Frédéric Dufoing: “Propagande et société de surveillance”

    Société de surveillance

    Sommes-nous libres ? C’est la question qu’on en vient à se poser après avoir lu un certain nombre d’ouvrages parus récemment. Le monde libéral n’est pas moins avare de propagande que n’importe quel autre régime supposé plus autoritaire : cette thèse est développée par David Colon dans son ouvrage Propagande. La manipulation de masse dans le monde contemporain (Belin). On constate aussi que les nouvelles techniques de police parviennent de plus en plus efficacement à juguler les velléités de révolte sociale, souvent par l’usage dissuasif de la violence, comme l’a montré cette fois Mathieu Rigouste dans La domination policière (La Fabrique). Que ce soit en France ou à l’étranger, il en découle un tassement des mouvements de contestation populaire. Enfin, Grégoire Chamayou a publié un essai original et stimulant intitulé Théorie du drone (La Fabrique), dans lequel il suggère que ces petits engins volants très mobiles et discrets ouvrent la voie à un contrôle sécuritaire presque absolu de la société, qui deviendra bientôt un lieu hyper-surveillé de transparence totale. Petit tour d’horizon des livres à se procurer de toute urgence pour mieux penser l’époque, sous la plume de Frédéric Dufoing.


     

    Propagande.

    Tandis que la couverture de l’ouvrage montre assez curieusement un visage de guerrier mussolinesque – donc une iconographie à vocation totalitaire –, David Colon, professeur d’histoire à Science po, ouvre Propagande. La Manipulation de masse dans le monde contemporain, sur le fait, déjà souligné par Jacques Ellul, que la propagande est d’abord et surtout un phénomène consubstantiel à la démocratie. C’est d’ailleurs l’un des grands intérêts de cet ouvrage, lequel est à la fois une histoire de la propagande, une synthèse de ses objectifs et un répertoire de ses techniques et de ses théories – le tout truffé d’exemples connus et moins connus, mais toujours délectables, et de personnages de coulisses, souvent particulièrement nuisibles, comme Edward Bernays, l’homme qui fit fumer les femmes sous prétexte d’émancipation…

    Propagande Colon

    Colon a choisi de ne pas s’en tenir à une chronologie stricte, mais de l’articuler à des thématiques, généralement des domaines d’action, des objectifs ou des méthodes, ce qui permet de montrer la continuité, le développement ou l’obsolescence relative des techniques de propagande, mais aussi de souligner l’importance des technologies et de leurs combinaisons, ainsi que le contexte intellectuel qui permet l’élaboration et l’application de ces techniques. L’auteur n’est avare ni de références, ni d’explications, piochant aussi bien dans la psychologie sociale et cognitive que dans les neurosciences, la sociologie et la médiologie, voire dans la rhétorique et l’argumentation. Il fait par exemple le lien entre certaines pratiques de propagande et l’existence de mieux en mieux connue des biais cognitifs et de comportements de l’esprit humain. Ainsi, l’être humain reste dramatiquement prisonnier de son besoin d’être valorisé (d’avoir une bonne image de lui-même, généralement médiée par autrui), d’être cohérent (dans ses valeurs et son comportement comme dans le temps), d’être inscrit dans un groupe qui lui donne une part essentielle de son identité, de la nécessité cognitive et pragmatique de simplifier les situations, de les standardiser (ce qui amène les stéréotypes), d’économiser ses efforts en recherchant des raccourcis (dans la preuve sociale ou le conformisme) et des quasi-automatismes cognitifs (les biais, comme par exemple celui d’exposition, lequel pousse à ne chercher que les informations  allant dans le sens de ce que l’on croit). Tout cela tord ou efface carrément des pans entiers de la réalité, et font dès lors porter des jugements faux sur le réel. L’individu est par conséquent une proie facile pour les organisations privées ou publiques qui cherchent à lui faire adopter un point de vue particulier, voire un certain comportement. D’autant que la connaissance matérielle et fonctionnelle de l’esprit humain est devenue de plus en plus précise et que, informatique, supercalculateurs et réseaux sociaux aidant, elle se double désormais de mécanismes automatisés de récolte d’informations, donc de classement, de catégorisation, de prévision et d’évaluation fiables des personnalités et des comportements.

    Si le rire peut être un instrument de résistance ou de résilience, il peut aussi être un instrument de conformisme particulièrement efficace, comme on le voit dans la publicité.

