Frédéric Dufoing: “La société est-elle devenue ingouvernable?”

    0
    Démocratie

    Nos sociétés démocratiques seraient-elles désormais impossibles à gouverner ? On pourrait le penser, à voir émerger un peu partout sur la planète des révoltes populaires, sinon populistes, débouchant sur des émeutes violentes ou des insurrections, et, en même temps, des présidents certes démocratiquement élus par leurs concitoyens, mais prêts à durcir autoritairement le régime pour le consolider. De nombreux livres se sont penchés ces derniers temps sur le problème. Comment refonder la démocratie, en effet ? Frédéric Dufoing nous propose un tour d’horizon des ouvrages qui nous aident à structurer notre esprit critique et notre jugement.


     

    Patrick Troude

    Penser et panser la démocratie

    Livre élaboré sous la direction de Patrick Troude-Chastenet, politologue spécialiste de Jacques Ellul, et publié avant la crise des Gilets jaunes en France, Penser et panser la démocratie propose une série d’études thématiques touchant des aspects aussi bien structurels que conjoncturels ou historiques de la démocratie. Il est indéniable qu’après le triomphalisme pompeux des années 1990, celle-ci est entrée dans une phase de remise en cause profonde de ses principes et de ses institutions, avec deux options principales : soit le système démocratique dans lequel nous vivons est biaisé dès le départ, n’est pas et n’a jamais été à proprement parler démocratique, ce qui est la thèse d’un auteur comme Francis Dupuis-Déri, et il faut dès lors reconstruire de fond en comble, soit la démocratie subit une crise de fonctionnement qui exige une mue ou, à tout le moins, une mise en perspective de certains de ses mécanismes en vue de la sauver et de la parfaire, ce qui est implicitement l’optique de cet ouvrage.

    La démocratie abordée ici n’est autre que la démocratie représentative et libérale, dont les divers contributeurs tendent à mettre en évidence les écueils, les risques ou les défis à relever. Cette démocratie pèche tantôt par excès de libéralisme (« Faut-il penser la démocratie avec Hayek et Popper ? », de Jean Baudouin), de conservatisme (« La démocratie libérale chez les néoconservateurs américains », de Pierre Bourgois), de populisme (« Démocraties nordiques et paradoxe du populisme », de Nathalie Blanc-Noel, qui soutient d’ailleurs une définition du populisme très litigieuse) ou de gauchisme (« L’extrême gauche et la démocratie. Parasitisme ou fécondation ? », de Philippe Raynaud). La démocratie est aussi mise en danger par ce qu’on appelle la « gouvernance » (« Concept mou, idéologie dure », de Daniel Bourmaud) ou le retour du nihilisme religieux (« Les jihadistes contre la démocratie », de Farhad Khosrokhovar), alors même qu’elle est née d’une séparation avec la hiérarchie axiologique qu’impliquaient nécessairement les religions monothéistes (« Pourquoi l’avènement de la démocratie ? », de Marcel Gauchet). Pour sa part, dans un article intitulé « Kant trahi. De la paix perpétuelle aux guerres démocratiques », Dario Battistella souligne que les idéaux kantiens qui président à la construction démocratique ont été détournés et pervertis pour légitimer des guerres hypocrites et ont permis ce faisant un renforcement du pouvoir exécutif. L’article sur la gouvernance est particulièrement intéressant, puisqu’il montre que la logique de la gouvernance constitue un détournement technocratique et managérial de la logique démocratique. Il n’analyse cependant pas les structures institutionnelles de cette gouvernance, comme l’Union européenne.

    Sandra Laugier se place sous le patronage de Henri David Thoreau pour insister à juste titre sur le rôle de la désobéissance aux lois injustes et ignobles. Cette désobéissance doit être collective, publique, non violente et revendiquée comme telle.

