Entretien: Dany-Robert Dufour “Les peuples souffrent de la perte de leur culture”

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Dufour

Le néolibéralisme atomise la société au point de faire disparaître toutes les formes de solidarité qui pouvaient autrefois fonder le bien commun. La marchandise règne sans partage sur la planète : tel est le constat dressé par Dany-Robert Dufour, qui nous entretient ici du bon usage du mot « peuple », comme garant de la solidarité collective. Dufour vient de publier Le Code Jupiter. Philosophie de la ruse et de la démesure, aux éditions de l’Equateur, sous le pseudonyme de Démosthène.


 

Thibault Isabel : Dans vos différents ouvrages, lorsque vous abordez les questions politiques, vous renvoyez souvent dos à dos le Peuple des communistes et celui des fascistes, comme constructions fantasmatiques témoignant d’un rapport pervers au réel. D’un côté, le totalitarisme communiste idolâtre le peuple social ; de l’autre, le totalitarisme fasciste idolâtre le peuple ethnique ; mais, dans les deux cas, on a affaire selon vous à une projection fantasmatique du moi idéal, voué à réduire l’autre à un pur ennemi maléfique, comme dans tous les délires paranoïaques. Peut-il y avoir malgré tout un bon usage du peuple en politique ? Faut-il rejeter cette notion, ou l’incorporer dans un discours politique adulte ?

Dany-Robert Dufour : Partons, si vous le voulez bien, du début. C’est-à-dire de ce moment de l’histoire moderne où cette notion de peuple apparaît vraiment. Elle apparaît paradoxalement avec Hobbes en 1651 qui, dans le Léviathan, avance une idée-clef : les individus doivent abdiquer volontairement le droit de chacun à être lui-même que la nature donne, en s’assujettissant à un souverain absolu, seul moyen de garantir la paix publique grâce au pouvoir de répression dont il dispose. C’est la première fois qu’il est reconnu – certes de façon négative, mais reconnu quand même – que chaque individu dispose d’un droit naturel à être lui-même. C’est ensuite seulement que Hobbes recommande aux individus d’abdiquer ce droit naturel. C’est là un progrès considérable par rapport à la formulation précédente du droit disant qu’il existe des Maîtres et des esclaves. Toute la suite, jusqu’à la Révolution Française, découle de là. Elle aboutit à la théorie ou plutôt au grand récit du Peuple souverain.

Le Peuple, étant multiple, doit chercher et trouver son représentant authentique. Et le Peuple se chercha partout. Sans jamais vraiment se trouver.

Ce grand récit du peuple souverain, fondé sur le droit naturel, était donc appelé à remplacer celui des Maîtres qui se réclamaient d’un droit divin. Et c’est là que de nouvelles difficultés ont commencé. Car, si le Maître (désigné par un titre : Roi, Prince, Duc…), étant unique, était à lui-même son propre représentant, le Peuple, étant multiple, doit chercher et trouver son représentant authentique. Et le Peuple se chercha partout. Sans jamais vraiment se trouver, car, comme l’avait magnifiquement compris son grand chantre au XIXe siècle, l’historien romantique Jules Michelet : « Le peuple, en sa plus haute idée, se trouve difficilement dans le peuple. »[1] On peut le dire autrement : le Peuple est irreprésentable.

Dany-Robert Dufour Polony TV
Dany-Robert Dufour sur le plateau de PolonyTV

Thibault Isabel : Certes, le Peuple est irreprésentable, sa réalité ultime reste insaisissable ; mais n’est-il pas malgré tout possible de dépasser une telle aporie, ne serait-ce que de manière approximative et opératoire ?

Dany-Robert Dufour : Il a existé dans l’histoire récente deux façons de contourner cet obstacle majeur. La première a été mise en place dès le XVIIIe siècle. Puisqu’on ne peut pas représenter le peuple physiquement, il faut et il suffit de le représenter abstraitement, par une Constitution. Une Constitution, en ce sens, ce n’est rien d’autre qu’une façon de reconstituer le peuple constitutivement manquant.

