Bernard Charbonneau: “Montaigne, témoin de la liberté”

    0
    Charbonneau

    L’éditeur R&N vient de publier un ouvrage inédit de Bernard Charbonneau, Quatre témoins de la liberté (Montaigne, Rousseau, Berdiaeff, Dostoïevski). Charbonneau s’appuie sur plusieurs très grands auteurs qu’il affectionne pour présenter sa conception de la liberté, sur le mode de l’autonomie chère à la Grèce antique, et aux antipodes de la liberté-licence prisée par les modernes. Nous publions ici quelques bonnes feuilles de cet excellent livre, dans lesquelles Charbonneau aborde le scepticisme de Montaigne, son goût pour la tolérance et la fragilité de la condition humaine.


     

    Connais-toi toi-même… Si un individu le fait pour de bon, comment ne pas découvrir ses limites ? Limites physiques de ses forces et de sa durée individuelle, morales de ses vertus toujours mêlées de faiblesses, celles de ses connaissances, elles aussi forcément bornées pour peu que l’individu s’éloigne de son expérience personnelle. Enfin, minuscule et fragile étincelle de vie perdue dans l’univers, comment un individu conscient pourrait-il croire qu’il en pénètre les arcanes ? S’il n’est pas une bête brute, il n’est qu’un homme parmi d’autres, comment pourrait-il se prendre pour Dieu ? De l’Etre parfait, « que saysje ? ».

    Quatre témoins de la liberté

    L’homme face à la mort.

    La première et plus évidente limite qu’un individu rencontre est celle d’une durée qui le fuit vers la mort. Montaigne ne la refuse pas, d’autant plus que de son temps elle est quotidienne. Il a perdu quatre de ses filles, n’en conservant qu’une, la guerre et la peste rôdent. Aussi relève-t-il calmement le défi. « Mais à ce dernier rôle de la mort et de nous, il n’y a plus que feindre, il faut parler français, il faut montrer ce qu’il y a de bon et de net au fond du pot […] c’est le jour juge de tous les autres » (Essais, I, 18). C’est devant elle qu’un homme se révèle. Donc « philosopher c’est apprendre à mourir […]. Qui apprendrait les hommes à mourir leur apprendrait à vivre […] aussi ai-je pris en coutume d’avoir non seulement en l’imagination, mais continuellement la mort en bouche » (Essais, I, 19). Il faut accepter sa mort, comme tout ce qui est de l’ordre de la nature ; mais si Montaigne a supporté celle de ses filles « sans fascherie », il a souffert de celle de son ami. Il est vain de se révolter contre la loi de la nature, il vaut mieux tenter « d’apprivoiser » la mort qui nous est donnée avec la vie.

    Affronter la mort n’interdit pas de cueillir les plaisirs de l’instant. « Le grand et glorieux chef-d’œuvre de l’homme est de vivre à propos : toutes autres choses, régner, thésauriser, bâtir n’en sont qu’appendicules et adminicules, pour le plus. Je prends plaisir de voir un général d’armée, au pied d’une brèche qu’il veut tantôt attaquer, se prêtant tout entier, et délivre, à son dîner, au devis entre ses amis […]. C’est aux petites âmes, ensevelies du poids des affaires, de ne s’en savoir purement démêler, de ne les savoir et laisser et reprendre » (Essais, III, 13). Un bon chrétien accusera Montaigne d’être « un pourceau d’Épicure », il répond en citant l’Ecclésiaste. Avertissement aux grandes âmes qui ne trouvent pas le temps des plaisirs quotidiens. Un homme, unique et pourtant comme les autres ; pas question d’endosser la défroque du saint ou du héros, à plus forte raison du surhomme – bien que Nietzsche ait admiré Montaigne.

    Bernard Charbonneau sur Montaigne
    Le château de Montaigne

    L’ambiguïté du bien et du mal.

