Frédéric Dufoing: “Hommage à Mark Hollis”

Hollis Talk Talk

Mark Hollis s’est éteint le 25 février dernier à l’âge de 64 ans. D’abord chanteur-compositeur au sein du groupe de rock Talk Talk, il entame une carrière solo à partir de 1998, délaissant l’inspiration pop et new wave de ses débuts pour une musique plus expérimentale. Frédéric Dufoing lui rend hommage.


 

Il y a des musiques qui vous font exister l’âme, au cas où vous douteriez d’en avoir une, et qui donnent raison à Bergson quand il refusait de réduire la sensation à sa cause matérielle, postulant quelque chose d’autre, une sorte de kaléidoscope qui devait son apparition à la physique, certes, mais dont la constitution relevait à ses yeux de l’esprit. Car, enfin, on peut faire vibrer l’air tant qu’on veut, envoyer les influx électriques dans des gaines nerveuses, faire son milk-shake d’hormones et de neurotransmetteurs, griffonner des signes, des traces sur des lignes parallèles, cartographier, répertorier, mesurer et algorithmer tous les phénomènes quantiques, on ne réduira jamais les cascades lumineuses des Impressions de Coltrane à la cause qui les a produites, ni les paysages de feuillus, de mousses et de brumes transmuées en sauts gravitationnels de la Musique pour dix-huit musiciens de Reich, ni les chuchotements perdus de Curtis dans Passover ou la tonalité dépareillée, dérivée, carnavalesque de l’Exordium de Partch, ni jamais oh non jamais les chœurs chantant Emotion jusqu’à l’extinction du royaume divin.

Talk Talk

Mark Hollis, un chanteur qui fait vibrer les âmes.

Le compositeur Mark Hollis vient de mourir. Quoique sa musique m’accompagne depuis trente ans et me suivra jusqu’à ma propre tombe, je ne l’ai rencontré que durant un rêve étrange où je visitais en sa compagnie un manoir labyrinthique, rempli comme les pages de Gaston Lagaffe d’objets informes, d’instruments, de sculptures, de livres. Il ne disait rien, mais gardait ce petit sourire goguenard qu’on lui connut durant toute sa carrière de pop star des années 1980 avec le groupe Talk Talk. Je lui dois – outre l’envie de jouer de la basse, qui me vient aussi du travail de Peter Hook – une chanson qui m’a bouleversé, Life’s What You Make It, et qui est devenue pour moi ce qu’est l’hostie et le tabernacle et l’encens pour une messe orthodoxe. L’effet d’infusion qu’elle eut sur mon adolescence fut décisif pour l’éclosion de ma personnalité et de ma sensibilité.

Avec le temps, cet effet – jadis extrêmement dense, puissant, frôlant souvent la transe épileptique pour sombrer dans une fièvre froide mais sereine que j’ai bien du mal à décrire –, cet effet s’est certes émoussé, par la terrible loi de la valeur marginale ! Cependant, il n’a jamais disparu, si bien que j’ai écouté cette chanson non plus seulement comme une œuvre d’art mais comme une sorte de sermon ou de psalmodie liturgique, notamment à la naissance de chacun de mes fils. Et, parfois, il arrive que la madeleine chamanique m’habite à nouveau. La pesanteur de la batterie répétitive couplée à la congruence un peu grossière des lignes de basse et de piano, la transcendance des orgues, de la guitare étrangement sans échos et des chœurs volatils, me reprennent le souffle au plus profond des poumons.

Life’s What You Make It était un morceau de transition entre la musique électro-pop-rock des origines du groupe et ce que Hollis mit au point par la suite : une musique ni rock, ni jazz, ni folk, ni classique, ni ambiant, quelque chose d’infiniment personnel.

Life’s What You Make It était, comme le magnifique album  The Colour of Spring sur lequel il figurait, un morceau de transition, de mue, entre la musique électro-pop-rock des origines du groupe, voire par certains aspects post-punk, et ce que Hollis mit au point par la suite, accompagné du producteur Tim Friese Greene, avec trois albums : Spirit of Eden, Laughing Stock et Mark Hollis. Il élabora alors une musique inqualifiable, ni rock, ni jazz, ni folk, ni classique, ni ambiant, quelque chose d’infiniment et de rigoureusement personnel qui se désarticulait sur des improvisations et des mixages en post-production, jouait avec les silences, les sons d’atmosphère, les répétitions jamais monotones parce qu’emportées dans l’assomption continuelle des détails, les mélanges de timbres incongrus et multiples (piano, orgue hammond, bassons, harmonica, chœurs, guitare, batteries, percussions diverses…).

L’esprit de l’Eden.

Si The Colour of Spring restait fidèle à un format classique de chansons, avec refrains et couplets, il intégrait déjà des bizarreries en tous genres, comme des chœurs d’enfants, des constructions, des montages de rupture qui perturbaient les attentes pop, le confort structurel de la musique rock dont on sait en permanence les différentes possibilités, les différentes probabilités de suites mélodiques et harmoniques. La rupture est l’une des qualités de la musique post-punk. Ces bizarreries devinrent les principes et les axes de développement de la musique des trois autres albums : des mélodies et des harmonies simples mais riches de détails, des rythmiques interrompues, parfois sans instruments rythmiques (quoi de moins rock que l’abandon de la batterie et, déjà, du tempo de la grosse caisse), la voix rare et discrète de Hollis lui-même, des montées et des descentes irrégulières d’intensité et de densité sonores, et très peu de gimmicks de studio tels que les modifications de sons, d’effets, de delay, de reverb, etc. Cela amenait une sensation de sobriété et d’intimité très douce.

Il y a un morceau particulièrement réussi dans Spirit of Eden : I Believe in You. S’y mêlent des sons aigus mais doux de chœurs féminins, d’orgue et de je ne sais trop quoi d’autre, je l’avoue, qui forment le mot Spirit et Emotion, et qui m’arrachent inévitablement des larmes de sérénité, quelque chose de religieux que je n’ai jamais ressenti à aucun autre moment de ma vie. La fin du morceau se caractérise par l’allongement puis l’extinction de ces voix, de ces timbres indiscernables, renvoyant à cette durée qui, pour en revenir à Bergson, ne peut pas être un simple point sur la ligne du temps. Peut-être est-ce la mort ?

Frédéric Dufoing

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