    Concernant les voies de résistance ou de résilience démocratique, on lira « La démocratie au prisme du numérique », de Benjamin Loveluck, qui montre les opportunités mais aussi les limites de l’activisme numérique (l’horizontalité salutaire des gilets jaunes contrastant ainsi avec l’aspect phatique et égotiste de l’Internet), sans parler des défauts structurels du monde virtuel (l’ingénierie du consentement par le big data, les algorithmes, etc.). Le plaidoyer de Dominique Rousseau pour la démocratie continue, c’est-à-dire la mise sur pied d’un espace de débat rationnel et constant, distinct des institutions et du parlement, rejoint le projet démocratique habermassien et l’élaboration d’une vraie démocratie participative qui ferait de l’activité citoyenne un catalyseur d’idées, mais pas toujours pour autant un instrument de décision. Dans « Désobéissance civile et démocratie radicale », Sandra Laugier se place sous le patronage de Henri David Thoreau pour insister à juste titre sur le rôle de la désobéissance aux lois injustes et ignobles. Cette désobéissance doit être collective, publique, non violente et revendiquée comme telle, notamment lors d’une action en justice. Laugier montre aussi que les gouvernements ont appris à s’opposer à ces gestes de résistance. D’un côté, on assiste à des campagnes de propagande méprisantes, et, de l’autre, à la répression sanglante des mouvements de contestation. Cet article met en lumière l’inexorable glissement cynique des tenants du libéralisme autoritaire, au pouvoir un peu partout dans le monde.

    L’article « Démocratisation de la démocratie ou post-démocratie ? », d’Yves Sintomer, fait le constat de la crise profonde du gouvernement représentatif, de la « perte de pertinence » (quel euphémisme !) de la séparation des pouvoirs, dans un contexte de puissance grandissante des firmes privées, qui influent sur les politiques étatiques.

    Les grands absents de cet ouvrage sont la démocratie directe, le communalisme, le fédéralisme et les innombrables micro-expériences concrètes qui se font tous les jours à la marge, à l’étranger, mais aussi en France, dans les ZAD et désormais sur les ronds-points. Bien des mesures de réaménagement de la démocratie se sont avérées inopérantes : le renforcement des procédures de démocratie participative et les consultations directes mais jamais décisionnelles du corps électoral en sont l’exemple, tout comme le jeu désormais truqué des manifestations et des grèves. Il ne faut plus tourner autour du pot : la démocratie libérale et représentative a définitivement échoué à relever les défis écologiques, techniques, éthiques et sociaux qui se posaient à elle. D’une certaine façon, elle est même à la source du problème, au point qu’elle assume admirablement sa violente conversion en une démocratie d’apparat où même l’Etat de droit n’a plus tout à fait sa place. Henri David Thoreau serait aujourd’hui borgne, victime d’un flash-ball, en plus d’être surveillé par les renseignements généraux ; et il devrait passer tellement de temps sur les réseaux sociaux pour rester en contact avec ses « followers » qu’il n’aurait plus même le loisir de cultiver ses haricots à Walden – dont on l’aurait de toute façon délogé pour construire un hub de logistique.

    Patrick Troude-Chestenet (dir.), Penser et panser la démocratie, Classique Garnier, Paris, 2017, 349 pages

     

    Grégoire Chamayou

    La société ingouvernable

    La société ingouvernable. Généalogie du libéralisme autoritaire arrive à point nommé pour comprendre la logique qui préside à l’action du gouvernement français – et, à vrai dire, de tous les gouvernements depuis la fin des années 1970 –, dans ses mesures socio-économiques comme dans ses actions de répression des protestations sociales. Ce qui sous-tend la démonstration de Grégoire Chamayou, c’est la remise en cause du mythe selon lequel le libéralisme serait à l’origine des institutions démocratiques et qu’il en serait même le principal défenseur.

