et de penser de manière abstraite – sont rares.

Laisser un commentaire