Montesquieu et Rousseau donnèrent donc les grands principes constitutionnels destinés à empêcher le retour du Maître unique en scindant le pouvoir en autant de parties logiques que possible. Ainsi, Montesquieu subdivisa le pouvoir en trois sphères : exécutive, législative et judiciaire. Et Rousseau subdivisa le pouvoir législatif en deux chambres élues – directement au non – par les citoyens, c’est le pluricaméralisme, et il subdivisa aussi le pouvoir exécutif en plusieurs sous-pouvoirs – des secrétariats d’État ou des ministères – créés par grands secteurs d’activité, c’est la polysynodie.

Le peuple en chair et en os revient régulièrement envahir les organes de pouvoir censés le représenter – la dernière fois en France que ce peuple s’est rendu visible, c’est en revêtant des « gilets jaunes ».

Ce mode, étant abstrait, présente à l’évidence un défaut considérable : le pouvoir issu de ces principes constitutionnels ne peut que manquer d’incarnation. C’est pourquoi, dans ce régime républicain, le peuple en chair et en os revient régulièrement (à peu près une fois par génération depuis la Révolution Française) envahir les organes de pouvoir censés le représenter – la dernière fois en France que ce peuple s’est rendu visible, c’est en revêtant des « gilets jaunes ».

Thibault Isabel : La voie que vous décrivez ici pour représenter le peuple correspond grosso modo à celle des républiques parlementaires. Quelle a été l’autre modalité historique de représentation ou d’incarnation du peuple, à l’époque moderne ?

Dany-Robert Dufour : La seconde façon de contourner l’irreprésentabilité du Peuple s’est inventée au XIXe siècle et a marqué tout le XXe. Elle a été mise en œuvre par les communistes et par les fascistes – les premiers en faisant un usage spécieux de la notion de demos, les seconds, de la notion d’ethnos. Demos et ethnos sont certes des dimensions caractérisant le peuple. Mais il fallait à chacun un demos pur ou un ethnos pur pour satisfaire leur idéal absolu. Or, comme l’authentique Prolétaire ou le vrai représentant de la Race supérieure sont fort difficiles à trouver, il a fallu les simuler. Les communistes et les fascistes ont donc construit des mises en scène (des « spectacles ») où ces rôles éminents, centraux, étaient tenu, ici par le Père des peuples et là par la Voix de la race. Dans les deux cas, le peuple a donc été prié de se taire pour écouter son authentique tenant-lieu, c’est-à-dire son lieutenant – sachant que, de lieutenant à Maître absolu, il n’y a qu’une différence de degré dans l’ordre de la subjugation qui se met alors en place. Ces régimes n’ont donc fait, alors qu’ils voulaient donner toute la place au Peuple, que nous ramener à la case départ, c’est-à-dire à la partition entre Maîtres et esclaves. En cela, les communistes et les fascistes sont des frères jumeaux qui, bien qu’ennemis, ont construit des systèmes politiques et sociaux présentant beaucoup d’homologies.

Thibault Isabel : Vous décrivez là des régimes politiques qui font un usage fétichiste et fantasmé du Peuple, mais on constate aussi inversement que certains régimes dénient tout droit de cité à cette notion, sous prétexte d’irréalisme. C’est d’ailleurs fréquemment le cas de nos jours, où l’on n’hésite guère à parler d’individu et de mondialisation, mais où parler du peuple semble volontiers suspect…

Dany-Robert Dufour : Il existe une dernière façon de régler la délicate question de la représentabilité du peuple, c’est tout simplement de nier l’existence de ce dernier. On peut en avoir idée en se reportant à cet adage fameux de Margaret Thatcher : « There is no such thing as society ». On sait d’où Margaret Thatcher tenait cet axiome négatif : de Friedrich Hayek (1899-1992). Ce dernier (économiste, philosophe, psychologue, historien, politologue) avait entrepris dès les années 1940 de reconstruire le libéralisme à partir de fragments perdus de vue ou mal-entendus depuis deux siècles ; et il y a tellement bien réussi qu’il est ensuite devenu chef de file de l’école dite « néolibérale » de Chicago. Ces fragments décisifs, Hayek les a notamment trouvés dans les propositions venues de Mandeville (1670-1733), qu’il a tout simplement présenté comme un Master Mind.

Hayek a promu ce qu’il appelait une « utopie », qui s’est mondialement imposée : celle du divin Marché, « ordre spontané » si parfait qu’il doit absolument être tenu à l’abri de toute tentative humaine de régulation.