    Chamayou se focalise sur un pan plutôt récent du développement idéologique libéral, qui s’est mis en place après la Seconde Guerre mondiale, et que l’on qualifie de « néo-libéralisme » – à tort, car l’expression désignait jadis une famille de théories libérales liée à la pensée keynésienne. Les figures tutélaires de ce néo-libéralisme mal nommé, donc, sont Milton Friedman, Friedrich Hayek et, pour la question écologique, Ronald Coase, qui étaient tous des antikeynésiens viscéraux.

    Chamayou fait au passage découvrir une myriade d’auteurs de second plan, de vulgarisateurs managériaux, de journalistes et autres conseillers de l’ombre qui sont pourtant de redoutables tacticiens et même parfois des stratèges de génie, très habiles lorsqu’il s’agit d’exploiter les mouvements sociaux qu’ils redoutent pour mettre en place les réformes qu’ils souhaitent. Ce courant du libéralisme est devenu largement dominant, voire monopolistique, dans la pensée libérale, ainsi que dans les institutions universitaires, mais il est très cohérent, en tout cas davantage que le keynésianisme ou certains aspects du libéralisme originel d’Adam Smith et des éthiciens écossais. Ce néo-libéralisme emprunte le fonds intellectuel et le noyau dur des valeurs du libéralisme, dans le contexte qui est le nôtre, celui des multinationales actionnariales, qu’il a contribué à créer. Chamayou montre donc, à la suite de Polanyi dans La Grande Transformation, que le libéralisme n’est pas une idéologie attachée à la démocratie, et qu’à tout le moins la démocratie n’est pour lui qu’un accident politique opportun, une ressource utile mais négligeable, sinon nuisible, comme en témoigne le soutien sans vergogne de Hayek au régime de Pinochet.

    Le dressage de la contestation commence par le fait de participer à des réunions afin de prendre la mesure de l’ennemi, de le cantonner le plus longtemps possible dans une sphère privée où il ne pourra pas faire de bruit, de créer des diversions, de coopter les opportunistes et de pacifier les modérés tout en rejetant les radicaux dans l’illégitimité, etc.

    Quel est le projet de société du libéralisme ? L’abolition du politique par l’assomption dans le grand automate qu’est le Marché, en tant qu’espace d’échange de biens, sans lieux de rencontres, où des agents économiques perçoivent et envoient des signes qui sont interprétés en valeurs et donc en transactions. Or, comme le rappelle Chamayou, ce « bidule » théorique n’a aucun fondement réel dans l’histoire humaine – quelle que soit la perspective par laquelle on l’aborde –, alors qu’il est présenté par ses partisans comme relevant d’une logique absolument naturelle et nécessaire, dont toute autre construction culturelle et surtout politique humaine vient malicieusement perturber le magnifique agencement.

    Le premier mérite de Chamayou est de décortiquer les tactiques discursives et institutionnelles ayant permis à ce libéralisme d’acquérir une sorte de monopole intellectuel, au point de gangrener, de parasiter jusqu’aux valeurs et pratiques qui le contestaient, comme la recherche d’autonomie ouvrière dont Boltanski avait déjà noté la récupération. Le dressage de la contestation commence par le fait de participer à des réunions, afin de prendre la mesure de l’ennemi, de ses cohérences et de ses contradictions, de le cantonner le plus longtemps possible dans une sphère privée où il ne pourra pas faire de bruit, de créer des diversions, de coopter les opportunistes et de pacifier les modérés tout en rejetant les radicaux dans l’illégitimité, etc.

    D’autre part, Chamayou révèle le fonctionnement de la stratégie des petits gains, des avancées sectorielles, qui montent idéologiquement les populations contre les services publics, alors qu’en fait ces mêmes services ne suscitent une insatisfaction croissante que parce qu’on les assèche sous l’effet du contrôle de la dette et des équilibres budgétaires (eux-mêmes mis à mal par les baisses d’impôts concédées aux classes aisées). L’autre mérite de l’auteur est de souligner les contradictions du néo-libéralisme, lequel martèle que le marché est un allocateur naturel de ressources, sans cesser de faire appel à l’Etat chaque fois que le réel le dément.