    Celui qui se connaît sait à quel point il dépend de son tempérament et de ses humeurs, de ses intérêts, des modes et des passions de son entourage. Placé par la nature dans une immensité inconnue dont il participe, tissée pour sa raison de contradictions et d’ambiguïtés, un homme avance à tâtons, contraint de discerner en soi le bien du mal et d’agir comme il peut en conséquence. Le bien ? « La faiblesse de notre condition fait que les choses en leur simplicité et pureté naturelle ne puissent pas tomber en notre usage : les éléments dont nous jouissons sont altérés… » Les dieux nous vendent tous les biens qu’ils nous donnent, « c’est-à-dire qu’ils ne nous en donnent aucun pur et parfait, et que nous n’achetions au prix de quelque mal » (Essais, II, 20).

    Les dieux nous vendent tous les biens qu’ils nous donnent, c’est-à-dire qu’ils ne nous en donnent aucun pur et parfait, et que nous n’achetions au prix de quelque mal.

    L’esprit libre se sait inachevé. « Il n’est si Homme de bien, qu’il mette à l’examen des lois toutes ses actions et pensées, qui ne soit dix fois pendable en sa vie… » D’où la nécessité d’éviter les jugements trop rapides. Non seulement la perfection divine nous échappe, les commandements de la morale humaine nous défient. « Nous n’avons garde d’être gens de bien selon Dieu ; nous ne le saurions être selon nous : l’humaine sagesse n’arriva jamais aux devoirs qu’elle s’était elle-même prescrite, et, si elle y était arrivée, elle s’en prescrirait d’autres au-delà, où elle aspirât toujours et prétendît. Tant notre état est ennemi de consistance. L’homme s’ordonne à soi-même d’être nécessairement en faute » (Essais, III, 9).

    Un chrétien parlerait de péché. Mais Montaigne n’est pas Rousseau, qui gratte sa plaie et l’expose avec quelque complaisance : pécheur, donc juste, cette fois publiquement justifié par soi-même. Si par contre on peut accuser l’auteur des Essais de s’accepter trop facilement, en contradiction avec la vérité, il est un point sur lequel il ne compose pas : mentir, et d’abord se mentir. « En vérité le mentir est un maudit vice : nous ne sommes hommes, et ne nous tenons les uns aux autres, que par la parole. Si nous en connaissions l’horreur et le poids, nous le poursuivrions à feu, plus justement que d’autres crimes […]. Mille routes dévoient du blanc, une y va » (Essais, I, 19).

    Montaigne et Charbonneau

    La vérité et le mensonge.

    Mais qu’est-ce que la vérité ? Pourtant, afin de la distinguer du mensonge, le bon du mauvais, la raison de la folie, il faut bien en avoir une ; qui permet au sujet de se connaître, et de discerner son chemin dans l’univers changeant et nébuleux où il se trouve situé. Or, s’il est déjà difficile de se connaître, comment le connaître, surtout la source lumineuse qui l’éclaire en révélant à un regard humain sa forme et son sens ? Pas plus qu’il ne connaît à lui seul la réalité du donné matériel, quel homme, s’il se connaît, peut dire et vivre la Vérité ? Pourtant, sans passion du vrai, suis-je un homme ? D’où ce constat – qui peut être un cri : « Que sais-je ? »

    « Que sais-je ? » Mon ignorance est la première certitude que je rencontre, autrement certaine que celle de la science et des médecins de l’époque de Montaigne. Certitude qui devient vite celle d’un « je ne sais pas », qui dispense un individu d’attribuer à sa pensée et à sa vie une valeur et un intérêt quelconque. Et si, malgré tout vivant, il ne peut supporter sa nullité, l’horreur du vide le poussera bientôt à chercher la vérité dans les slogans de quelque boutique politique ou sacrée. « Que sais-je ? » n’est pas « je ne sais pas ». C’est le départ d’une recherche sans laquelle un homme ne sera jamais sûr du peu qu’il sait – qui n’est pas rien. C’est au feu de cette question, tiède ou brûlante, que les fausses certitudes d’un individu tombent en cendres. Si elle n’est pas une formule, mais une question vivante et personnelle, elle ne laisse pas un homme là où il est, elle le met en quête de sa vérité : plus loin, plus profond, tel le mystique en quête d’une perfection divine qui lui échappe. « Que sais-je ? » ; il faut bien tenter de le savoir. Reste en moi ce « que », objet de ma quête. Sans être absolue, la vérité d’un homme peut être relative.

