Entretien: Renaud Vignes “L’individualisme néolibéral”

Individualisme néolibéral

La société de consommation néolibérale a refaçonné l’homme occidental, et refaçonnera bientôt les individus partout sur la planète. Le souci du collectif n’a plus guère de sens dans un monde atomisé, où règne le chacun pour soi. C’est le constat dressé par Renaud Vignes, économiste, maître de conférences à l’IUT d’Aix-en-Provence, qui pointe du doigt l’émergence d’une nouvelle idéologie, fondée sur le festivisme permanent et l’arrachement à tous les enracinements locaux. Renaud Vignes vient de publier un livre intitulé L’impasse. Etude sur les contradictions fondamentales du capitalisme moderne et les voies pour le dépasser (CitizenLab).


 

Thibault Isabel : Le monde actuel semble marqué par un individualisme de plus en plus prégnant. Quel rôle l’économie technocapitaliste joue-t-elle dans ce processus ? Et dans quelle mesure le vieux libéralisme, qui reposait lui aussi sur une philosophie de l’individu, permettait-il selon vous de préserver l’harmonie collective, voire le bien commun, c’est-à-dire le lien qui unit les hommes dans toute société équilibrée ?

Renaud Vignes : Georges Bernanos a écrit qu’une civilisation ne s’écroule pas comme un édifice ; elle disparaît avec l’espèce d’homme, le type d’humanité, sorti d’elle. Jamais cette phrase n’aura été autant d’actualité. Pendant plus de deux siècles, la société s’est organisée autour de la vision d’un homme mû par un ensemble d’obligations (la sympathie chez Smith, la décence chez Orwell, le don chez Mauss) qui le conduit à inscrire sa liberté dans la relation qu’il entretient avec ses semblables : j’appelle ce type d’homme l’homo sociabilis. Dans ce contexte, l’État reste minimal, car l’organisation de la société s’appuie à la fois sur le sens des limites de chacun et sur des institutions collectives puissantes. Le tout assure l’existence d’une communauté ordonnée.

Dès les années 1980, un nouveau type d’homme apparaît. L’individu était autonome ; il devient maintenant indépendant, isolé et rationnel. Avec homo œconomicus, la plupart des nations vont confier au marché le soin d’assurer la régulation sociale.

Après la Seconde Guerre mondiale, homo sociabilis a dû apprendre à cohabiter avec la puissance publique qui, progressivement, a pris en charge de larges pans de la solidarité jusqu’alors confiés aux institutions médiatrices de la société (ce que nous appelons aujourd’hui « société civile »). Pendant trente ans, les nations européennes ont placé leurs espoirs dans la social-démocratie, et celle-ci permettra des progrès indéniables. Mais, dès les années 1980, un nouveau type d’homme apparaît. Jusqu’alors, l’individu était autonome ; il devient maintenant indépendant, isolé et rationnel. Avec homo œconomicus, la plupart des nations vont prendre un virage néolibéral et confier au marché le soin d’assurer la régulation sociale.

Mais son règne va être de courte durée, car la rationalité d’œconomicus est une limite à l’expansion du projet technocapitaliste. C’est pourquoi un nouvel homme va être façonné, homo festivus numericus. Cet homme croit aux promesses technoscientifiques et à celles du marché total que lui offre le technocapitalisme naissant. Il voit dans la consommation à outrance, le divertissement et la réalisation de soi les nouveaux principes d’une vie bonne. Dans ce monde, l’homme ne s’inscrit plus dans la relation à l’autre ; sa rationalité se transforme en égocentrisme ; ce sont ses désirs, ses droits qui comptent dorénavant.

Margaret Thatcher

Thibault Isabel : Les individus contemporains sont-ils donc repliés sur eux-mêmes, égocentrés (Christopher Lasch aurait dit « narcissiques ») ?

Renaud Vignes : Dans les laboratoires de l’Université de Stanford, en Californie, de nouveaux outils – les jeux numériques, les réseaux sociaux, etc. – sont imaginés pour aider l’homme nouveau à se comporter de manière conforme aux exigences de l’idéologie nouvelle, à savoir consommer, produire, s’amuser et, surtout, ne pas perdre son temps dans des activités aussi futiles que l’esprit critique et le souci de la chose publique. Le combat collectif ne nous intéresse plus, car nous ne voyons plus d’intérêt personnel à faire des efforts pour autrui.

Un billet de Guillaume Erner sur France Culture nous éclaire sur le lien étrange qui s’est noué au XXIe siècle entre capital humain et notoriété. Erner nous explique que lorsque Kim Kardashian a été cambriolée, peu de personnes se sont interrogées sur la profession qui lui avait permis d’accumuler 9 millions de bijoux, soit la valeur du vol. La réponse, Erner nous la donne : « Le métier de Madame Kardashian, c’est elle-même », c’est-à-dire sa notoriété, sa célébrité, sa réputation. Elle ne fait rien d’autre qu’être elle-même et s’exposer dans les médias, et cela lui permet pourtant d’accumuler bien plus de richesses que le commun des mortels qui travaille, et qui a souvent un niveau de formation bien supérieur.

