Entretien: Séverine Auffret “Les femmes à travers l’histoire”

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    Histoire des femmes

    On considère volontiers que les femmes auraient été perpétuellement opprimées aux époques passées, et que la modernité seule les aurait libérées. Sans être tout à fait faux, ce schéma mérite néanmoins d’être nuancé. Outre que la période moderne n’a pas toujours été tendre avec la condition féminine, l’histoire nous donne aussi l’exemple de sociétés qui accordèrent au féminin une place bien plus positive qu’on ne l’imagine. C’est l’occasion d’évoquer le matriarcat des premiers âges de l’humanité, mais aussi l’idéal courtois du Moyen Age, les cultes d’Isis et d’Ishtar, la célébration des fées, etc. Séverine Auffret, qui vient de publier une formidable Histoire du féminisme de l’Antiquité grecque à nos jours (éditions de l’Observatoire), répond à nos questions.


     

    Thibault Isabel : Vous montrez dans votre dernier livre que les grandes religions, à leurs débuts, furent souvent l’occasion d’une relative émancipation des femmes. Ce fut vrai du christianisme, mais aussi de l’islam – bien loin de l’image actuelle de la femme soumise véhiculée par les sociétés islamistes. Autrement dit, le chaos culturel, et notamment le chaos religieux, engendre souvent une remise en cause sociétale qui contribue à bouleverser le cadre étroit des anciennes institutions patriarcales. Mais, par la suite, dîtes-vous, l’institutionnalisation de ces nouvelles religions finit inéluctablement par restaurer le cadre patriarcal antérieur. En somme, dès lors qu’il y a institutionnalisation, on en revient au modèle conservateur. Nous traversons aujourd’hui une période de l’histoire qui semble à nouveau porter une certaine émancipation féminine, peut-être en raison des troubles culturels et sociaux que nous traversons : le vieux monde perd de sa superbe et les grands récits du passé sont en crise. Partagez-vous ce constats ? Et jusqu’à quel point notre époque permet-elle l’émancipation des femmes ?

    Séverine Auffret : Les grands mouvements démographiques de l’Histoire, dès les débuts de l’instauration du Patriarcat (environ 3000 ans avant notre ère), se sont accompagnés d’émancipations féminines : autour de la Méditerranée, aux origines des religions égyptiennes, du judaïsme, du christianisme et de l’islam ; mais aussi en Extrême-Orient, en Inde, en Chine et au Japon, comme plus tard aux Amériques et en Afrique. Et puis, vous avez raison de le souligner, l’instauration de nouvelles religions étatiques (judaïsme, panthéon hellénique puis romain, hindouisme, bouddhisme, confucianisme, shintoïsme, christianisme, islam, etc.), « religions closes » contre « religions ouvertes », selon les termes de Bergson, referment ces « dangereuses parenthèses » en instituant canoniquement le Patriarcat comme base première de ce que je nomme l’économie souterraine.

    Les mouvements démographiques, économiques et politiques dans le monde d’aujourd’hui se traduisent par de nouvelles émancipations des femmes, en Droits et d’abord en faits : travail, emplois, salaires, argent, héritage, exercices politiques légaux, sexualité et génitalité libres. Jusqu’à quel point ? L’égalité, comme la liberté, est encore relative.

    Histoire des femmes Terra Mater

    Thibault Isabel : Quel crédit accordez-vous à l’existence d’un matriarcat plus ou moins largement répandu, à l’aube de la civilisation humaine ? Et, si cette thèse vous paraît fondée, qu’est-ce qui explique à vos yeux que le mouvement de la civilisation se soit partout soldé par une relégation des femmes ? Le développement de l’Etat, par nature autoritaire, a-t-il partie liée avec la misogynie, ou en tout cas avec la phallocratie ?

    Séverine Auffret : L’existence d’un matriarcat à l’aube des civilisations humaines n’est pas l’objet d’une créance, mais d’un constat. Toutes les civilisations humaines furent précédées par un genre de « matriarcat » – dont l’archéologie et la préhistoire révèlent les traces : figurations de la maternité et de « la mère » dès les plus hautes Antiquités, sur tous nos continents, tant que les hommes – mâles – n’avaient pas découvert leur propre rôle dans la procréation, ce qui demandera quelque temps. Figurations de la Vulve et de la Gestation en Europe antique comme en Asie, en Afrique et aux Amériques. Mais ces divers « matriarcats » ne se sont jamais nulle part hissés jusqu’à une organisation étatique – ce qui fit leur faiblesse. Ou leur richesse ? Je n’en ai personnellement aucun regret, et j’émets un petit doute sur les supputations de Bachofen, Engels, etc., puisque la notion de « matriarcat », supposant un « pouvoir des mères », en exclut illico les jeunes filles, les célibataires, les « apares », voire les homosexuelles, bissexuelles ou « transgenres » – comme il y en eut dans de nombreuses sociétés préhistoriques, tels les Indiens des Amériques précolombiennes, etc. Il y a au moins deux sexes, mais probablement plus que deux !