    Montaigne ne nie pas qu’il y ait une vérité, il dit seulement qu’avec Dieu elle dépasse l’homme.

    Ainsi, sans aller plus loin, je peux être sûr du non que j’oppose à la brute bardée de fer qui tue au nom du Christ. Montaigne ne nie pas qu’il y ait une vérité, il dit seulement qu’avec Dieu elle dépasse l’homme. « La participation que nous avons à la connaissance de la vérité, quelle qu’elle soit, ce n’est point par nos propres forces que nous l’avons acquise : Dieu nous a assez appris cela par les témoins qu’il a choisis du vulgaire, simples et ignorants, pour nous instruire de ses admirables secrets. Notre foi ce n’est pas notre acquêt, c’est un pur présent de la libéralité d’autrui : ce n’est pas par discours, ou par notre entendement, que nous avons reçu notre religion ; c’est par autorité et commandement étranger : la faiblesse de notre jugement nous y aide plus que sa force, et notre aveuglement plus que notre clairvoyance. C’est par l’entremise de notre ignorance, plus que par notre science, que nous sommes savants de ce divin savoir. Ce n’est pas merveille si nos moyens naturels et terrestres ne peuvent concevoir cette connaissance supranaturelle et céleste : apportons-y seulement, du nôtre, l’obéissance et la sujétion » (Essais, II, 12).

    Montaigne et Charbonneau
    Le bureau de Montaigne

    L’homme, ni ange ni bête.

    Ainsi, ce qui est impensable de nos jours, la connaissance de l’essentiel, interdite aux experts, peut être donnée aux humbles. Le fondement spirituel d’un homme et de son univers ne s’invente pas, il lui parvient d’une origine profonde qui échappe au temps ; et si elle lui est révélée, ce n’est pas par le biais de quelque autorité terrestre, mais dans le silence et la nuit d’une prière solitaire. L’athée autant que le chrétien moderne pourra s’étonner de voir Montaigne terminer ce passage de l’Apologie de Raimond Sebond en citant saint Paul : « Je détruirai la science des sages et abattrai la prudence des prudents : où est le sage ? où est l’écrivain, où est le disputateur de ce siècle ? Dieu n’a-t-il pas abêti la sagesse de ce monde, car, puisque le monde n’a point connu Dieu par sagesse, il lui a plu par l’ignorance et la simplicité de la prédication, sauver les croyants. » Il est vrai que, dans l’épître aux Corinthiens, saint Paul réplique aux Grecs, qui croyaient atteindre à la connaissance par la philosophie. Nous, c’est par la science. Sur ce point, Montaigne, bien qu’admirateur des Anciens, partage le jugement de l’apôtre. Il se veut un homme, un être fini et inachevé ne peut connaître l’infini et le tout, c’est l’être infini et parfait qui le connaît.

    La vérité vivante en Dieu n’est pas un donné que l’homme puisse acquérir et posséder ; cette prétention est à l’origine de toutes les tueries.

    La vérité vivante en Dieu n’est pas un donné que l’homme puisse acquérir et posséder ; cette prétention est à l’origine de toutes les tueries. Et l’intuition des humbles a plus de chance de l’entrevoir que la science des docteurs. Bien qu’il soit lui-même un notable cultivé, Montaigne est dans la ligne de l’Evangile ; son indifférence à la richesse et au rang en fait un démocrate très en avance sur son temps. D’où sa méfiance des systèmes, philosophiques et théologiques. S’il connaît seulement l’homme par l’expérience de son individu, il n’en tire pas une métaphysique comme Stirner, qui fait de l’Unique l’Universel.

    Devenir un individu sans être individualiste.