Pour Hayek, Mandeville conduit en effet directement à Adam Smith (et au concept de « main invisible » harmonisant les intérêts privés) et à David Hume (et au rôle moteur, non de la raison, mais des passions). S’appuyant sur un tel Esprit, Hayek a promu ce qu’il appelait une « utopie », qui s’est mondialement imposée : celle du divin Marché, « ordre spontané » si parfait qu’il doit absolument être tenu à l’abri de toute tentative humaine de régulation. Hayek tient en effet de Mandeville que les hommes peuvent bien décider rationnellement ce qu’ils veulent, par exemple la probité (comme dans La Fable des abeilles), cela ne pèse rien par rapport à leur nature irrationnelle qui les pousse à accomplir, en dépit d’eux-mêmes, des formes de socialité complexe et très évoluée qui les dépassent de toute part et qui ne peuvent s’édifier qu’en laissant libre cours à leurs passions, ce qui découle de la formule-phare de Mandeville : « Les vices privés font la vertu publique ».

Dany-Robert Dufour, Code Jupiter

Thibault Isabel : Comment le marché et l’atomisation sociale ont-ils pu s’imposer au point de balayer les solidarités collectives qui fondaient la référence au peuple ?

Dany-Robert Dufour : Le Marché s’est présenté, à partir des années 1980, comme nouveau « grand récit » gagnant jusqu’aux anciens pays communistes (la Chine) et dispensant une maxime radicale : c’est en étant aussi avide, égoïste et dépensier pour son propre plaisir qu’on contribue le mieux à la prospérité générale. Tel est le cœur de l’anthropologie néolibérale.

La première conséquence a été la formation d’une hyperclasse (un petit nombre de très riches[2]) qu’il ne faut surtout pas taxer, car cela empêcherait leur fortune de ruisseler sur le reste de la population. La seconde est que, depuis lors, tout est devenu marchandise : non seulement les innombrables produits manufacturés et les services marchands les plus divers en croissance exponentielle, mais aussi l’opinion, l’amitié (vous pouvez vous acheter des « like »), l’eau, la matière vivante et ses architectures, l’art, la monnaie elle-même… Tout, donc, jusqu’aux organes et aux enfants : ce qu’on ne trouve pas sur le marché légal, on l’achète sans difficulté majeure dans de vastes et prospères marchés noirs (accessibles de chez vous par le darkweb). Si ce récit est nouveau, c’est parce qu’il ne chante plus les louanges du grand Sauveur (qui peut se révéler oppresseur), mais fonctionne à la multiplication sans fin des petits récits égotiques célébrant les bienfaits du Marché.

C’est bien sûr quand un récit se pose comme assurément libérateur qu’il y a vraiment de quoi s’inquiéter. Car cette libération est elle-même l’occasion de nouvelles aliénations, totalement inédites.

Or, c’est bien sûr quand un récit se pose comme assurément libérateur qu’il y a vraiment de quoi s’inquiéter. Car cette libération est elle-même l’occasion de nouvelles aliénations, totalement inédites. D’autant plus indécelables qu’elles n’ont jamais existé auparavant. Nous commençons seulement à comprendre qu’il y aura un immense prix à payer pour s’être ainsi laissé enchanter et enchaîner par la marchandise : le prix à payer, c’est la perte (tragique pour un être parlant) des relations de sujet à sujet et leur remplacement par des relations de sujet à objet(s) manufacturés. Devenir consommateur, ce n’est pas être sujet parmi d’autres sujets ; c’est être atomisé comme ne voulant que ceci ou cela – c’est-à-dire oublieux tant des autres sujets que du fait d’être sujet d’un Peuple. C’est justement pourquoi les sujets atomisés de nos sociétés néolibérales sont en peine : ils manquent de leur Peuple. Ce Peuple introuvable.

Thibault Isabel : Une telle frustration ne peut pas rester sans tentatives de compensation du manque. A quoi faut-il s’attendre pour l’avenir ?

Dany-Robert Dufour : Il y a fort à parier que les anciennes solutions, pourtant historiquement discréditées, viennent à se reproposer : des idéologues et des officines sont déjà en train de relooker le « vrai peuple » selon un ethnos épuré ou selon un demos garanti pur. Purification ethnique du peuple ou purification idéologique, ces perspectives grandioses ouvrent sur l’abîme.