    Certes, Colon ne peut ni tout traiter, ni tout creuser, et l’on peut regretter qu’il n’ait pas davantage insisté sur les théories de l’engagement, qu’il soit passé un peu vite sur les jeux vidéo, qu’il n’ait pas plus systématiquement passé en revue les principaux biais cognitifs et leur utilisation (même s’il mentionne les plus courants) ou, et c’est là le seul vrai reproche que l’on puisse faire à sa démarche, qu’il n’ait pas parlé du rire et de l’usage des diverses formes d’humour, car si le rire peut être un instrument de résistance ou de résilience, il peut aussi être un instrument de conformisme particulièrement efficace, comme on le voit dans la publicité. Autre aspect trop peu travaillé : l’argumentation. Outre les attaques ad hominem, le point Godwin ou l’argument d’autorité abusif, il eut été intéressant d’évoquer quelques sophismes classiques et de les mettre en regard avec les biais cognitifs.

    Quoi qu’il en soit, on trouvera dans l’ouvrage de magnifiques précédents à comparer à des situations actuelles, et des outils très efficaces pour comprendre, par exemple, pourquoi un ministre de l’Intérieur continue, au mépris de toutes les preuves et de toutes les indications de bon sens, à nier les violences policières, et des membres du gouvernement à qualifier des passages à tabac ou des mutilations avec les termes euphémisants d’« accidents » ou  d’« excès », alors que les enquêtes sociologiques sur les techniques policières et la répétition des faits tendent à montrer que ces actions sont décidément structurelles. On comprendra aussi comment un président truque les questions d’une consultation par des artifices de langage ou comment il arrive à dire qu’un poison cancérigène n’en est pas un ; comment des émissions télévisées font passer un discours littéralement monocorde pour du pluralisme et comment les jeux d’étiquetage politique discréditent systématiquement les discours alternatifs ; comment, face à une catastrophe climatique d’ampleur inégalée on arrive à faire croire que les actions de tri individuel vont sauver à la fois la banquise et la société industrielle ; etc.

    On notera enfin que la bibliographie, très riche, est à la hauteur des ambitions du livre, quoique l’on puisse déplorer que les notes se retrouvent non pas en bas de page, mais à la fin, ce qui facilite sans doute la lecture, mais beaucoup moins le travail de curiosité et d’annotation de celui qui veut compléter ou approfondir le sujet.

    Un livre essentiel, parce que tout y est – même les indications pour trouver ce qui n’y est pas !

    David Colon, Propagande. La Manipulation de masse dans le monde contemporain, Belin, 2019, 430 pages.

    Société de surveillance

    La domination policière et Mater la meute.

    Mathieu Rigouste est sociologue, spécialisé dans les questions de sécurité ; il a aussi habité pendant trente ans l’une de ces « banlieues » françaises dont on nous rabâche les oreilles à longueur de journaux télévisés, pour nous les décrire comme des zones de « non-droit », caractérisées par l’absence de « lois républicaines ». Fort de son expérience personnelle, des enquêtes de terrain et des études qu’il a menées sur le sujet, Rigouste atteste que ces banlieues sont effectivement des zones de non-droit, mais pas dans le sens où les médias l’entendent…

    Disons-le d’entrée de jeu : ce que décrit et démontre l’auteur de La domination policière suscite chez le lecteur attaché aux structures les plus fondamentales de la démocratie un vrai sentiment de panique. Pour le dire en une phrase : rien, absolument rien de ce qui arrive aux gilets jaunes ne traduit un accident, un excès, un abus, une erreur, un débordement, une perte de contrôle ou un manque de compétence des forces de police. Les violences policières auxquelles on a assisté lors de l’hiver 2018-12019 en France sont structurelles, pas conjoncturelles ; les méthodes, les techniques, les armes, les stratégies utilisées, notamment par la BAC, ces escadrons anti-criminalité aux allures de milices patronales ou fascistes des années 1920, qui ont les fameuses banlieues en charge, ne sont absolument pas inédites. Elles trouvent leurs racines intellectuelles et institutionnelles dans la police coloniale (notamment en Algérie française) et ont mis au point et parfait leurs techniques, leur férocité ainsi que leur mépris hautain de la loi, de l’Etat de droit, dans ces fameuses banlieues, là où l’on trouve tout ceux dont la majorité se fiche éperdument : les pauvres, les immigrés, les descendants d’immigrés – ceux que Rigouste appelle fort justement les damnés intérieurs. On pourrait ajouter – en déplorant que Rigouste ne travaille pas cet aspect, qui mériterait sans doute une étude spécifique – qu’à l’extérieur du territoire national, c’est dans les zones de guerre de basse intensité (comme au Kosovo ou en Palestine occupée) que les agences de police ont testé ou repris une grande partie des techniques qui sont désormais les leurs.

