Michel Maffesoli: “Les bien-pensants et leurs dogmes”

    Les bien-pensants Maffesoli

    Michel Maffesoli publie le 11 mars La force de l’imaginaire. Contre les bien-pensants, aux éditions Liber, et nous livre quelques bonnes feuilles de son ouvrage. Il croise le fer avec ceux qui, sous prétexte de rationalisme, et imbus de leur savoir, restent aveugles aux mutations en cours de la société. Un fossé abyssal s’est creusé entre les « sachants » et les « gueux », entre la sphère d’une fausse élite hors-sol et celle du quotidien – fossé où s’abreuve une morgue d’une profonde intolérance. L’heure est venue de renouer avec le vrai sens du débat – la disputatio –, qui avait présidé à la naissance du monde universitaire… il y a fort longtemps !


     

    La bien-pensance est cette rouille de l’esprit qui, lentement, mais sûrement détruit tout discernement. Voilà qui aboutit à ces verbalismes ronronnants, communs à ces grognons avancés en âge se cachant derrière quelques adolescents attardés n’arrivant pas à s’émanciper de leur puberté intellectuelle. Mais est-ce un paradoxe que de dire que ces jeunes vieux en leur puérilité sénile illustrent, à merveille, la postmodernité ? Pas forcément. J’ai, en effet, souvent indiqué que celle-ci, en son moment naissant, s’exprimait pour le meilleur et pour le pire. Le pire, ce sont les parodies et autres billevesées que l’on trouve, à loisir, chez les plagiaires, les scientistes mimant l’authentique science et les militants confondant le « savant » et le « politique ». Chacun d’eux rationalisant en d’ennuyeuses parénèses ou de pédantes exhortations ce ludique qu’est, on ne peut plus, l’esprit de notre temps.

    Les bien-pensants Maffesoli

    Ce qu’est un vrai débat d’idées.

    La polémique n’est pas toujours bonne conseillère. Mais son piment n’est pas inutile pour donner quelque saveur à ces plats fort peu ragoûtants que l’on confectionne trop souvent dans les insipides arrière-cuisines universitaires. Elle est même parfois fort utile quand elle s’emploie à redynamiser un débat intellectuel languissant ou par trop conformiste. Débat et non critique ad hominem, ainsi que le réclamait Karl Marx lorsqu’il voulait invalider un de ses ennemis. Et il est fréquent dans la décadence contemporaine que certains continuent d’une manière adolescente à se poser en s’opposant. D’où les médisances, les calomnies, les à-peu-près, en bref l’agressivité de plus en plus répandue dans ces garderies d’enfants que sont devenues nos pauvres universités. En reprenant la suggestive expression de Verlaine, les voilà bien ces « grands barbares blancs », dont l’obsessive présence exprime, fort simplement, leur obsession marchande.

    La polémique donc, afin de mener, au mieux possible, le « combat » des idées. Et ce non pas par des coups fourrés plus ou moins perfides. Mais face à face. Sans fausse honte ni inutile prétention. Ce qui n’exclut pas la bienveillance vis-à-vis de ceux que l’on combat.

    La polémique donc, afin de mener, au mieux possible, le « combat » des idées. Et ce non pas par des coups fourrés plus ou moins perfides. Mais face à face. Sans fausse honte ni inutile prétention. Ce qui n’exclut pas la bienveillance vis-à-vis de ceux que l’on combat. N’est-ce point justement une telle attitude, tout en nuances, qui présida aux douzième et treizième siècles à la naissance de l’université, faisant de la Sorbonne, pour reprendre des qualificatifs d’Albert le Grand, la civitas philosophorum, Paris étant, de ce point de vue, considérée comme omnium studiorum nobilissima civitas ? Noble cité, justement, où fleurissait la disputatio. La dispute sans acrimonie, mais avec vigueur. C’est, comme le rappelle Ernest Renan, « la rude école de dispute, où l’esprit européen s’est engagé depuis Abélard ».

    C’est ce combat qu’il convient de poursuivre. Et ce, sempiternellement, contre la morgue dogmatique des tenants du savoir établi. Car, on ne le redira jamais assez, multa renascentur quae jam cecidere, beaucoup renaîtront qui déjà ne sont plus. Eternel retour des choses. Le dogmatisme, l’inquisition, l’intolérance, sans oublier leurs sectateurs, voilà qui ne manque pas de renaître ! Voilà pourquoi il convient de remettre en question nos évidences théoriques. De toute façon, empiriquement, ces évidences sont appelées à disparaître dans le tourbillon du questionnement existentiel.