Thibault Isabel : A quand remonte la réelle montée en puissance de l’individualisme, non plus seulement comme prise en compte de l’individu dans le contrat social, mais comme facteur de désagrégation, d’atomisation ? Quels ont été les moments charnières de cette évolution ?

Renaud Vignes : Le processus de désagrégation de nos sociétés peut être compris au travers du principe d’accélération sociale proposé par Hartmut Rosa. Chaque révolution industrielle s’est accompagnée d’une accélération. Au Moyen Âge, le temps se décomptait en semaines, en jours, en heures. L’apparition de la modernité aux XIXe et XXe siècles s’accompagne de mesures en minutes, en secondes. Aujourd’hui, la mesure du temps, c’est la nano-seconde. Quand on arrive à ces valeurs, on dissocie l’expérience humaine de la vitesse de communication et des échanges.

Cette accélération à laquelle nous assistons est un véritable défi pour nos démocraties, car elle s’accompagne de la dépossession de la maîtrise humaine. À cette vitesse, le pouvoir politique est pris par un système qui décide à sa place. Nous dressons sans mal ce constat pour tout ce qui concerne les marchés financiers, mais le problème est bien plus général. L’État n’est plus qu’une machine à suivre ce que le marché édicte. En ce sens, la déformation sociale du temps est l’un des tout premiers facteurs explicatifs de l’impuissance du politique. La dialectique entre les forces d’accélération et les institutions fait craindre le dépérissement de ces dernières, dès lors qu’elles deviennent indéniablement un frein à l’accélération.

De nouvelles normes apparaissent, liées au principe d’accélération : rapidité, performance, flexibilité, mobilité, réactivité, proactivité. Pour conserver une place dans la société, il faut accélérer, anticiper constamment.

Le phénomène d’accélération est aussi un facteur majeur de désynchronisation entre les différents plans de notre existence, car la distorsion du temps transforme nos modes de vie, nos relations sociales, amicales comme amoureuses. De nouvelles normes apparaissent, toujours liées au principe d’accélération : rapidité, performance, flexibilité, mobilité, réactivité, proactivité. Pour conserver une place dans la société, il faut accélérer, anticiper constamment.

Dans ce bouleversement continu, on ne peut que constater la disparition des permanences. Les sociétés deviennent « liquides » pour reprendre le terme proposé par Zygmunt Bauman. L’individu est ballotté par des forces économiques et sociales qui le somment de s’adapter à une « conjoncture » en redéfinition perpétuelle ; il est tenu de participer à un consumérisme de masse aliénant, qui l’enferme dans un état d’insatisfaction. Le monde se sépare alors en deux : ceux qui sont capables de garder ce rythme, et tous ceux qui essayent de surnager tant bien que mal dans un flot technocapitaliste de plus en plus violent. Au-delà d’importants troubles psychologiques, ce système génère ainsi des formes inédites et effrayantes d’inégalités.

Individualisme

Thibault Isabel : Quels sont les effets immédiats de la désagrégation sociale ?

Renaud Vignes : Dans La condition de l’homme moderne, Hannah Arendt perçoit déjà les conséquences d’une telle atomisation. Elle nous explique que cet isolement peut conduire à une situation de désolation, qui consiste en un sentiment d’inutilité, de non-appartenance au monde, d’abandon par autrui, de déracinement. Arendt nous dit que l’homme est dans le désert. Et elle ajoute que le véritable danger commence lorsque nous nous sentons bien dans ces conditions de vie désertique, grâce aux moyens d’adaptation que nous fournissent les temps modernes, au point d’en perdre jusqu’à l’espoir de rendre à nouveau le monde humain.

Emile Durkheim fournit aussi une grille d’analyse pertinente de ce que vous appelez le « processus de désagrégation ». Il utilise le concept d’anomie, qui désigne un sentiment de désordre, de chaos social : on ne sait plus comment s’orienter. Durkheim constate que la société et ses forces intégratives – qu’elles soient religieuses, domestiques, politiques, syndicales, professionnelles – protègent contre l’anomie. Par sa force destructrice, l’accélération technocapitaliste brise tout ce qui pouvait représenter une sécurité, un sentiment de permanence, de solidité pour les peuples. En ce sens, le processus d’accélération est bel et bien porteur d’anomie. C’est sans doute l’explication première du sentiment de « mal être » qui traverse nos sociétés.

 

Vous pouvez commander le livre de Renaud Vignes, L’impasse, en vous rendant sur le site de CitizenLab.

LE COIN ÉDITEUR

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