Je récuse donc ces tentations fatales, mais je pense maintenant, après ces précisions, être en mesure de répondre à votre question de savoir s’il peut y avoir un bon usage du peuple en politique. Oui, il peut (et il doit) y avoir un bon usage de cette notion, car elle est centrale. Je pense qu’elle doit combiner les différentes composantes dont j’ai parlé.

Thibault Isabel : Le demos et l’ethnos ont donc l’un et l’autre à vos yeux une validité potentielle, en fonction de l’usage qui en est fait ?

Dany-Robert Dufour : Du demos, il faut reprendre l’idée de « peuple souverain » représenté par ses trois Pouvoirs et ses deux Chambres, et y ajouter une part de démocratie directe : assemblée constituante, cahiers de doléances, référendum d’initiative populaire…

De l’ethnos, il faut savoir éviter aussi bien l’ethnos pur (une folie dangereuse) que le mondialisme néolibéral dévastateur. Ce dernier a longtemps pratiqué l’ouverture des frontières européennes afin de profiter d’une main d’œuvre à bon marché et baisser ainsi le coût du travail. Ce qui a donné lieu à un véritable trafic d’êtres humains largement soutenu par la finance internationale (l’Open Society de George Soros versait rien de moins qu’un milliard de dollars par an pour financer les ONG pro-migrants). Ce trafic a été fatal aux gauches européennes dans la mesure où elles ont joué en Europe le rôle de l’« idiot utile » qui met en avant ses bons sentiments pour sauver les migrants. C’est donc une tout autre orientation qu’il faut mettre à l’ordre du jour : la seule façon de contenir la déferlante migratoire, notamment celle venue d’Afrique, c’est de fixer les populations dans leurs pays en contribuant à leur développement. Si les ONG soutenues par la finance voulaient vraiment secourir ces populations, c’est par là qu’elles commenceraient. Et l’argument consistant à dire que c’est impossible, parce que les prêts et aides seraient immédiatement détournés, ne tient pas, puisqu’il existe beaucoup de moyens (que le FMI et la Banque Mondiale connaissent) pour l’éviter.

A un demos et un ethnos bien compris permettant de définir le peuple, je propose d’ajouter une autre dimension, celle du mythos des peuples.

Enfin, à un demos et un ethnos bien compris permettant de définir le peuple, je propose d’ajouter une autre dimension, celle du mythos des peuples. Il ne vous étonnera pas que j’en appelle ici, parlant du mythos, au plus grand spécialiste des récits du XXe siècle. Claude Lévi-Strauss a livré en 1952 un texte intitulé Race et Histoire où, après avoir réfuté les thèses racialistes de Gobineau (1816-1882), il s’interroge sur la diversité des cultures humaines sans éluder le fait que la pente naturelle d’un individu tend vers l’ethnocentrisme, puisqu’en général, il préfère se retrouver avec les siens qu’avec des étrangers. Je retiendrai surtout les éléments que Lévi-Strauss livre au chapitre VI, qui laisse apparaître une notion essentielle : celle du génie propre de chaque peuple et de chaque culture.

Lévi-Strauss invite ainsi à se défier de l’idéologie techniciste du progrès générée par le capitalisme, qui occulte que le progrès peut prendre de tout autres formes. Ainsi, par exemple, si l’on compare les différentes cultures en ayant pour point de référence la quantité d’énergie disponible par tête d’habitant, l’Occident est sans conteste largement en avance. En revanche, si l’on retient comme critère le degré d’aptitude à triompher des milieux géographiques les plus hostiles, ceux que Lévi-Strauss appelle encore les « Eskimos » et les « Bédouins » emportent la palme.

« Quant à l’Inde, écrit Lévi-Strauss, elle a su, mieux qu’aucune autre civilisation, élaborer un système philosophico-religieux, et la Chine, un genre de vie, capables de réduire les conséquences psychologiques d’un déséquilibre démographique. » En ce sens, « l’Orient et l’Extrême-Orient possèdent sur lui [l’Occident] une avance de plusieurs millénaires ; ils ont produit ces vastes sommes théoriques et pratiques que sont le yoga de l’Inde, les techniques du souffle chinoises ou la gymnastique viscérale des anciens Maoris. » Quant à « l’agriculture sans terre, depuis peu à l’ordre du jour, elle a été pratiquée pendant plusieurs siècles par certains peuples polynésiens ».

