Frédéric Dufoing: “L’amour répond-il à des lois purement biologiques?”

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François De Smet

François De Smet vient de publier Eros Capital. Les lois du marché amoureux, aux éditions Climats. Le livre propose une analyse sociobiologique de la compétition amoureuse. Mais ne réduit-il pas du même coup lamour à une seule de ses composantes, en négligeant l’aspect culturel des échanges affectifs humains ? C’est la question posée par Frédéric Dufoing.


 

Le philosophe François De Smet se livre, dans Eros Capital, à une réflexion stimulante à plusieurs titres, quels que soient les griefs qu’on puisse malgré tout lui imputer.

François De Smet

Les excès du constructivisme social.

D’abord, il remue avec un peu de bon sens le gras-bouillon des hashtags MeToo et Balance ton porc, et tire par la manche certains courants féministes pour qui les genres ne sont qu’une simple représentation construite socialement, afin d’ouvrir la réflexion aux études de sociobiologie et de psychologie évolutionniste qui se sont développées ces quarante dernières années, notamment avec les travaux de Dawkins et de Wilson.

Ensuite, il opère une synthèse argumentative habile et cohérente de ces travaux pour expliquer les comportements – jugés universels – qui visent l’appariement, la reproduction et donc la relation sexuelle, lesquels seraient des programmes génétiques sélectionnés d’après le bon vieux modèle darwinien et différeraient selon le genre des individus. Sur le marché de la reproduction, hommes et femmes auraient des stratégies dissemblables, ajustées selon la loi de l’offre et de la demande, qui remonteraient bien plus en amont que l’avènement des homo sapiens.

Dans nos sociétés égalitaires, l’échange monétaire est généralement méprisé en matière sexuelle, et la modernité valorise le libre-choix des individus plutôt que les modes d’appariement imposés.

Enfin, De Smet souligne les dangers de l’inégalité d’accès à la reproduction et plus généralement aux relations sexuelles. Il considère certes cette inégalité comme structurelle, mais elle s’avère encore plus difficile à vivre dans un monde où la valeur d’égalité est devenue prépondérante. Ce souci d’égalité entre en effet en dissonance avec les mécanismes naturels. Dans nos sociétés égalitaires, l’échange monétaire est généralement méprisé en matière sexuelle, et la modernité valorise le libre-choix des individus plutôt que les modes d’appariement imposés (à travers les mariages arrangés, la fusion des patrimoines familiaux, etc.). L’amour n’est plus dans un tel cadre qu’un beau mythe illusoire permettant de dissimuler ou d’oublier la permanence des échanges et des calculs.

Sans remettre en cause la réalité des logiques patriarcales qui ont présidé à la plupart des périodes de l’histoire humaine, De Smet attire l’attention des féministes sur le fait que les femmes n’ont pas été passives dans leurs interactions avec les hommes. Elles ont élaboré des stratégies basées sur les caractéristiques de leur reproduction – à savoir la périodicité réduite de l’ovulation et la durée limitée de leur période de fécondité à l’échelle de la vie humaine –, qui les ont amenées à se montrer infiniment plus sélectives dans le choix du partenaire que les hommes (dont les gamètes, plus faibles, sont abondants et peuvent être répandus jusqu’à la fin de la vie), et donc à monnayer, échanger l’accès à la sexualité contre un statut social, un revenu, etc. Bien qu’il n’emploie pas le mot, c’est bien une forme de symbiose – mais inégalitaire – qui s’est mise en place entre hommes et femmes, et qui s’est traduite de maintes manières en fonction des cultures.

François De Smet

Les excès de la sociobiologie.

La démonstration souffre néanmoins de plusieurs biais. D’une part, l’épigénétique nous a appris que la génétique n’était pas l’alpha et l’oméga de la nature humaine et des comportements individuels : l’environnement interfère souvent de manière directe ou quasi directe avec le fonctionnement le plus intime des cellules. D’autre part, le raisonnement général de la sociobiologie et de la psychologie évolutionniste repose sur un postulat très simple : tout organisme a comme objectif inconscient de répandre ses gènes individuels, de sorte que tous les comportements sont censés être lus à l’aune de ce postulat. En admettant même que ce postulat soit juste, l’aspect culturel ne conserve-t-il pas un poids prépondérant ?

Quand la « beauté universelle » se réduit aux mannequins des magazines de mode, on est en droit de se demander si ce n’est pas le matraquage médiatique qui serait devenu universel, plutôt que cet étrange inconscient évolutionnaire censé pousser tout le monde à trouver ces femmes belles.

Le parti-pris de la sociobiologie produit parfois des idées contre-intuitives, en affirmant par exemple qu’il existe des critères de beauté universels et des marqueurs physiques témoignant d’un « bon » patrimoine génétique (comme la symétrie des traits), dont l’auteur ne questionne pas du tout la pertinence. Quand la « beauté universelle » se réduit aux mannequins des magazines de mode, on est en droit de se demander si ce n’est pas le matraquage médiatique qui serait devenu universel, plutôt que cet étrange inconscient évolutionnaire censé pousser tout le monde à trouver ces femmes belles. Les données ethnographiques avancées par De Smet à titre d’illustrations proviennent au demeurant d’aires culturelles peu variées ; son travail de vulgarisation scientifique est estimable, mais manque tout de même d’amplitude de vue.

Eros Capital

L’amour n’est pas qu’un marché.

On peut aussi se demander si De Smet ne verse pas dans le confusionnisme lorsqu’il utilise la notion de « marché ». Car, soyons clair, toute sa démonstration tend à considérer le marché comme « naturel ». Le darwinisme social réapparaît tout à coup ici, avec Michel Houellebecq comme figure d’autorité. Or, que l’on échange des biens, et notamment des faveurs sexuelles, est indéniablement fort vrai ; mais la pratique de l’échange n’implique pas toujours l’économie de marché, ni le calcul utilitaire. L’économie de marché repose sur la rareté (souvent créée par le marché lui-même) et la monnaie ou le travail servent alors de jalon d’estimation des valeurs. De Smet, lui, assimile l’échange monétaire de la prostituée à la concurrence pour l’obtention d’une épouse. Il commet en cela une grossière erreur. Ces échanges ne sont pas de même nature. La prostituée est estimée en monnaie, sur la base d’une prestation professionnelle ; l’épouse est estimée sur la base d’un engagement social, et même parfois d’un engagement affectif. La faille du raisonnement des sociobiologistes est qu’à leurs yeux, dès qu’on trouve un intérêt à une action, cet intérêt suffit à justifier l’action. L’intérêt est toujours primordial, même s’il est inconscient. En définitive, De Smet n’est pas moins tributaire de croyances, de préjugés et de postulats arbitraires que les constructivistes qu’il critique.

Frédéric Dufoing

 

 

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