Entretien: Renaud Beauchard “Christopher Lasch, la gauche et la droite”

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Christopher Lasch

Renaud Beauchard vient de publier un livre intitulé Christopher Lasch, un populisme vertueux, aux éditions Michalon. Il nous présente la pensée d’un des plus grands historiens et sociologues du XXe siècle.


 

Thibault Isabel : Lasch a été un des tout premiers, sinon le premier à vrai dire, à remettre en cause la pertinence du clivage entre la gauche libérale (nous dirions en France aujourd’hui la « gauche libérale-libertaire ») et la droite faussement conservatrice, prête à sacrifier tout ce qui mérite d’être conservé au nom de ses principes néolibéraux. Pour autant, qu’est-ce qui dans la pensée de Lasch s’avère réellement conservateur ? Certes, il croyait au bien-fondé de la famille, de la morale et même de la religion, mais il n’en avait pas une conception qui me semble bigote ou rétrograde. Il vilipendait le culte fétichiste du progrès, mais dénigrait tout autant la pensée réactionnaire ou la nostalgie du passé. Alors, Lasch était-il de gauche, de droite ou d’ailleurs ?

Renaud Beauchard L'inactuelle
Renaud Beauchard

Renaud Beauchard : C’est sans doute George Scialabba qui a le mieux résumé la position de Lasch par rapport à cet obsolète et imbécile clivage droite/gauche. Ayant fait un bout de chemin avec la nouvelle gauche, il s’en est éloigné lorsque celle-ci a dégénéré dans la contre-culture et les parades révolutionnaires. Mais, à l’inverse d’une partie des trotskistes devenus des néoconservateurs, comme Irving Kristol ou Daniel Bell, Lasch s’est tourné vers l’intérieur plutôt que vers la droite. Faisant en effet le constat de l’incapacité des clivages politiques hérités du XIXe siècle (gauche/droite, libéralisme/conservatisme, réformisme/révolution) à formuler un bon diagnostic du malaise culturel posé par les défis de la technologie, de la consommation, des droits des femmes, du déclin écologique et des armes de destruction massive, Lasch était même allé jusqu’à élaborer une reconfiguration du paysage politique autour de la terminologie psychanalytique. Il distinguait ainsi un parti du surmoi, un parti de l’égo rationnel et un parti de l’idéal du moi ou de Narcisse.

Plus proche du néo-conservatisme ou du communautarianisme que du conservatisme, le parti du surmoi analyse le malaise ambiant comme la conséquence de l’anarchie morale causée par le déclin de l’autorité et prône l’importance d’un consensus moral et l’intériorisation de contraintes morales[1]. Sa Némésis est le parti de l’égo libéral selon lequel « la capacité d’autodirection rationnelle permet de se dispenser des contrôles sociaux extérieurs et des codes moraux autoritaires » et prône l’extension de la rationalité instrumentale à tous les domaines de l’existence par le truchement d’experts désintéressés. Pour Lasch, ce parti trouvait sa meilleure expression dans les thèses behavioristes de B.F. Skinner ou la psychologie du moi de Heinz Hartmann, lequel prône la technologisation du moi pour le mettre en conformité avec la technologie industrielle. En somme, selon ces thèses, le malaise proviendrait du retard accusé par l’espèce humaine sur l’évolution de son environnement naturel et celle-ci devrait donc s’en remettre aux experts pour l’aider à s’adapter, au besoin en organisant son propre dépassement par l’humain augmenté.

Cela conduit à assumer un certain nombre de traits caractéristiques avec lesquels Lasch s’accorde pour l’essentiel : méfiance vis-à-vis des organisations à grande échelle, rejet du centralisme démocratique et du rituel électoral, défiance envers l’autorité et la discipline de parti, condamnation du pouvoir et des « power trips », condamnation de la pensée linéaire, etc.

Un troisième parti, le parti de Narcisse[2], se distingue des deux autres par le fait que son diagnostic sur le mal-être qui parcourt la société tient dans une condamnation de la raison instrumentale et de l’orientation destructrice qu’elle imprime au développement technologique. Cela conduit à faire de l’intimité une question politique, et à assumer un certain nombre de traits caractéristiques avec lesquels Lasch s’accorde pour l’essentiel : méfiance vis-à-vis des organisations à grande échelle, rejet du centralisme démocratique et du rituel électoral, défiance envers l’autorité et la discipline de parti, condamnation du pouvoir et des « power trips », condamnation de la pensée linéaire, etc. Cependant, bien que la nouvelle gauche ait eu l’insigne mérite de poser les bonnes questions en soulignant les impasses aliénantes de la raison instrumentale et de la technologie industrielle, Lasch estime qu’elle s’est fourvoyée par son incapacité à distinguer que la source du mal se trouve en fait dans la confusion entre pratique et technique ; elle a été trop occupée à rechercher une solution post-moderne au libéralisme sans rechercher des alternatives concrètes contenues dans des expériences passées.

