Raphaël Juan: “Houellebecq, écrivain pour cadre déprimé”

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Houellebecq Sérotonine

L’actualité littéraire a été monopolisée par la parution de Sérotonine, le dernier roman en date de Michel Houellebecq. Raphaël Juan nous livre sa critique du livre et de son auteur.


 

Sérotonine, qui résonne comme un mélange étrange de taurine et de séropositivité, le grand succès littéraire du début de l’année 2019, condenserait toutes les caractéristiques de la littérature houellebecquienne. Par-delà ses qualités strictement littéraires, ce livre est un bon moyen pour appréhender le phénomène social qu’implique le houellebecquisme – Houellebecq se veut lui-même un auteur sociologique et moraliste par certains aspects. La littérature de Michel Houellebecq est en ce sens démiurgique et symptomatique.

Sérotonine Houellebecq

La nullité du quotidien.

Florent-Claude est le héros de Sérotonine, nom d’une molécule du bonheur contenue dans des cachets et titre du roman qui nous occupe. Florent-Claude est un ingénieur agronome désabusé, dépressif et complètement lassé par la comédie professionnelle : « La vie professionnelle est une pute bien plus considérable, et qui ne vous donne aucun plaisir » écrit-il, non sans raison.  Ingénieur agronome ayant exercé dans d’importantes entreprises, il décide à la suite d’une déception amoureuse  avec une Japonaise, atteinte de déviances sexuelles particulièrement avancées dont le narrateur ne nous épargne pas quelques fort peu ragoutants détails, de tout arrêter. L’héritage assez conséquent que lui ont laissé ses parents, un couple très uni et impénétrable qui lui a donné une enfance heureuse, mais qui ne l’a pas préparé à la dureté de la société des adultes, lui permet de donner libre cours à ses envies de fuite ; une fuite géographique qui nous promène dans l’Espagne du tourisme grossier que l’auteur affectionne – et là où il éprouve les dernières pulsions sexuelles auxquelles il raccroche son existence –, dans le Paris déshumanisé et fantomatique des buildings pour riches, dans les villages paumés de la France périphérique et agricole – celle des agriculteurs frustrés qui se flinguent, celle où vont se réfugier les pervers pour passer inaperçus –, et également une fuite existentielle vers un passé dans lequel il trace le sillon de ses amours qui sont le cœur en disgrâce d’une vie en plein effondrement. Le récit est marqué par l’acuité et la lucidité de Michel Houellebecq que l’on connait bien pour décrire la nullité et la drôlerie du quotidien.

Ce texte est très ancré dans son époque, dont il met en lumière les bizarreries, dont il dévoile aussi la fausse innocence des petits vices.

Evidemment, ce texte est très ancré dans son époque, dont il met en lumière les bizarreries, dont il dévoile aussi la fausse innocence des petits vices et ce qui façonne le grand mouvement de la dépression globale. Le road-trip introspectif qui suit un arrêt brutal d’activité est une tentation que de nombreux cadres éprouvent, bien qu’ils ne concrétisent que rarement ce désir, pris dans la fumée des habitudes et le confort de la réputation. Les soins palliatifs de ce mal de vivre et de ce désarroi existentiel – yogas, psychologies, alcools, médicaments, sexualité obsédante ou déviante, investissement déçu en l’amour, retour sur soi, etc. – sont ici des impasses autant que des obligations. Le contrepied féroce des modes stupides et surtout abrutissantes du développement personnel, simulacres guimauve des doctrines orientales, et du triomphe des « progrès » pharmaceutiques a le mérite d’être clairement assumé, et est salutaire.

Les failles du roman ?

Plusieurs malaises, fruits des lourdes ambiguïtés morales de l’auteur, subsistent toutefois dans le houellebecquisme et dans Sérotonine.  Le premier vient du fait que Michel Houellebecq joue un jeu habile de provocation bien dosée, complaisante, « communicationnelle », et sans doute trop pensée en amont avec son éditeur. Cela nuit à la franchise du texte et à son universalité, rend sa brutalité un peu visqueuse, parfois artificielle et l’empêche de sortir réellement des conventions. Le second malaise prend sa source dans l’axiome de la dépression globale, évidemment vrai par certains égards et sans aucun doute incarné par l’auteur, mais faux dans son fatalisme consentant. Houellebecq se démène encore une fois pour nous montrer que la haine de soi et le mépris des autres, teinté d’humour fin, de nonchalance, de croyance en l’amour rédempteur et christique qui peine à convaincre, sont une supériorité d’esprit et presque la voie pour un éveil de type bouddhiste moderne ou la méthode pas trop faiblarde pour chevaucher le tigre. On peut douter sérieusement du caractère fatal de la dépression globale et encore plus des méthodes houellebecquienne pour nager dans ce grand bain de boue. « Quand la merde déborde, c’est encore de la merde », disait Léo Ferré.

Michel Houellebecq

Ecrivain cherche lecteur paumé.

Enfin, on peut s’interroger sur le battage médiatique ahurissant et sur le succès public phénoménal de cet ouvrage, de bonne facture certes, intéressant et intrigant par certains aspects, mais loin d’être une œuvre d’art majeure. Marc-Edouard Nabe, dans Le Vingt-septième livre, fait du succès de Michel Houellebecq, qui fut son voisin à Paris plusieurs années, le miroir de son propre échec et des choix pris par la société française : jazz, amour des femmes, passion pour l’islam, jouissance, provocation destructrice, culture baroque, humour Hara-Kiri, foi en l’art d’un côté / rock, humour pince-sans-rire, obsession sexuelle impuissante, haine de l’islam, dépression, provocation bankable, nihilisme de l’autre. Comment expliquer un tel succès sinon par ce choix inconscient ? À vrai dire le mystère demeure et l’hypothèse de Marc-Edouard Nabe semble se tenir si l’on s’arrête au strict contenu littéraire, pas mauvais certes, mais pas exceptionnel non plus.

Michel Houellebecq semble convenir à un public plutôt cultivé et aisé qui, entre rage et monotonie, se reconnaît dans la médiocrité, le vide et la souffrance décrite.

Ne s’adressant pas aux dames âgées comme Danielle Steel, ou aux amateurs d’histoires stéréotypées comme Marc Lévy, Michel Houellebecq semble convenir à un public plutôt cultivé et aisé qui, entre rage et monotonie, se reconnaît dans la médiocrité, le vide et la souffrance décrite. Michel Houellebecq, en écrivant, donne de la sérotonine à ce petit monde, il donne l’effet d’une hormone synthétisée du bonheur qui leur permet de se sentir mieux le temps d’une lecture, de voir que leur existence pauvre, insensée, méprisante et fatigante est si bien métamorphosée en succès lucide par cet auteur démiurgique et symptomatique, et qu’ils participent à une connaissance collective par les gouffres. « Et c’est ainsi que, si l’on veut aller jusqu’à la réalité de l’ordre le plus profond, on peut dire en toute rigueur que la fin d’un monde n’est jamais et ne peut jamais être autre chose que la fin d’une illusion », écrivait René Guénon en conclusion de son maître ouvrage, Le règne de la quantité et les signes des temps. Michel Houellebecq offre diaboliquement la sérotonine au monde qui doit mourir.

Raphaël Juan

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