Anne-Gersende Warluzel: “Emerson, l’homme qui marchait loin des grand-routes”

Ralph Waldo Emerson

« N’allez pas là où le chemin vous mène. Allez où il n’y a pas de chemin et laissez une trace. » Nous devons cet aphorisme à Ralph Waldo Emerson, monument incontournable de la littérature américaine, qui reste pourtant très méconnu en France. Nietzsche voyait en lui un esprit frère, l’un des rares auteurs dont il estimait avoir à apprendre – et reconnaissons en effet qu’il n’a pas manqué de s’en inspirer, parfois jusqu’au quasi plagiat. Raphaël Picon, dans son livre Emerson, le sublime ordinaire (CNRS, 2015), a contribué à la redécouverte française d’Emerson, en en faisant un portrait détaillé et minutieusement chronologique. C’est un premier pas vers la popularisation d’un des essayistes les plus remarquables de l’histoire occidentale, qu’il faut lire de toute urgence. Anne-Gersende Warluzel nous présente le personnage.


 

Avoir confiance en soi, être radicalement vrai et sincère, fuir l’hypocrisie, le mensonge et les sentiers balisés tout en embrassant le commun, s’émerveiller des fleurs, des fruits, même des feuilles, voici autant de préoccupations qui dominent, comme un leitmotiv, dans l’œuvre de l’homme qui, au cours du XIXe siècle, a définitivement chamboulé l’Amérique, incarnant sa liberté, son indépendance et son imaginaire démocratique. Il s’agit de l’auteur de Nature, Ralph Waldo Emerson, dont les citations constellent la Terre promise et le Nouveau Monde qu’est l’Amérique, que ce soit dans les papillotes de Noël ou recopiées au marqueur sur les bancs publics. Emerson nous apparaît aussi bien familier et commun qu’original et singulier. En tant que grand paradoxe, il sera à la recherche de lui-même toute sa vie, passant souvent de l’extase et de sa lumière foudroyante la plus radicale au scepticisme et à son obscurité la plus pessimiste.  Un pessimisme et une mélancolie chronique que l’on peut comprendre par la mort régulière d’êtres chers, dont trois de ses frères et sœurs qui n’atteindront pas l’âge adulte.

Ralph Waldo Emerson

Emerson et sa femme.

En 1827, Emerson fait la connaissance d’Ellen Tucker, jeune fille de 17 ans dont il tombe profondément amoureux et qu’il épouse. Il entretient avec elle une relation aussi bien sensuelle que spirituelle, et dira d’elle qu’« elle a la pureté et la confiance religieuse d’un ange ». Ils commencent très vite des échanges épistolaires, passionnés et théologiques, emprunts d’une poésie amoureuse chaleureuse, où ils se nomment réciproquement « ma reine » et « mon roi », et qu’ils continuent après leur mariage, dès qu’Emerson doit se déplacer.  En 1830, Ellen, qui lutte contre la tuberculose, écrit : « Je suis la tombe qui avec la main froide de la mort me réchauffe / Ma maison n’est jamais ici et ma faiblesse facilitée / On m’a prévenue qu’il fallait partir », puis elle meurt dans la semaine. Quelques heures après sa mort, Emerson prend la plume à son tour et note dans son journal : « Mon ange est parti au ciel ce matin et je suis seul au monde et étrangement heureux. Ses poumons ne seront plus déchirés, sa tête ne sera plus brûlée par son sang, sa vie ne souffrira plus de la guerre qui opposait la force à la délicatesse de son âme et la faiblesse de son état. […] Ces derniers jours qui furent les plus mouvementées sont devenus légèrement confus, et maintenant que le voile est tiré, qu’ils brillent dans mon monde spirituel ! »

C’est en se rapprochant de la nature que la « joie parfaite », une « joie au bord de la peur », se manifeste et se vit, puisqu’« en présence de la nature, l’homme est parcouru d’un sauvage frisson de délice, en dépit de la réalité de ses peines ».

Et pourtant le voile n’est pas totalement tiré. Bien que son ange soit désormais avec lui spirituellement, il a besoin que la chair refasse surface, et, dans les semaines qui suivent sa mort, il note sobrement : « J’ai visité la tombe d’Ellen et j’ai ouvert le cercueil ». Si son moral est inconstant comme la lune, sa ligne de fond, elle, est solide comme le roc. Il n’y a pas de doute, et son grand ami Henry David Thoreau ne saurait le démentir, c’est en se rapprochant de la nature, en faisant corps avec elle, que la « joie parfaite », une « joie au bord de la peur », se manifeste et se vit, puisqu’« en présence de la nature, l’homme est parcouru d’un sauvage frisson de délice, en dépit de la réalité de ses peines » et que c’est dans les bois qu’« un homme se dépouille des années comme un serpent de sa mue et, quelle que soit la période de sa vie, il demeure toujours enfant. » Enfance et joie vont ensemble, parce que la joie est jeune, la joie et toujours nouvelle. La joie se ressent, mais la joie ne se possède pas, ainsi que toute chose en cette terre. Tout nous échappe, bien que tout nous transcende.