    Les bien-pensants Maffesoli
    La photographie de Michel Maffesoli est l’oeuvre de Michaël Dandrieux.

    Le sens de la crise.

    C’est d’ailleurs cela, en son sens plénier, la crise. Tout simplement une civilisation agonisante, ne survivant que dans des institutions quelque peu sclérosées (ainsi l’enseignement supérieur), ayant oublié ce qui était leur virtus initiale : la rude et sereine disputatio dont il a été question. L’esprit libre traquera inlassablement dans cette agonie les sottises et divers lieux communs se cachant sous le simulacre scientiste ou sous l’enflure politique. Mais si les notaires du savoir et autres divers eunuques de la pensée restent obnubilés par leurs certitudes d’un autre âge, par exemple une philosophie des Lumières, lumières devenues quelque peu clignotantes, ou les théories de l’émancipation, bien datées, c’est ailleurs qu’il faut rechercher la vivacité de la pensée. L’institution ronronne et ronchonne. Pour reprendre une formule de Rousseau qui sur ce sujet en savait un bout, « tout n’est ici que babil, jargon, propos sans conséquence ». Incapable donc de repérer et de comprendre les heureuses dispositions naturelles étant le fondement, les fondations de cet « être ensemble » dont on n’a pas fini d’épuiser la mystérieuse vitalité.

    Pour l’appréhender, il faut accepter cette idée d’une grande banalité, mais dont on n’a pas épuisé toutes les conséquences : les époques se succèdent. Impermanence nous obligeant à ajuster nos mots, nos théories à la renaissance en cours. N’est-ce point ainsi que la mort et la vie s’engendrent mutuellement ? Et éternellement ? Ecoutons donc cette bonne « théoricienne » que fut Marlene Dietrich jazzant : Another spring, another love, another smile !

    Les bien-pensants Maffesoli

    L’impératif atmosphérique du temps.

    Il convient de savoir dire ce printemps, cet amour, ce sourire. Dire le moins mal possible l’écoulement des saisons et, comme le rappelle Héraclite, le panta rei, tout coule, propre au flux vital. Voilà qui permettra de saisir cet « habitus » qui, selon Thomas d’Aquin, permet d’appréhender les « premiers principes pratiques » sur lesquels repose toute vie en société. Une sorte de raison pratique alliant les sens et l’intellect, le corps et l’esprit. En bref, le holisme qu’est toute existence. Voilà une atmosphère mentale, ou ce qu’Ortega y Gasset appelle un « impératif atmosphérique ». C’est-à-dire un climat déterminant nos manières d’être. Détermination qui, tout en nous limitant, on est d’un lieu et d’un moment donné, permet de saisir l’Etre et donc de comprendre l’étant. Face à un changement climatique d’importance, j’entends le changement en cours dans l’esprit du temps, il faut avoir le courage de dire et de redire que les « grands discours de référence » ayant caractérisé le modernisme ont fait leur temps. Et rares sont ceux qui abordent avec lucidité l’époque postmoderne en gestation. Même des esprits tentant d’échapper à la bien-pensance dominante parlant de cette postmodernité le font avec d’évidentes réticences. Preuve s’il en est du déphasage généralisé d’une intelligentsia en perdition. Pour le dire avec la délicatesse de Louis-Ferdinand Céline, tous ne sont pas des « rabâcheurs d’étronimes sottises ». Voilà qui est bien vu.

    On l’a compris, le penser authentique nécessite un effort. Effort n’étant obtenu que lorsqu’on pressent de l’humilité à l’origine du savoir. Je veux dire par là que l’on ne peut plus se contenter de l’arrogance surplombante de celui qui sait.