Et il poursuit : « Il y a déjà treize siècles, l’Islam a formulé une théorie de la solidarité de toutes les formes de la vie humaine, technique, économique, sociale, spirituelle, que l’Occident ne devait retrouver que tout récemment, avec certains aspects de la pensée marxiste et la naissance de l’ethnologie moderne. » Et Lévi-Strauss de fournir d’abondants exemples de génie propre aux différents peuples : il relève que les Aborigènes d’Australie, tout arriérés qu’ils paraissent sur le plan économique, occupent à un autre égard une place si avancée par rapport au reste de l’humanité qu’ils ont été en mesure d’élaborer des règles tellement précises pour tout ce qui touche à l’harmonisation des rapports entre groupe familial et groupe social qu’il est nécessaire, pour comprendre ces règles, de faire appel aux formes les plus raffinées des mathématiques modernes.

Dany-Robert Dufour entretien

Thibault Isabel : Face à l’atomisation sociale qui touche le monde néolibéral, et face aussi au « progrès » de la jouissance illimitée, votre pensée entend conserver un idéal de juste mesure, indispensable à l’harmonie des peuples. Cela fait-il de vous pour autant un conservateur ? Et, plus important encore, qu’est-ce qui distingue votre position de ce qu’on appelle communément le « conservatisme » ?

Dany-Robert Dufour : C’est au mythos propre à chacun des peuples qu’il faut à mon sens, redonner aujourd’hui la plus grande attention. Pourquoi ? Parce que, aujourd’hui, les peuples souffrent, en plus de la perte de la nature (saccagée par le productivisme), de la perte de leur culture qui constituait leur génie propre. Or, ils ne pourront trouver les forces pour lutter contre le saccage des conditions de la vie sur terre qu’en disposant d’une culture. C’est pourquoi je suis en un certain sens un conservateur. Je ne veux évidemment nullement dire par là qu’il faut en revenir à l’Ancien Régime, puisque, comme vous l’avez compris, je suis de ceux qui posent que tous les individus, quels que soient leur naissance, leur sexe ou la couleur de leur peau, disposent du droit de chacun à être lui-même, donné sans condition par la nature. Si je suis conservateur, c’est au sens le plus littéral du terme : pour créer des conservatoires… de musique, de danse, du littoral, des traditions populaires et de tout ce qui pourrait s’opposer à la loi de la destruction créatrice énoncée en 1951 par Schumpeter comme loi fondamentale du capitalisme. S’opposer à cette loi, c’est la seule façon d’être révolutionnaire aujourd’hui.

Quand je vais dans d’autres pays, j’aime y rencontrer, non pas des consommateurs quelconques comme on peut en rencontrer partout, mais des êtres ayant des façons spécifiques de vivre.

Quand je vais dans d’autres pays, j’aime y rencontrer, non pas des consommateurs quelconques comme on peut en rencontrer partout, mais des êtres ayant des façons spécifiques de vivre, d’être-ensemble, de penser, de voir, d’imaginer, de croire, de vénérer, de raconter, de musiquer, de travailler, de se nourrir, d’aimer, de mourir, de parler, d’habiter le monde… C’est pourquoi j’aimerais que ces cultures perdurent – y compris bien sûr ces manières bien françaises qui ont façonné mon être. Je pense ici à cet incomparable génie français pour l’amour du discours, pour la passion de l’égalité, pour l’amour libre, pour le désir des frivolités les plus sérieuses, pour le savoir boire juste au-delà du raisonnable, pour les plaisirs multiples du bien manger, sans oublier d’autres choses encore… Je ne fais là que lister ce qui me manque, passé trois mois hors de mon pays.