Lasch

Thibault Isabel : Et quelles auraient pu être plus précisément ces alternatives concrètes que Lasch appelait de ses vœux ?

Renaud Beauchard : C’est dans la raison pratique que la nouvelle gauche aurait dû rechercher un antidote à la raison instrumentale, et non pas dans « le mysticisme, la spiritualité ou le pouvoir de la “personne” », pensait Lasch. Celui-ci rappelle en effet que, pour Aristote, la raison pratique se caractérise par un perfectionnement moral résultant d’activités et de disciplines, à commencer par le travail et la politique, qui ont en elles-mêmes un contenu pédagogique pour l’individu au sens où elles nous soumettent à l’apprentissage de ce qui résiste à notre volonté. Ces activités nous font croître au sens que Spinoza donnait à la croissance, parce qu’elles nous mettent directement au contact d’une réalité qui nous est extérieure. C’est par elles que se forme « l’individualité [qui] est la prise de conscience, douloureuse, de la tension entre nos aspirations illimitées et notre compréhension limitée : entre l’unité et la séparation [de la nature]. »

A l’opposé, la technique, telle qu’Aristote la concevait, ne s’occupait que des moyens appropriés à une fin donnée. Or, la caractéristique propre de la civilisation industrielle tient précisément à une dévalorisation de la pratique et une survalorisation de la technique, puisqu’elle repose en définitive sur l’idéal d’un remplacement du travail humain par la machine. En fait, explique Lasch, la raison instrumentale excommunie de toute discussion publique la relation des fins et des moyens entre l’objectif poursuivi par une décision et ses effets sur le « caractère » des personnes auxquelles elle s’applique. Lasch en fournit un exemple tout à fait significatif avec l’idée d’« impérialisme humanitaire » prônée par Thurman Arnold, un des principaux architectes du New Deal, dont la formule suivante exprime l’essence: « Nous n’avons pas besoin de remettre à plus tard de tels engagements sociaux comme l’assistance publique, car nous nous inquiétons de leur effet sur le caractère de leurs bénéficiaires. » Ainsi, les activités pratiques, au sens qu’en donnait Aristote, ne sont plus comprises que comme des moyens de satisfaire des besoins matériels, tandis que les idées morales, cantonnées à la sphère privée et rejetées comme l’expression de préjugés et de préférences individuelles, perdent tout lien avec la vie pratique. Selon Lasch, en incluant dans son rejet de la raison instrumentale toute forme d’intelligence déterminée, le parti de Narcisse, Marcuse le premier, est ainsi tombé dans le même travers réductionniste que ses adversaires libéraux en tenant pour acquis que la rationalité est l’essence de l’individualité.

Tout ceci nous éloigne beaucoup, vous en conviendrez, des clivages qui nous empêchent de penser le monde dans lequel nous vivons.

Christopher Lasch

Thibault Isabel : Lasch entendait réhabiliter le vieux populisme agrarien du XIXe siècle, mais le populisme qu’il défendait ne ressemble gère à celui qui domine de nos jours. On oublie aussi que Lasch fustigeait la xénophobie et l’anti-intellectualisme d’une partie du peuple, tout en déplorant évidemment les partis-pris antipopulaires et méprisants de la Nouvelle Classe, c’est-à-dire des élites mondialisées. Quel était donc le populisme dont Lasch faisait la promotion ? En quoi se distinguait-il éventuellement selon vous du populisme dominant actuel ?