    La domination policière Rigouste

    L’intégration et le développement de ces techniques ne prend sens que dans une logique libérale où il faut justifier les coûts par les résultats : les services de police ont pour objectif opérationnel de maintenir, voire, bien souvent, de créer des tensions afin de pouvoir justifier des actions et ainsi prouver leur rendement. Maintenir l’ordre consiste dès lors à créer un désordre contrôlé. Cette logique exclut nécessairement la proportionnalité ou, plutôt, s’en passe, puisqu’une action brutale suscite une réaction brutale qui, opportunément, justifie l’action de départ. Aussi, plus besoin de se demander pourquoi, en 2005, deux gamins furent si terrifiés d’être attrapés par la police qu’ils finirent par se faire électrocuter dans un transformateur électrique à Clichy-sous-bois… Rigouste donne un exemple frappant du régime de terreur que fait régner la BAC dans les banlieues : « Des habitants du quartier de la Reynerie à Toulouse racontent, en 2012, comment, depuis des années, sans interruptions, les équipes de la BAC qui officient l’été dans la rue de Kiev allument chaque jour de la semaine leurs sirènes entre 4h et 5h du matin, sans aucune autre raison que de signifier leur présence. Elles font des allers-retours dans cette rue qui fait caisse de résonance et réveillent ainsi chaque nuit plus de 2000 logements (…). » Où l’on comprend un peu mieux la raison du caillassage des voitures de police… De fait, le chapitre consacré à la BAC est particulièrement intéressant. Bénéficiant de l’accumulation des lois permettant l’arbitraire policier (par exemple, sur les contrôles d’identité, que dénonçait Coluche en son temps) et les arrestations préventives, la BAC utilise des techniques d’étranglement et de contention physique interdites, des armes comme les fameux flash-ball, des techniques d’encerclement et de harcèlement destinées à provoquer la violence, et se passe du contrôle du pouvoir judiciaire, de surcroît honteusement complaisant après les faits. Elle est la manifestation la plus sordide de la déchéance des principes démocratiques.

    Ceci est d’autant plus inquiétant que, comme le montre la sociologue canadienne Lesley J. Wood dans son livre basé sur la théorie de Bourdieu, extrêmement bien documenté, descriptif, et à vrai dire presque clinique, Mater la meute, il s’agit bien d’une tendance générale des agences de police, qui est en train de s’inscrire dans leur culture. Wood, qui étudie plus spécifiquement la répression des manifestations et des mouvements sociaux altermondialistes en Amérique du nord, souligne dans son ouvrage les liens grandissant entre la police et les entreprises privées de sécurité (vendant du matériel aussi bien que des expertises) ainsi que les voies internationales de diffusion des innovations qui, mêlée à cette logique de rendement évoquée plus haut, amène une véritable militarisation de la police, d’autant plus marquée que les agences de police sont en concurrence avec d’autres institutions de sécurité et que, pour défendre leur budget, il faut justifier la dépense. Rigouste, qui écrit une postface dans l’annexe de l’ouvrage, précise que le transfert de matériels militaires à la police, devenu systématique avec des effets très spectaculaire au sein des SWAT américains, mène nécessairement l’usage militaire à sa normalisation et à son extension à d’autres domaines que la lutte contre la criminalité organisée autour du trafic de drogue. Ces SWAT, affirme Rigouste, sont par bien des aspects les équivalents américains de la BAC.