    Certes, l’exposé de Chamayou présente quelques aspects critiquables : il postule que la révolution néo-libérale était une réaction à la baisse de rendement du capital, grignoté par les victoires salariales et la redistribution étatique, ainsi qu’aux mouvements sociaux eux-mêmes, lorsque les ouvriers contestaient le travail à la chaîne et réclamaient davantage d’épanouissement et d’autonomie dans leur travail, puis lors des contestation des années 1960 et avec l’activisme environnementaliste ou écologiste. Chamayou oublie donc que le contournement du politique a aussi été rendu possible par la création de ce monstre informe qu’est la gouvernance supra-étatique, dont la CEE puis l’Union européenne sont un exemple frappant ; il sous-estime en outre la question monétaire et l’exigence de « compétitivité » sur fond de mondialisation des échanges comme mécanismes de pression sur le travail, insistant quant à lui plutôt sur le chantage au chômage.

    La démonstration n’en reste pas moins brillante, documentée et indéniablement utile à une époque où l’Etat dépense sans doute davantage pour des baballes en caoutchouc que pour les vieillards dans les Ehpad.

    Grégoire Chamayou, La société ingouvernable. Une généalogie du libéralisme autoritaire, La Fabrique, 2018, 230 pages

     

    Déborah Cohen

    Peuple

    L’invocation presque rituelle du « peuple » est permanente dans la raison politique moderne, puisque, depuis la Révolution française à tout le moins, les systèmes étatiques ne se fondent plus sur des références à une surnature divine, ou même à l’ordre naturel, comme dans l’Antiquité, mais à la volonté des hommes unis en vue de constituer des institutions, et donc une société. Cependant, ce n’est pas la construction des discours justificatifs du peuple qui intéresse Déborah Cohen, avec son livre Peuple, premier venu de la petite collection « Le mot est faible » lancée par les éditions Anamosa. Cohen s’interroge sur le mot peuple lui-même : qui l’utilise ? qui le définit ? comment le définit-on ? Et à quoi sert-il ?

    Cohen souligne que, dans notre système politique représentatif, le peuple s’exprime par des manifestations, par le vote, par des pétitions, mais ne prononce que des borborygmes. Le peuple est une sorte d’entité passive, bruyante, qu’une clique de gens méprise du haut de sa splendeur institutionnelle.

    On sent que le texte a été écrit dans l’urgence, face à cet événement majeur qu’est le soulèvement des gilets jaunes. Le livre est brillant, fluide, condensé, riche en fils d’Ariane à dérouler pour sortir d’un labyrinthe où il nous est impossible de remettre un peu de cohérence dans nos idées, tel le judicieux Thésée. Ainsi Cohen souligne-t-elle que, dans notre système politique représentatif, le peuple a un statut spécifique : il s’exprime par des manifestations, par le vote, par des pétitions, mais ne prononce que des borborygmes. Le peuple est une sorte d’entité passive, bruyante, qu’une clique de gens méprise du haut de sa splendeur institutionnelle. Et l’auteur envoie une petite pique légitime à cette gauche dite « populiste » qui ne se revendique du peuple qu’avec un leader charismatique pour le faire exister, alors que le peuple devrait se réduire à lui-même plutôt qu’à ses porte-parole. Cohen a une phase très juste à ce propos : « On ne détruit vraiment que ce qu’on remplace ».

    Etre un peuple, c’est agir ensemble, pas seulement se reconnaître dans la détestation du pouvoir qui écrase. Ce faisant, Cohen rejoint d’une certaine manière La Boétie, mais aussi Illich, Tolstoï et tant d’autres : il faut construire une réalité en marge du pouvoir pour pouvoir échapper à sa logique. Ce n’est sans doute pas suffisant, mais c’est nécessaire.

    Deborah Cohen, Peuple, Anamosa, 2019, 73 pages

    Frédéric Dufoing

    Laisser un commentaire