    Et des étrons, il y en a, plus ou moins déguisés en concepts ! Mais, loin des miasmes, certains savent, l’esprit libre et vacant, s’adonner à la compréhension de l’ordre des choses. Certains. Car c’est bien connu, on n’écrit que pour un certain nombre d’initiés. D’antique mémoire, en effet, la connaissance, juste et parfaite, n’est faite que pour une élite. L’enseignement n’était donné que pour quelques fraternités secrètes, constituant cette catena aurea, cette chaîne d’or, qui d’âge en âge transmettait la quintessence du savoir. Selon Rabelais, auteur ésotérique s’il en est, celle-ci ne s’obtenait qu’au bout d’un long et ardu voyage initiatique. D’où, au-delà ou en deçà des concepts formatés comme des petites crottes, la nécessité de proposer un tel voyage, avec prudence et discernement. Et ce, pour des esprits exigeants. Exigeants, c’est-à-dire sévères. Et donc capables, au travers des notions, des métaphores et autres allégories de rompre l’os des mots pour en « sucer la substantifique moelle ». Ce qui, selon Gargantua, permet d’accéder à ce qui est essentiel, profond et, donc, très souvent invisible pour notre habituel rationalisme à courte vue et toujours unilatéral. On l’a compris, le penser authentique nécessite un effort. Effort n’étant obtenu que lorsqu’on pressent de l’humilité à l’origine du savoir. Je veux dire par là que l’on ne peut plus se contenter de l’arrogance surplombante de celui qui sait. Du « sachant », comme il est habituel de dire. Peut-on rappeler que la « paranoïa », en son sens étymologique, désigne, justement, ce savoir venu d’en haut. La Lumière tombant verticalement, sur le pauvre peuple qui lui est assujetti. Toutes les avant-gardes, politiques, théoriques, littéraires, trouvent leur assise sur un tel présupposé ; la plupart du temps inconscient.

    Les bien-pensants Maffesoli

    L’humble prudence du chercheur.

    Humilité qui, cyberculture aidant, se contente d’accompagner. Elle est « métanoïaque ». C’est-à-dire qu’elle « pense avec » ceux auxquels elle s’adresse. Dans le premier cas, il y a le pouvoir de l’expert qui, prétentieusement, impose son savoir, sa science, son dogme. Dans le second cas, c’est l’autorité magistrale qui est en œuvre. Autorité faisant croître ceux qui y consentent. Humilité allant de pair avec la prudence. Celle-ci faisant dire à Descartes, au moment où il faisait ses plus audacieux désaccords, larvato prodeo, je m’avance masqué. Seuls ceux capables de la liberté d’esprit sont à même de soulever le masque en question. Seuls ils sont à même de comprendre que c’est au sein des mots exigeants que l’on trouve accès aux choses. Etant entendu que ces « mots » ne doivent en rien être hypostasiés. Ce ne sont que des mots clefs permettant d’accéder à la parole vive. La parole cimentant les fondements de toute vie en société. Mots clefs que l’on doit saisir, au sens plénier de l’expression ; sine clavis (sans la clef), rappelait la philosophie médiévale, il est impossible de comprendre ce dont il est question : quintessence ou « substantifique moelle ». Discernement s’opposant à la paranoïa conceptuelle, reconnaissance des premiers principes pratiques dont l’habitus est l’expression, humilité par rapport aux faits, voilà bien le fondement de ce que j’ai toujours nommé le « penser authentique ». En d’autres termes : respect des us et coutumes propres à la tradition ou à la sagesse populaire. Attitude apophatique s’il en est, c’est-à-dire ne parler de ce qui est essentiel que par « évitement ». Approche caressante, concrète prenant au sérieux l’expérience communautaire, et par là relativisant les mots la décrivant. Approche phénoménologique s’il en est. C’est-à-dire démarche attentive aux phénomènes en leur vivace concrétude.

    On trouve les racines d’un tel discernement chez saint Thomas d’Aquin, qui a toujours rappelé, judicieusement, la misère des mots, inopia vocabulorum. C’est munis d’un tel viatique que nous serons à même de saisir, et pour certains de comprendre, la mutation en cours dans la postmodernité.

    Modernité : Subjectivisme, Rationalisme, Progressisme

    Postmodernité : Tribalisme, Emotionalisme, Traditionalisme

    Ce qui a pour conséquences :

    Modernité :  Égalitarisme, Centralisme, Universalisme

    Postmodernité : Complémentarisme, Localisme, Particularisme

    Michel Maffesoli

     

    L’illustration de cet article, qui avait déjà servi à illustrer le numéro sur “La barbarie” des Cahiers européens de l’imaginaire, est l’oeuvre de Hélène Builly.

    Laisser un commentaire