    Charbonneau sur Montaigne
    Le philosophe Bernard Charbonneau

    Par son empirisme spirituel et moral, Montaigne est bien plus proche de Pascal que de Rousseau qui par son contrat social tente de réintégrer la liberté de l’individu dans la société et l’Etat. Dieu seul connaît la vérité parce qu’il l’est. « C’est à Dieu seul de connaître et d’interpréter ses ouvrages ; et le fait en notre langue pour s’avaler et descendre en nous qui sommes à terre couchés » (Essais, I, 12). C’est par la communion et non par une démonstration quelconque que nous avons accès à Dieu. « Il m’a toujours semblé qu’à un homme chrétien cette sorte de parler est pleine d’indiscrétion et d’irrévérence. » « Dieu ne peut mourir, Dieu ne se peut dédire ; Dieu ne peut faire ceci ou cela. » « Je ne trouve pas bon d’enfermer ainsi la puissance divine sous les lois de notre parole : et l’apparence qui s’offre à nous en ces propositions, il la faudrait représenter plus révéremment et plus religieusement » (Essais, II, 12). Ce sentiment profond de la transcendance divine va de pair dans les Essais avec une présence moindre du Dieu-homme de l’Evangile. « Je ne sais si je me trompe ; mais puisque par une faveur particulière de la bonté divine, certaine façon de prière nous a été prescrite et dictée mot à mot par la bouche de Dieu, il m’a toujours semblé que nous en devions en avoir l’usage plus ordinaire que nous n’avions ; et si j’en étais cru, à l’entrée et à l’issue de nos tables, à notre lever et coucher, et à toutes actions particulières auxquelles on est accoutumé de mêler des prières, je voudrais que ce soit le Patenôtre que les chrétiens y employassent, sinon seulement, au moins toujours. L’Eglise peut étendre et diversifier les prières, selon le besoin de notre instruction ; car je sais bien que c’est toujours même substance et même chose : mais on doit donner à celle-là ce privilège, que le peuple l’ait continuellement en la bouche, car il est certain qu’elle dit tout ce qu’il faut, et qu’elle est très propre à toute occasion. C’est l’unique prière de quoi je me sers partout, et la répète au lieu d’en changer : d’où il advient que je n’en ai aussi bien en mémoire que celle-là » (Essais, I, 56).

    Montaigne est un individu, ce n’est pas un individualiste. Il ne réplique pas au fanatisme catholique ou protestant par une incroyance. Il vit à une époque où Dieu n’est pas encore mort, ce qu’il démontre hélas ! en faisant la guerre. Si la pensée personnelle de Montaigne est aussi libre, c’est parce qu’elle conserve de solides racines dans la tradition chrétienne : l’esprit de paix, l’amour d’autrui, le respect des humbles, le calme mépris des fausses grandeurs, l’horreur du mensonge et de l’hypocrisie. S’il faut le rattacher à un courant spirituel de son époque, ce serait plutôt celui des évangélistes de la pré-Réforme, de la grand-mère d’Henri IV, loin de la religion sectaire et militante de la Ligue ou de Jeanne d’Albret. Montaigne n’a sans doute pas été le seul, mais tout le monde n’est pas Henri de Navarre ou l’auteur des Essais. Et, dans le fracas de la guerre et des cris des porteurs d’épée, ce genre de voix met du temps à se faire entendre.

    Jacques Ellul
    Jacques Ellul fut l’ami de Bernard Charbonneau

    La tolérance.

    La foi d’un homme est d’abord personnelle, pour Montaigne, tout le reste est d’un ordre différent, celui de la réalité naturelle et sociale, avec laquelle la liberté de l’individu doit composer pour obtenir au mieux un moindre mal. L’homme est fait pour vivre en société sous la direction d’un souverain légitime qui assure l’ordre et la paix, interne et externe. Comme il n’y a pas de société sans fondement religieux dont la forme est secondaire, Montaigne adhère à l’Eglise catholique pour des raisons qui sont de fait : le catholicisme est la religion de la majorité du peuple français et de sa ville de Bordeaux, vouloir les convertir de force à une religion plus proche de l’Evangile serait se condamner à la violence et à la guerre sans fin. Le débat théologique entre calvinistes et catholiques n’est pas son affaire, il va à la messe en bon chrétien sans chercher à convertir son prochain. Celui-ci n’a qu’à lire les Essais et à en tirer son pain. S’il ne lui suffit pas, à son tour qu’il poursuive son chemin.

    Bernard Charbonneau

     

    Vous pouvez consulter la présentation du livre de Bernard Charbonneau sur le site de R&N.

    Quatre témoins de la liberté

    Laisser un commentaire