Renaud Beauchard : Pour faire directement écho à votre question, dans Le seul et vrai paradis, Lasch écrivait : « Je n’ai pas l’intention de minimiser l’étroitesse d’esprit et le provincialisme de la culture des fractions les plus humbles de la classe moyenne ; pas plus que je ne nie le fait qu’elle a engendré racisme, chauvinisme, anti-intellectualisme et toutes les plaies si souvent citées par les critiques libéraux. » Mais il ajoutait aussitôt : « Mais les libéraux, dans leur impatience à condamner ce qui est déplaisant dans la culture petite bourgeoise, ont perdu de vue ce qu’elle a d’estimable. Leur attaque contre l’“Amérique profonde”, qui donna lieu en fin de compte à une contre-attaque anti-libérale – l’élément principal de l’émergence d’une nouvelle droite –, les a rendus aveugles aux aspects positifs de la culture petite bourgeoise : son réalisme moral, sa compréhension du fait que chaque chose a un prix, son respect des limites, son scepticisme au sujet du progrès. » Tout est résumé dans cette formule.

La tradition populiste dans laquelle Lasch cherchait une inspiration pour se confronter aux problèmes qui sont les nôtres est avant tout une tradition de la petite échelle. Elle se caractérise par des « petits » (petits exploitants agricoles, artisans, petits commerçants).

La tradition populiste dans laquelle Lasch cherchait une inspiration pour se confronter aux problèmes qui sont les nôtres est avant tout une tradition de la petite échelle. Elle se caractérise par des « petits » (petits exploitants agricoles, artisans, petits commerçants) qui se sont attaqués directement à la source du mal au cœur du capitalisme : le salariat, la socialisation de la production dans l’usine, la concentration du crédit, afin leur opposer une réflexion sur l’autogestion, le sens et la valeur du travail, l’investissement. Lasch est allé rechercher l’écho de cette tradition, à laquelle Le seul et vrai paradis rend un vibrant hommage, dans des influences diverses. On citera ainsi pêle-mêle le protestantisme radical des Jonathan Edwards, William James, Carlyle et même Emerson, les mouvements de petits propriétaires du XIXe siècle qui se sont opposés au rouleau compresseur de l’industrialisation au nom d’une conception jeffersonienne de l’idée américaine, les perdants du débat de l’ère progressiste, comme Herbert Croly et John Dewey, qui ont tenté d’opposer au sein de la social-démocratie une conception de la démocratie fondée sur la participation, postulant un citoyen actif, à la reformulation de la démocratie en termes de pure distribution d’un Walter Lippmann. Lasch distingue encore l’écho de cette tradition populiste dans le mouvement des droits civiques et, plus près de nous, chez des personnalités comme Wendell Berry, dont le premier recueil d’essais traduits en français vient – un bienfait que l’on doit saluer – enfin d’être publié[3]. Tous ces mouvements ont eu en commun de s’opposer à l’envahissement de tous les aspects de l’existence par le principe d’abstraction du capitalisme.

Thibault Isabel : Les débats politiques opposent généralement aujourd’hui – en France en tout cas – les tenants d’une ligne républicaine, étatiste et souverainiste, de gauche ou de droite, aux tenants d’une ligne mondialiste et néolibérale. Il me semble que la pensée de Christopher Lasch échappe en grande partie à ce clivage. Même si Lasch se réfère abondamment à l’humanisme civique et au républicanisme classique qui lui est historiquement associé, il formule également une critique virulente de l’Etat centralisateur (qu’il s’agisse de l’Etat-providence « de gauche » ou de l’Etat-nation « de droite »), pour lui préférer une démocratie de proximité, pluraliste, articulée autour de la vie locale, du milieu associatif, etc. Comment percevez-vous cet aspect de la pensée de Lasch ? Estimez-vous qu’on puisse lui trouver des équivalents dans le paysage idéologique contemporain ?

Renaud Beauchard : Il y a plusieurs aspects à votre question. Tout d’abord, ces conceptions du souverainisme étatique et du mondialisme sont d’authentiques nuisances idéologiques, car elles désignent au fond des centralismes économiques et politiques qui ne s’affrontent que sur des considérations stratégiques de grande échelle. Si l’on doit utiliser les catégories psychanalytiques évoquées plus haut, les souverainistes seraient des partisans du surmoi pour lesquels l’amour de la patrie est un sentiment naturel fondé sur un patrimoine culturel, dans lequel ils intègrent plus ou moins comme un impensé l’Etat moderne territorial et la mystique centralisatrice qui l’accompagne. Selon eux, l’Europe n’est ni faisable, ni possible, faute de la possibilité de créer artificiellement un peuple européen et un Etat jacobin européen. Au moins ceux-ci ont-ils le sentiment que ce qui est en train de leur arriver est ce que la logique de la construction d’un Etat centralisé a fait à d’authentiques civilisations qui se sont éteintes dans des répressions sanglantes, comme la civilisation occitane, ou, plus près de nous, les expériences d’autogouvernement de la commune de Paris, l’Etat libre de Fiume ou la République de Bavière.

