Entretien: Youness Bousenna “Camus, penseur du tragique”

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Camus

Albert Camus est une des plus grandes figures de la littérature et de la pensée françaises du XXe siècle. Youness Bousenna, rédacteur en chef de la revue Philitt, vient de lui consacrer un ouvrage, Albert Camus. L’éternité est ici, publié dans la collection « Vraiment alternatifs », chez l’éditeur Première partie.


 

Thibault Isabel : Votre livre illustre très bien à quel point Camus fut influencé à la fois par la Grèce ancienne et par Nietzsche. Son amitié avec René Char, lui aussi féru de pensée présocratique, en témoigne également d’une certaine façon. Qu’est-ce que Camus doit aux Grecs et à Nietzsche ?

Youness Bousenna : Ces deux sources constituent les fondations sur lesquelles Camus va édifier sa philosophie. Avant d’être un intellectuel réfléchissant sur son temps, il est d’abord un jeune homme épris de questions métaphysiques. Ce jeune Camus entretient une relation charnelle avec la nature, c’est-à-dire avec la mer Méditerranée et l’environnement solaire de son Algérie natale. Les vieux Grecs l’aideront à tirer de ces sensations une philosophie qui fécondera notamment son chef d’œuvre de jeunesse, Noces. Des présocratiques, Camus retient d’abord l’idée que la nature contient, pour qui veut bien la contempler, la plus profonde des métaphysiques. Il y a ensuite la conviction qu’elle recèle un mystère irréductible sur l’existence, inaccessible aux mortels, car le Destin est un dieu aveugle dont le livre est tenu secret, et en cela l’homme doit y voir une invitation à la sagesse. Enfin, Camus s’immunise contre la chimère du paradis sur terre, car le Destin est une divinité grecque née de la nuit et du chaos : il a ainsi toujours été convaincu qu’il n’existe pas « d’amour de vivre sans désespoir de vivre ». Bonheur et douleur sont irrémédiablement liés comme le jour auquel succède la nuit.

Des présocratiques, Camus retient d’abord l’idée que la nature contient, pour qui veut bien la contempler, la plus profonde des métaphysiques.

L’un et l’autre sont inhérents à l’existence et c’est en les sublimant qu’il veut vivre. Ici intervient Nietzsche – lui-même étant influencé par les présocratiques –, auprès duquel le jeune Camus tire la certitude de la dimension tragique de l’existence. Lui qui souffre de la tuberculose et est persuadé de mourir jeune, il trouve dans le philosophe allemand une métaphysique pensant le corps souffrant. Il est en conséquence, et comme tant d’autres, transcendé par l’expérience mystique du réel que Nietzsche lui propose. Il cherchera à l’expérimenter lui-même et à la mettre en récit dans l’inachevé La mort heureuse. Par la suite, lorsqu’il cherchera à penser son époque, Camus puisera dans Nietzsche – et dans Dostoïevski – la source de sa réflexion sur le nihilisme moderne.

Camus
Youness Bousenna, rédacteur en chef de la revue “Philitt”, vient de publier “Albert Camus. L’éternité est ici”

Thibault Isabel : Toute l’œuvre de Camus est hantée par le spectre du nihilisme qui ravage la modernité européenne ; et toute son œuvre est hantée en même temps par le souci de surmonter ce nihilisme. Mais comment vaincre l’absurde et le néant des valeurs quand on est soi-même incroyant ? Camus s’est confronté à cette question. Quelle fut sa réponse, si tant est qu’il en élabora une qui pût valoir de manière plus ou moins définitive à ses yeux ?

Youness Bousenna : Je ne souscris pas à l’idée que Camus était incroyant, car c’est un point à mon sens plus délicat. En procédant pas à pas, on peut affirmer avec certitude qu’il avait un goût de l’absolu, qui s’est exprimé dans le sens du sacré que lui inspirait la nature. On sait aussi que, s’il n’a jamais été croyant, il a toute sa vie été préoccupé par des problèmes théologiques, de son mémoire universitaire sur le christianisme et le néoplatonisme à la question du mal qui l’a terriblement hanté. Il a par ailleurs toujours tenu les chrétiens en grand respect, considérait Pascal et Augustin comme des maîtres, et a fait éditer chez Gallimard huit ouvrages de Simone Weil, dont L’enracinement. Enfin, Camus a lui-même rejeté le fait d’être athée, mais a aussi parlé en des termes peu flatteurs de l’humanisme auquel on peut facilement le renvoyer, expliquant qu’il le trouve un peu « court ».

Camus préfère, aux vérités révélées par les prophètes, celles que la contemplation de la nature enseigne en se passant des mots.