    Lesley Wood

    Pour Wood, le registre et la densité des interventions policières se sont étendus depuis les années 1990, avec notamment des techniques d’enclos pour manifestants, qui les enferment littéralement dans des zones où ils sont à la fois hors de portée des lieux de pouvoir et impuissants, livrés à l’intervention policière (là où jadis des parcours étaient négociés et encadrés pour juguler les foules) tout autant qu’à la mise en scène médiatique. Les interventions policières transitent aussi par des descentes et des arrestations préventives (sous des prétextes souvent futiles) ; par des contrôles destinés à limiter l’accès aux lieux de manifestation ; et par l’usage de poivre, de gaz lacrymogènes, de grenades incapacitantes et d’armes projetant des balles en caoutchouc. Le rôle des services de renseignement s’est lui aussi renforcé, ce qui témoigne d’un présupposé policier considérant une manifestation comme un acte criminel, en particulier si les organisateurs ont refusé de négocier avec les autorités, notamment la question de l’enclos ! Autrement dit, ce ne sont clairement pas les débordements ou les exactions éventuelles des manifestants que l’on veut éviter, mais la manifestation elle-même. C’est aussi du reste ce qu’indiquent divers rapports et témoignages de responsables de la sécurité, ou encore la manière dont les manifestants sont présentés lors de jeux de rôles durant les entrainements policiers : les protestataires n’ont aucune légitimité, voire aucune raison de perturber l’ordre social établi, dont la police est le garant.

    On retiendra de ces deux ouvrages qu’une réflexion en profondeur sur la démocratie ne pourra faire l’impasse sur une remise en cause de la fonction, des objectifs et des méthodes de la police, ainsi que de son mode de financement et de ses liens – à très haut niveau – avec des entreprises privées.

    Mathieu Rigouste, La domination policière, La Fabrique, 2012, 260 pages.

    Lesley J. Wood, Mater la meute, Luxe, 2015, 314 pages.

    Théorie du drone

    Théorie du drone.

    Théorie du drone est un des livres les plus importants de ces dix dernières années. Grégoire Chamayou y articule, comme à son habitude, une très grande rigueur dans son analyse argumentaire et dans sa recherche documentaire. C’est avec une méticulosité impitoyable et presque jubilatoire qu’il autopsie notre société en tirant sur ses tripes comme Thésée sur le fil d’Ariane.

    Le drone est un objet de haute technologie particulièrement intéressant et significatif, quel que soit le point de vue par lequel on l’aborde : technique, juridique, éthique, politique et militaire. Il brouille les catégories qui structuraient ces différents champs d’action humaine et offre de fait des opportunités très inquiétantes au pouvoir, tout à la fois de densification (il devient plus méthodique et efficace), d’expansion (il couvre de plus en plus de domaines d’activités, de zones géographiques et dans un temps continu) et de concentration (il est détenu par un groupe de plus en plus restreint de personnes et d’institutions). Le drone est l’arme des guerres qui ne finissent ni ne commencent jamais, qui ne se reconnaissent pas comme telles, et qui ne sont sans doute même plus des guerres au sens propre, puisque les civils ne se distinguent plus des militaires et que l’usage du drone a nécessairement pour conséquence que les ennemis n’ont plus de militaires à combattre, et donc se reportent sur des civils. Le drone permet de bouleverser la perception de l’action meurtrière, d’altérer le sens des responsabilités, du point de vue psychologique comme du point de vue juridique ; il brise les principes éthiques qui présidaient à la distinction entre un assassinat et un combat, soumet le politique à la logique policière, détruit la logique même du rule of law en écartant des pans entiers de l’action armée de la gestion et du contrôle démocratique.

    Théorie du drone Chamayou

    Surtout, le drone est la représentation parfaite de la mauvaise foi qui a gagné tous les discours politiques depuis plus de trente ans ; Chamayou donne quelques exemples ahurissants de cette mauvaise foi, dont on pourrait rire si elle ne contribuait pas à construire cet ordre politique décidément totalitaire qui commence à émerger.

    Car le drone, arme et outil de mise en ordre colonial, testé et approuvé en périphérie, est en train de trouver sa place au centre de la société. Les usages policiers et administratifs de cette machine se multiplient à l’insu de tous, et l’on peut se demander à quoi cette situation aboutira quand le drone n’aura même plus vraiment besoin de pilotes et que les nanotechnologies seront venues parfaire l’engin, pour le rendre encore plus imperceptible. La série Black Mirror imaginait des drones allant polliniser les fleurs le jour où il n’y aura plus d’abeilles ; on pourrait, à plus court terme, les imaginer aux mains d’un ministre de l’Intérieur tirant des boules de caoutchouc ou lâchant du gaz sur les manifestants… S’il faut faire un reproche au livre de Chamayou, c’est peut-être précisément de ne pas avoir abordé plus avant cette utilisation « civile » et hautement liberticide des drones hors des situations de guerre. Mais parions que ce n’est que partie remise.

    Grégoire Chamayou, Théorie du drone, La Fabrique, 2013, 363 pages.

    Frédéric Dufoing

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