A l’inverse, les mondialistes sont essentiellement dans le camp de l’égo rationnel. Or, que reste-t-il lorsqu’on a tout oublié, sauf la raison instrumentale ? Si l’on voulait faire un peu de mauvais esprit, on serait tenté de répondre : L’Union Européenne. Mais, plus fondamentalement, ce qui reste, c’est la société de marché homogène et le principe d’abstraction qui la caractérise. Toujours au sujet du débat sur l’Europe, les membres du parti de l’égo rationnel pensent pouvoir orchestrer un « patriotisme constitutionnel », pour reprendre l’expression d’Habermas, sur des principes abstraits, qui postulent une Europe homogène, puis, sur ces bases, l’Etat mondial homogène, ce que Kojève appelait l’« alignement des provinces ». Sans qu’on puisse s’en réjouir le moins du monde, les faits ont malheureusement amplement démontrés que c’est une impasse tragique dont nous ne sortirons pas indemnes.

Christopher Lasch

Thibault Isabel : Si l’on ne doit être ni souverainiste, ni mondialiste, quelle autre voie nous aurait préconisée Lasch ?

Renaud Beauchard : Face à ces deux impasses, il existe une voie inspirée par le républicanisme, qui prendrait le défi de fonder une citoyenneté européenne, comme les Américains avaient entrepris dans la première partie de leur histoire de fonder une nouvelle terre promise à partir d’une fédération de communautés autogouvernées reposant sur un « modeste mais universel droit de propriété » en tant que fondement de la vertu civique. Cette idée de l’Amérique, une Amérique jeffersonienne, qui s’appuyait sur une grande diversité d’économies locales complexes fondées sur le foyer, lesquelles formaient des communautés vivantes, correspond à celle que s’en faisait Lasch. Mais les communautés qui la fondaient ont été détruites et rendues impossibles à mesure que les fondamentaux de l’économie se sont inversés, d’une économie axée sur la production locale pour servir les besoins de la localité vers une économie axée sur la consommation de masse pour servir le marché national, puis le marché international. A l’image des paysans contraints de payer et même de s’endetter vis-à-vis d’entreprises multinationales de l’agro-alimentaire et d’institutions financières pour des biens et des services qui leur étaient autrefois fournis gratuitement par une nature dont ils étaient les usufruitiers, tout le monde est devenu dépendant d’institutions de plus en plus centralisées, c’est-à-dire de plus en plus décentrées par rapport à ces anciennes communautés vivantes.

Thibault Isabel : Lasch pourfendait le néolibéralisme mondialisé, mais il en appelait à l’autonomie locale plutôt qu’à l’Etat providence pour lutter contre le système dominant. Cela le distingue assez radicalement de la plupart des opposants actuels à la mondialisation… Au fond, ne peut-on pas dire, même, que Lasch reprochait à l’Etat d’organiser la dépendance de toute la population, en contribuant ainsi au démantèlement des vieilles solidarités locales ?

Renaud Beauchard : Une formidable aporie de l’organisation de la dépendance de toute la population américaine, qui souligne le rôle appelé à jouer par l’Etat providence dans ce drame, nous est offerte par un arrêt de principe de la Cour suprême des Etats Unis, rendu en 1942 dans l’affaire Wickard v. Filburn. Dans cette affaire, un petit fermier de l’Ohio utilisait une partie de ses terres pour cultiver du blé à la seule fin de nourrir ses animaux. Bien que son exploitation ait été strictement réservée à l’autoconsommation, il avait néanmoins dépassé le quota prévu par l’Agricultural Adjustment Act de 1938 qui limitait la surface pouvant être utilisée pour cultiver du blé afin d’en stabiliser le prix sur le marché national, et il se vit ainsi obligé de devoir s’acquitter d’une amende. Cette affaire est remontée jusqu’à la Cour suprême des Etats-Unis, devant laquelle Filburn soutenait que le congrès fédéral n’avait aucunement le pouvoir de réguler sa production personnelle – en vertu de la Commerce clause de la Constitution, n’autorisant le congrès fédéral à légiférer que sur le commerce entre Etats –, puisque non seulement cette production personnelle n’était pas effectuée à des fins commerciales, mais, en outre, elle était purement locale. Contre toute attente, la Cour suprême décida que son activité avait potentiellement un effet indirect sur le commerce entre Etats au motif que, si des milliers de fermiers venaient à l’imiter, ceci affecterait substantiellement le commerce entre Etats.