Le façonnage de l’être n’est évidemment pas sans rapport avec ce que les philosophes grecs, fondateurs de notre civilisation, exprimaient lorsqu’ils distinguaient zôè, qui exprime le simple fait de vivre, commun à tous les êtres vivants (animaux, hommes ou dieux), et bios, spécifique aux hommes, qui se rapporte à la vie instituée dans et par un bios politikos. Cela veut dire que la vie s’institue dans et par la culture propre d’un peuple. Les propositions contenues dans les mythes véhiculés par cette culture n’ont pas à être démontrées, elles sont ce qu’elles sont, le produit de l’histoire de ce peuple, et elles peuvent bien sûr encore évoluer. C’est là ce que Pierre Legendre appelle l’armature dogmatique d’une culture. Certes, l’expression – « armature » + « dogmatique » – est un peu rude aux oreilles des contemporains qui se croient libres. Mais on peut aisément l’expliquer : l’« armature », c’est ce qui sert à soutenir, et « dogmatique », c’est ce qui est posé sans avoir à être démontré, comme axiomes de la culture. L’expression se rapporte donc au fait de poser et de transmettre des valeurs portant sur les rapports fondamentaux instituant la vie en vue d’un bien vivre – le rapport entre les sexes, le rapport entre les générations, le rapport entre les individus (ce qui est autorisé et ce qui est interdit, ce qui se fait et ce qui ne se fait pas), le rapport au visible, le rapport à l’invisible (les ancêtres, les esprits, les dieux, Dieu…).

Oui, « c’est dur la culture ! » – mais, sans elle, il ne reste plus qu’un infantilisme pulsionnel créé et exploité à outrance par le consumérisme.

Thibault Isabel : Quel projet pourrait en définitive nous arracher à la misère existentielle de la société de consommation ? Vous avez soutenu le mouvement convivialiste dans votre ouvrage La situation désespérée du présent me remplit d’espoir : face à trois délires politiques mortifères, l’hypothèse convivialiste. Les trois délires politiques évoqués dans votre titre sont le communisme, le fascisme et le libéralisme. Qu’est-ce donc qu’une société conviviale, à vos yeux ? Comment la mettre en place ?

Dany-Robert Dufour : Il ne vous pas échappé que, dans le livre que vous mentionnez, je fais état de mon profond pessimisme quant au destin prochain du monde. Je me sens à vrai dire, en défendant le convivialisme, dans la peau du gentleman – celui qui, selon Borgès, ne défend que des causes perdues d’avance.

Je conjecture aussi dans ce livre que nous sommes en quelque sorte revenus aux années 1920, c’est-à-dire à la veille de 1929 et de l’effondrement du monde. Si nous en sommes alors sortis et qu’un nouveau cycle a pu recommencer, c’est parce que nous n’avions pas à cette époque la capacité de détruire entièrement le monde. C’est aussi parce qu’un groupe d’hommes s’était donné pour mission de reconstruire le monde selon le principe de commune humanité impliquant l’égale dignité des hommes – soit l’inverse de la Shoah. C’est ce qu’on appelle l’Esprit de Philadelphie[3]. Il a permis au sortir de la Seconde Guerre mondiale la reconstruction complète d’un monde mené à sa ruine à cause du chaos économique, social, financier et moral provoqué par l’ultra-libéralisme d’avant-guerre, sur lequel le nazisme avait surgi. Toutes les institutions, sans lesquelles la vie des hommes tend à basculer en d’incessantes guerres, ont alors été reconstruites selon des recommandations procédant de ce solide principe. Il a aussi à plus long terme entraîné la chute du communisme stalinien, incapable sur les deux plans des libertés individuelles et du bien-être de rivaliser avec l’Etat-Providence occidental.

Dany-Robert Dufour, L'art de réduire les têtes

Thibault Isabel : Admettons tout de même qu’il nous reste un espoir… Quel monde souhaitez-vous mettre en place ?

Dany-Robert Dufour : A supposer qu’une fenêtre de reconstruction s’ouvre un jour prochain, nous (c’est-à-dire un petit groupe d’intellectuels) souhaiterions être à la hauteur de l’enjeu, comme ceux de 1945 l’ont été. Nous avons donc rédigé un Manifeste convivialiste qui affirme que le seul ordre social légitime universalisable est celui qui s’inspire des cinq principes suivants : commune planète, commune humanité, commune socialité, individuation et opposition maîtrisée et créatrice.