    Pourquoi le mouvement des civilisations s’est-il partout soldé par une relégation des femmes ? Je dirais : en raison justement de ce « trop » qu’est leur capacité de reproduire l’espèce humaine. De ce fait, par une sorte de jalousie. Les hommes – mâles – possèdent de nombreuses puissances, hormis celle-ci. Mais leur économie étatique en a besoin. Alléguons cette lamentation d’Hippolyte dans la Phèdre d’Euripide, qui regrette que les dieux n’aient pas donné aux hommes le moyen d’« acheter de la graine d’enfant » en se passant de l’« engeance maudite des femmes »…

    Amour courtois

    Thibault Isabel : Que pensez-vous de l’amour courtois médiéval, et de l’idéal galant qui lui a en quelque sorte succédé ? S’agissait-il d’un progrès pour la condition féminine ? L’opinion féministe contemporaine n’hésite pas à y voir, bien souvent, une forme de condescendance patriarcale. Quelle est votre opinion ?

    Séverine Auffret : Joli tournant ! L’amour courtois médiéval fut une délicieuse invention. Délectons-nous de ce qui en demeure dans l’idéal galant ! René Nelli prétend, dans L’érotique des troubadours, qu’il serait venu de l’Orient, précisément de la culture arabe pré-islamique, livrant les personnages de Qays et Layla qui auraient influencé le roman européen, du type de Tristan et Iseult. Il s’agit clairement d’un progrès pour la condition féminine, puisqu’il hausse les femmes à un « rang » qui peut même les rendre « supérieures » aux hommes : leurs amoureux, leurs amants. Ne sous-estimons pas ce poétique moment de l’Histoire. Notons qu’il est contemporain de l’exaltation de la figure de Marie dans le christianisme catholique, sidérante, eu égard aux représentations du féminin dans les trois monothéismes, et singulièrement sous le christianisme clérical. Je n’y vois aucune condescendance patriarcale, mais plutôt un retour un peu dévié à d’antiques exaltations féminines (Aphrodite-Vénus, Isis, Ishtar, etc.).  Les cultes celtes des Fées en Europe occidentale ont probablement contribué à l’instauration de ces images, et le Moyen-Âge révèle de tels syncrétismes. L’amour courtois, comme déjà l’amour chevaleresque, reste cependant une figure poétique plus qu’une réalité vécue par le grand nombre. Il ne concerne que « la Dame », c’est-à-dire les femmes des hautes classes. Un beau moment mélange dans la poésie et les arts plastiques la Dame, la Vierge Marie, les Fées Morgane ou Mélusine et Aphrodite-Vénus sans trop de soucis de contradictions, puisqu’une telle « Marie » peut être l’objet d’un amour sexuel consommé – bien qu’en secret –, y compris par des amants-prétendants de classe inférieure, comme c’était le cas chez les Troubadours.

    Remarquons la diversité des voix et des manières du Moyen-Âge – que j’ai présentées sous la métaphore d’une guitare à six cordes. Tandis que le christianisme clérical joue une monotone basse continue de haine et de satanisation des femmes, les cordes hautes jouent la joie, l’amour, la poésie, la magie, la grâce.

     

    Histoire du féminisme

    2 Commentaires

    1. On ne peut pas tout savoir…j’en conviens mais laisser croire que l’islam a contribué à l’émancipation de la femme, c’est manifestement faire fi complètement de la lamentable condition de la femme dans le monde musulman! Or il faut bien que cet état ait une cause. Je n’ai pas encore lu le livre de Séverine Auffret et mon commentaire est peut-être prématuré…mais si elle pense vraiment que l’islam a contribué à l’émancipation des femmes, elle se trompe totalement, sans doute parce que sa connaissance de l’islam est médiocre. Elle est tout simplement victime de l’apologétique musulmane qui s’appuyant sur un passage du Coran (81:8-9) laissant penser (il y a un problème d’interprétation ici) qu’avant l’islam, les Arabes se débarrassaient des fillettes en les enterrant! Une manière d’empêcher les musulmanes de critiquer l’état où elles sont et les convaincre qu’il s’agit d’une grande amélioration! Voyez, comme l’islam est bienfaisant puisqu’il a reconnu votre droit à la vie. Il est possible et même probable qu’il y ait eu des cas d’infanticides de filles si l’on tient compte de la dureté de la vie dans le désert (où le nombre de bouches à nourrir est important) mais il est très douteux que cette pratique ait été générale alors que la très grande majorité des Arabes étaient christianisés ou avaient fortement subi l’influence du message évangélique. En revanche, à ce passage du Coran cité plus haut, il faut opposer les nombreux autres passages du Coran (et des Hadith) qui infériorisent gravement la femme – son intelligence notamment – d’où la “nécessité” de sa surveillance et mise en tutelle!

    2. Le propos de Séverine Auffret, il me semble, n’est pas du tout de minorer la domination patriarcale telle qu’elle s’exprime dans l’islam aujourd’hui, et même depuis longtemps à vrai dire, mais seulement de souligner qu’à ses débuts, dans sa période d’émergence, l’islam a pu paradoxalement apporter une certaine amélioration de statut aux femmes, comme on l’a constaté avec d’autres religions, à leurs débuts également. Séverine Auffret émet l’hypothèse que la relégation des femmes à un rang inférieur soit en fait plutôt confortée par l’institutionnalisation des religions, et donc par l’émergence d’un dogme canonique, et non par l’émergence des religions en tant que telles qui, aux origines, lorsqu’elles apparaissent, sont des éléments de société nouveaux et constituent des instruments de remise en cause de l’ordre en place.

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