S’il le trouve « court », c’est qu’il sait qu’il existe des vérités plus profondes que l’humanisme ignore. Mon hypothèse est que la clef de la question se trouve dans une lettre à son maître Jean Grenier écrite en septembre 1951. Il y explique qu’il est plus sensible aux mystères de la nature qu’à ceux de l’histoire et qu’il ne s’est jamais « senti d’âme religieuse que devant la mer ou la nuit » : il préfère en somme, aux vérités révélées par les prophètes, c’est-à-dire par de simples bouches d’hommes, celles que la contemplation de la nature enseigne en se passant des mots. En ce sens, on pourrait presque retourner l’incroyance de Camus en une croyance supérieure, puisqu’il puise son absolu à la source de la beauté et non dans des textes sacrés qui ont été modelés par mille contingences.

Albert Camus

Thibault Isabel : Vous citez une très belle phrase de Camus où il affirme que la grandeur de l’art est une « perpétuelle tension entre la beauté et la douleur, l’amour des hommes et la folie de la création, la solitude insupportable et la foule harassante ». Je trouve cette sentence d’une extrême profondeur et elle résume à mes yeux en quoi Camus appartient à cette longue famille de pensée qui éclot en Grèce avec Héraclite – sans parler même des vieux mysticismes chinois – et qui se termine chez nous, en Europe occidentale, avec Nietzsche et ses héritiers. Mais une telle citation nous rappelle aussi que Camus a cette rare particularité, comme Pascal ou Goethe par exemple, d’avoir été à la fois un véritable philosophe et un immense écrivain. Y eut-il chez lui une tension entre ces deux vocations, ou se sont-elles naturellement combinées, comme coextensives l’une de l’autre ?

Youness Bousenna : Camus a toujours pensé son œuvre dans une cohérence globale et c’est pour cela qu’elle a pris cette forme particulière de cycles – absurde, révolte, amour. Il a imaginé chacun des cycles comme un ensemble thématique devant se décliner sous les trois formes que sont le roman, l’essai et la pièce de théâtre. Lui-même, en se définissant comme un « artiste » à la façon de Nietzsche (jamais comme un « écrivain » et encore moins comme un « philosophe »), se percevait comme étant au service de l’art. Un artiste n’est autre que celui, peintre, sculpteur ou écrivain, qui utilise une forme d’expression pour exprimer des vérités profondes. Sa vision articule donc une perspective à la fois unitaire dans l’intention et diverse dans la forme, ce qui se retrouve dans cette idée de « perpétuelle tension » que vous citez : l’art est la superposition d’intentions relatives, contingentes, au service de l’absolu, et ne peut exister que dans cette tension entre singularité et universalité.

Inspiré par les présocratiques, Nietzsche et son idole Pascal, Camus refuse la philosophie aride bâtissant des systèmes abstraits.

La volonté d’utiliser l’écriture littéraire pour habiller les idées tient aussi à la conception stratégique de son œuvre. Il écrit dans ses carnets que les sentiments et les images « multiplient la philosophie par dix », et affirme aussi : « Si tu veux être philosophe, écris des romans. » Inspiré par les présocratiques, Nietzsche et son idole Pascal, Camus refuse la philosophie aride bâtissant des systèmes abstraits, mais veut penser par images, sensations, car il considère que c’est cela qui marque vraiment un lecteur, et peut changer sa vie. La postérité ne lui a pas donné tort.

Albert Camus

Thibault Isabel : Camus fut un homme engagé, et un contemporain de Sartre. Mais, au contraire de son frère ennemi, il conserva toujours une profonde défiance à l’égard de la politique – défiance qui trouvait sa source dans un refus du progressisme aveugle, des dogmes trop impérieux, des utopies dangereuses et du totalitarisme sous toutes ses formes. Au fond, Camus ne fut-il pas moraliste avant d’être politique ? Son sens de la nuance et de la complexité ne lui ont-ils pas interdit d’être jamais tout à fait partisan ?

Youness Bousenna : Camus a pu soutenir ponctuellement tel ou tel mouvement, ou un politique comme Pierre Mendès France, mais sans vraiment de conviction profonde ou de fidélité. Je pense que ça n’était pas tant lié à un sens de la nuance ou de la complexité qu’à une distance intellectuelle avec la politique. Dans son court passage au Parti communiste algérien, dont il se fit purger, il fut plus intéressé par la gestion du théâtre du parti que par les débats théoriques sur le marxisme. Son combat fut avant tout, dans un siècle où tout fut politique, d’élever la voix pour remettre la politique à sa place afin que chacun ait droit à sa part d’absolu. En cela, il subordonne toujours la politique à la philosophie : il estime que le cœur d’une vie d’homme est d’apprendre à vivre, aimer et mourir, plutôt que d’être embarqué dans de grandes aventures politiques qui finiront par le nier.