Ralph Waldo Emerson

Emerson, un pasteur en rupture de ban.

Le 19 septembre 1836, le « Transcendantal Club » voit le jour, fruit d’une réunion entre Emerson et une dizaine d’autres personnes, dont Margaret Fuller, Amos Bronson Alcott, James Freeman Clarke, Elisabeth Palmer Peabody, Henry David Thoreau et Theodore Parker. « Le transcendantalisme, nous éclaire Emerson, croit aux miracles, dans l’ouverture permanente de l’esprit humain aux nouveaux flux de la lumière et du pouvoir, il croit à l’inspiration, il croit à l’extase. » Pour être un bon transcendantaliste et se laisser porter et émerveiller par l’expérience ordinaire de la vie quotidienne, il faut d’abord passer par la critique et le dégoût, et ce n’est finalement pas sans nous surprendre qu’Emerson affirme : « Je me plains chaque jour de mon monde, le trouvant faux, décevant, imparfait et inconfortable ». Qui ne sait pas haïr, ne sait pas aimer.

Il faut s’arracher à ce qui est hypocrite et nous empêche d’agir sincèrement, être foncièrement critique et pessimiste, pour trouver le chemin de l’optimisme et de l’extase. Si Emerson se plaint de son monde, il se plaint en particulier de l’Eglise. Il condamne les Eglises mortes, que la vie a désertée, lesquelles respirent la poussière et résonnent de la voix conforme du passé. Il faut prendre le parti du présent et tourner le dos au mausolée de nos pères.  Il faut se libérer de ce que le christianisme a fait du Christ, un Christ formaté par une dogmatique d’un autre âge, et le retrouver en tant qu’être humain, être terrien, proche et réel.  Le Christ, un grand homme, certes, mais un homme. L’anticonformisme qui coule dans les veines d’Emerson devient pour lui une modalité de foi chrétienne. Il veut du nouveau et il l’obtiendra à force de bouleverser les idées fixées en apportant une nouvelle voix et un nouveau souffle dans ses conférences, notamment en 1837 et 1838 avec « L’intellectuel américain » et « Discours aux étudiants en théologie de Harvard ». Ces deux conférences vont façonner l’image publique d’un homme indépendant, fervent d’intégrité, allergique à l’hypocrisie sociale et religieuse.

Emerson, qui fut pasteur unitarien, a finalement décidé de quitter son ministère pour devenir un meilleur pasteur ; il a décidé de rompre avec l’Eglise pour être au plus près de Dieu.

Emerson, qui fut pasteur unitarien, accomplissant ainsi la tradition familiale, a finalement décidé de quitter son ministère pour devenir un meilleur pasteur ; il a décidé de rompre avec l’Eglise monocorde et ennuyeuse pour être au plus près de Dieu – un Dieu qui dans les bois est « sûrement plus manifeste que dans le sermon dominical ». Il affirme même, et sans aucun complexe, que « c’est parfois une mauvaise chose d’aller à l’Eglise ». C’est faisant preuve d’une grande sincérité envers lui même qu’Emerson va écouter un appel intérieur, « l’appel de l’appel » qui est « le plus vibrant des appels », et devenir ce qu’au fond il a toujours été : naturaliste. Après avoir quitté sa chaire de pasteur, Emerson entreprend un grand voyage en Europe, où, suite à une visite au Jardin des Plantes – visite émerveillée qui sera marquée au fer rouge dans son cœur, joyeusement et plein d’enthousiasme –, il écrit dans son journal intime : « Je serai un naturaliste ! » Comme s’il avait enfin compris que c’était cela qu’il cherchait depuis toujours. Voilà qui va de pair avec sa quête de Dieu, qu’il retrouve dans chaque vibration de l’air, dans la marche du mille-pattes, dans le regard de l’aigle, dans la force de l’élan et du grizzly, dans la course des rivières et dans la rosée matinale.

Ralph Waldo Emerson

Le solitaire public.

Qui ne saurait mieux résumer la vision d’Emerson que Madame de Staël quand elle dit que « la nature est le reflet de l’âme » ? La nature doit être défendue, l’âme doit être protégée. Que ce soit l’âme de la forêt ou l’âme de l’homme qui est en danger, il faut agir et, pour transmettre ses idées, Emerson donnera au cours de sa vie une pluie torrentielle de conférences dont l’Amérique boira avidement chaque parole. Bien qu’il ait pu parfois être jugé davantage comme un spectateur désabusé que comme un contestataire actif, il saura lutter concrètement et énergiquement contre l’esclavage, déclarant : « La cause de l’esclavage est la mienne ! »  Toute la vie d’Emerson est une lutte acharnée pour la liberté, pour la vérité – une lutte contre l’hypocrisie et la conformité sociale. Même s’il a souvent exprimé son goût et son attirance pour la solitude (« je boude la société, j’embrasse la solitude ! »), c’est en personnage public et populaire qu’il termine sa vie, voyant son nom imprimé frénétiquement dans les journaux et proclamant sa mort comme celle d’un grand homme qui aura marqué radicalement l’Amérique.

Anne-Gersende Warluzel

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