  • Le principe de commune planète signifie que nous partageons cette planète avec d’autres espèces vivantes. Notre place éminente parmi ces espèces nous donne d’autant moins le droit de les détruire que leur disparition entraînerait ipso facto notre disparition (or, 50% de ces espèces ont disparu au cours de ces trente dernières années du fait des activités humaines).
  • Le principe de commune humanité signifie que, par-delà les différences de couleur de peau, de nationalité, de langue, de culture, de religion, de richesse, de sexe ou d’orientation sexuelle, il n’y a qu’une seule humanité, qui doit être respectée en la personne de chacun de ses membres.
  • Le principe de commune socialité veut dire que les êtres humains sont des êtres sociaux qui ne peuvent s’épanouir que dans un cadre social commun (qui n’existe plus dès lors que 1% de la population mondiale possède autant que les 99% restant) et par la richesse de leurs rapports sociaux.
  • Le principe d’individuation soutient que la seule politique légitime est celle qui permet à chacun de déployer au mieux toutes les potentialités de son individualité singulière, en développant sa puissance d’être, de parler, de penser, de créer et d’agir sans nuire à celle des autres.
  • Le principe d’opposition maîtrisée et créatrice précise que, si chacun a vocation à manifester son individualité singulière, il est inéluctable que les humains en viennent à s’opposer. Il s’agit donc qu’ils puissent le faire, non par la guerre, mais par la mise en place d’un cadre politique qui rend ces rivalités non plus destructrices, mais fécondes.

A noter que quatre de ces cinq principes empruntent aux doctrines modernes issus des Lumières. Le principe de commune humanité, s’il récuse le communisme réel, reprend du communisme théorique ce qui peut l’être. Le principe de commune socialité vient d’un socialisme qui mise sur la richesse émancipatrice des rapports sociaux. Le principe d’individuation (sur quoi le communisme réel a tellement échoué qu’il a entrainé sa perte) procède de l’idéal anarchiste qui n’a jamais voulu que l’individu soit dissout dans une quelconque masse. Le principe d’opposition maîtrisée et créatrice s’inspire du libéralisme politique qui sous ses meilleurs aspects, a su construire des institutions démocratiques capables de veiller au respect de la pluralité des points de vue.

Il s’agit de corriger le communisme par l’anarchisme, l’anarchisme par le socialisme et ainsi de suite, tout en empêchant le libéralisme politique de se résorber en un libéralisme économique adepte de la pensée unique.

Poser ensemble ces quatre principes signifie en somme qu’il s’agit de corriger le communisme par l’anarchisme, l’anarchisme par le socialisme et ainsi de suite, tout en empêchant le libéralisme politique de se résorber en un libéralisme économique adepte de la pensée unique.

Quant au premier principe, celui de commune planète, plus récent, il vient de l’écologie politique. S’il s’impose aujourd’hui à tous les autres, c’est parce que le capitalisme néolibéral actuel, mené par une finance obsédée par l’accroissement sans limite de ses gains, est en train de détruire les bases mêmes de la vie sur terre.

Appliquer ces cinq principes, c’est encore possible. Reste la question de savoir si cela peut encore être réalisé à temps. De cela, je ne suis pas sûr.

Thibault Isabel : Pourquoi y a-t-il si peu d’espoir selon vous ?

Dany-Robert Dufour : Freud aurait probablement émis ici l’idée que la pulsion de mort qui habite notre espèce et qui vient de loin serait le principal obstacle. Je parle là de la notion que Freud n’a cessé de développer depuis qu’il avait vue ses effets à l’œuvre au cours de la Première Guerre mondiale. Mais c’est à un freudien du nom de Lévi-Strauss qu’il faut laisser la parole, puisqu’il évoque la forme actuelle de cette pulsion de mort. En 2005, à 96 ans, Lévi-Strauss parlait de la « disparition effrayante d’espèces animales et végétales » et il avançait que « l’homme est sans doute l’auteur [de ces disparitions], mais leurs effets se retournent contre lui. Il n’est aucun, peut-être, des grands drames contemporains qui ne trouve son origine directe ou indirecte dans la difficulté croissante de vivre ensemble, inconsciemment ressentie par une humanité en proie à l’explosion démographique et qui – tels ces vers de farine qui s’empoisonnent à distance dans le sac qui les enferme, bien avant que la nourriture commence à leur manquer – se mettrait à se haïr elle-même, parce qu’une prescience secrète l’avertit qu’elle devient trop nombreuse pour que chacun de ses membres puisse librement jouir de ces bien essentiels que sont l’espace libre, l’eau pure, l’air non pollué. » (Discours prononcé le 13 mai 2005 à l’occasion de la remise du prix international de Catalogne)

Ces propos laissent supposer que l’étrange aventure de ces grands singes néotènes, contraints pour survivre de sortir de la nature et d’inventer la culture, est en train de très mal tourner. Ce qui est aujourd’hui de toute part corroboré.