Le cœur d’une vie d’homme est d’apprendre à vivre, aimer et mourir, plutôt que d’être embarqué dans de grandes aventures politiques qui finiront par le nier.

Mais remettre la politique à sa place ne revient pas à la dédaigner et, quand il s’en est occupé, il l’a en effet abordée par la morale. Il fut en cela la quintessence de l’« intellectuel », qui suscite aujourd’hui une certaine admiration tout en paraissant peut-être désuet. Camus va émerger comme une autorité morale grâce au journalisme. S’il commença à Alger républicain puis au Soir républicain au début de la guerre, ce sera surtout à la Libération que, devenu le grand éditorialiste de Combat, il deviendra l’une des grandes plumes du moment. Il va alors immédiatement saisir les enjeux que pose cette époque cruciale, et il appellera d’abord à une refondation de valeurs qui devront servir de lanternes pour les temps à venir. En cela, il pense toujours la politique comme une action d’abord déterminée par la morale – et sans laquelle elle ne peut qu’être cynisme voire, pire, nihilisme.

Albert Camus

Thibault Isabel : Camus avait une vision souvent communaliste et fédéraliste de la cité, combattait les injustices économiques, mais n’éprouvait aucune fascination pour le collectivisme russe et, en définitive, restait attaché au libéralisme démocratique. Quoique que se situant plutôt « à gauche », il n’en faisait pas un positionnement rigide, et fut d’ailleurs mieux reçu à droite qu’au sein de la gauche sartrienne. Au-delà des réserves qui le rendaient parfois réfractaire au combat partisan, avait-il pour autant des idées politiques arrêtées, susceptibles de déboucher sur un programme ? Comment définiriez-vous ses positions en ce domaine ?

Youness Bousenna : Camus ne philosophe pas avec des systèmes et sa vision de la politique ne fait pas exception à cela. Il a certes donné sa faveur à un mode d’organisation politique basé sur des « formes libertaires du syndicalisme », sans jamais vraiment développer en détail. Ce qui transparaît dans ses écrits est un goût pour un mode d’organisation politique décentralisé, adapté à la réalité de la vie et non à des chimères idéologiques, soit au total une organisation démocratique, adaptable et sans dogme – bref, tout ce qui s’oppose au communisme soviétique. Il a ponctuellement précisé ses idées, notamment concernant la question algérienne qu’il fut l’un des premiers à documenter avec ses reportages en Kabylie dès la fin des années 1930. Face à la misère des musulmans qui le scandalise, il avance des solutions concrètes, imaginant notamment des principes électifs pour fonder une république fédérative.

Ce qui transparaît dans les écrits de Camus est un goût pour un mode d’organisation politique décentralisé, adapté à la réalité de la vie et non à des chimères idéologiques.

Il a aussi formulé plusieurs propositions intéressantes à la Libération, car elles étaient le fruit d’une lucidité qui, plusieurs décennies après, est frappante. Il pressent un « choc d’empires » qui se matérialisera par la Guerre froide, mais parle aussi d’un « choc des civilisations », comprenant déjà que la colonisation n’est plus tenable et que, très bientôt, tous les peuples opprimés réclameront leur part des richesses du monde. Il a alors cette phrase visionnaire : « Dans dix ans, dans cinquante ans, c’est la prééminence de la civilisation occidentale qui sera remise en cause. » Partant de ce constat, il évoque la création d’un parlement mondial ouvert à tous pour notamment régler le partage des matières premières et, surtout, interdire la peine de mort qui l’a toujours horrifié. En cela, Camus se montre inclassable, car il tend à la fois vers le libéralisme par son goût pour la démocratie comme un moindre mal face aux dictatures, vers un universalisme avec l’idée qu’il existe des valeurs qui doivent s’imposer à tous, et enfin vers un fédéralisme d’inspiration libertaire en matière d’organisation concrète.

 

Vous pouvez commander le livre de Youness Bousenna sur le site de Première partie.

Albert Camus

1 COMMENTAIRE

  1. Bravo pour cet entretien enthousiasmant par la maîtrise et la clarté du dialogue ! On pourrait dire, en parallèle à la réponse très juste de l’auteur, que, dans sa quête de l’absolu, Camus a emprunté deux voies : la voie humide, celle de la nature, et la voie sèche, celle de l’être dans l’homme. La première est celle de sa jeunesse et la seconde celle de sa maturité (tragiquement interrompue par le destin) C’est la seconde voie qui lui permet d’aborder la question du mal radical dans l’homme et d’atteindre ce que Pierre Nguyen-Van-huy appellait l’«humanisme métaphysique » d’Albert Camus. Je vais très vite lire ce livre.

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