Dany-Robert Dufour peuple

Thibault Isabel : Le système néolibéral, tout aveugle qu’il soit, n’en est pas moins confronté au drame qui s’annonce. Le capitalisme a fait preuve au cours du XXe siècle d’une certaine plasticité. A-t-il les moyens de s’adapter une fois encore pour assurer sa propre survie à travers la survie de l’espèce ?

Dany-Robert Dufour : Je doute que ceux qui se prennent pour les maîtres, soit l’hyperclasse actuelle, les 1%, dotés d’une imagination féconde et de ressources immenses, acceptent ce destin fatal sans tenter d’y obvier. J’ai présenté ce qui pourrait être leur projet de sortie dans mon dernier livre, écrit sous le pseudonyme de Démosthène, Le Code Jupiter. Ce qui nous plonge dans l’horizon entrevu par le posthumanisme : celui où la Génétique, les Nanotechnologies, la Robotique (les GNR), ces trois révolutions technoscientifiques qui se chevauchent, mènent vers un dépassement de l’humaine condition. La révolution génétique est supposée permettre de reprogrammer notre propre biologie pour éradiquer la maladie, pour augmenter le potentiel humain et pour étendre radicalement la vie, voire supprimer la mort. La révolution des nanotechnologies débouche sur la possibilité de pouvoir manipuler la matière à l’échelle moléculaire et atomique. La révolution robotique escompte pouvoir créer une intelligence non biologique plus élevée que celle de l’homme. Ray Kurzweil, auteur de ce projet de sortie, dit de la « Singularité », et directeur de l’ingénierie chez Google, la première capitalisation boursière du monde (près de 600 milliards de dollars), prévoit aussi la possibilité de scanner le contenu du cerveau d’un homme afin de « capturer l’intégralité de la personnalité d’un individu, sa mémoire, ses talents et son histoire » et de les réimplanter sur d’autres supports.

A supposer que ce projet soit réalisable, il est clair qu’il n’y aura pas de places pour que tout le monde s’embarque sur le bateau de la Singularité. Les esclaves resteront à terre et verront le bateau s’éloigner.

A supposer que ce projet soit réalisable, il est clair qu’il n’y aura pas de places pour que tout le monde s’embarque sur le bateau de la Singularité. Les places seront infiniment chères et seuls les maîtres pourront y accéder. Les esclaves resteront à terre et verront le bateau s’éloigner.

Je laisse au lecteur le soin de réfléchir à la question de savoir si cette divergence dans l’humanité, hallucinée par les nazis ayant rêvés de devenir des surhommes sans toutefois en avoir les moyens, n’est pas en quelque sorte reprise et actualisée par la culture néolibérale, avec, objectivement, de meilleures chances de succès. Autrement dit, le néolibéralisme n’est-il pas en train de réussir là où le nazisme a échoué ?

 

Vous pouvez aussi visionner l’entretien que Dany-Robert Dufour avait accordé à PolonyTV.

 

[1] Jules Michelet, Le peuple, Hachette et Paulin, Paris, 1846, Publication numérique Gallica, BNF, p. 248.

[2] Aujourd’hui, selon l’ONG Oxfam, 1% de la population mondiale possède autant que les 99% restant.

[3] Je renvoie au livre d’Alain Supiot, L’Esprit de Philadelphie, la justice sociale face au marché total, Seuil, Paris, 2010. On peut trouver le texte de la déclaration de Philadelphie en annexe de cet ouvrage.

2 Commentaires

  1. Bonjour, analyse très intéressante à laquelle j’adhère en grande partie. Un point cependant mérite d’être approfondi. Puisque vous souhaitez que chaque communauté puisse former la base à partir de laquelle un monde commun pourra se reconstruire, il me semble important de considérer le niveau local (meso) comme le seul lieu capable de montrer que face à l’accélération mondialisée, de nouvelles solidarités peuvent se reconstruire.

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