Comme Lasch n’a cessé de le démontrer, l’Etat providence avait depuis sa création moins une fonction de protection qu’une fonction thérapeutique.

On voit donc à partir de cet arrêt, considéré comme décisif pour le New Deal, que l’idée de la protection sociale garantie par l’Etat providence était secondaire par rapport à la volonté de renforcer et d’accroître un marché à la consommation à grande échelle et de rendre tout le monde dépendant de lui. Dès qu’il est a commencé à poindre, l’Etat providence était en effet moins concerné par l’application du principe rousseauiste selon lequel la République doit garantir à tous les droits au travail et les droits sociaux destinés à prévenir que les individus subissant le sort de la fortune ne descendent trop bas que par l’objectif de devenir le chef d’orchestre du réalignement de toutes les institutions (administration publique, école, prison, justice, services sociaux, journalisme, voire même les églises), afin de produire une population dépendante des marchés à grande échelle. Un tel programme impliquait la destruction du type anthropologique de ce qu’on pourrait appeler l’homo democraticus, parfaitement symbolisé par le petit fermier broyé par un système lui interdisant de vivre de son autoconsommation, et son remplacement par un type anthropologique d’être foncièrement dépendant, non seulement pour la satisfaction de ses besoins, mais pour la définition même de ses désirs, du marché de masse. En conclusion, comme Lasch n’a cessé de le démontrer, l’Etat providence avait depuis sa création moins une fonction de protection qu’une fonction thérapeutique.

Culture du narcissisme

Thibault Isabel : J’en profite pour vous reposer la question déjà esquissée plus haut : Lasch a-t-il des continuateurs ou des héritiers dans le paysage idéologique contemporain ?

Renaud Beauchard : Le regard que porte Lasch sur l’Etat providence le rapproche de façon très significative des analyses pertinentes de Barbara Stiegler dans son récent livre : Il faut s’adapter : Sur un nouvel impératif politique. Tout comme Stiegler, même s’il parle davantage d’une opposition idéologique entre démocratie fondée sur la participation et démocratie fondée sur la distribution que de néolibéralisme, Lasch estime que le constructivisme néolibéral n’a pas attendu Reagan et Thatcher, mais qu’il s’était déjà imposé idéologiquement dès les années 1930 avec le triomphe des thèses de Walter Lippmann sur celles défendues par John Dewey. Ce n’est en effet pas un hasard si Dewey, qui défendait une conception de la démocratie non pas comme la forme d’organisation politique la plus efficace, mais la plus éducative, faisait du passage suivant de Lippmann le « réquisitoire le plus efficace contre la démocratie » : « Au lieu de faire dépendre la dignité humaine de l’autonomie, les Démocrates feraient mieux de la faire dépendre d’un accès universel aux bonnes choses de la vie. Le test de la Démocratie n’est pas de savoir si elle produit des citoyens indépendants, mais de savoir si elle produit des biens et des services essentiels. La question à poser au sujet du gouvernement est de savoir s’il produit un minimum certain de richesse, d’habitat décent, de biens matériels de première nécessité, d’éducation, de liberté, de plaisirs, de beauté, pas simplement si, au sacrifice de toutes ces choses, il préfère les solutions égocentriques qui en viennent à s’immiscer dans les esprits des hommes. »

Parmi les autres équivalents contemporains de Lasch dans le paysage intellectuel, on peut le ranger dans une famille de penseurs qui ont fait de la dépendance vis-à-vis de structures impersonnelles à grande échelle et de la défiance vis-à-vis d’un monde de plus en plus abstrait le plus grand danger qui guette l’humanité. Parmi ceux-ci, on peut citer, de façon non exhaustive, Wendell Berry, qui a été une influence déterminante pour Lasch, James C. Scott, le remarquable Matthew Crawford, Richard Sennett, Thomas Frank et bien sûr son formidable passeur en France, Jean-Claude Michéa.

Thibault Isabel : La critique virulente du libéralisme sous toutes ses formes menée en France par Jean-Claude Michéa, qui s’inspire en effet directement de celle de Lasch, nous fait parfois oublier que Lasch lui-même n’était pas hostile à tous les penseurs libéraux. Il dénonçait certes le poids du libéralisme dans l’essor du progressisme aveugle, mais il rendait aussi hommage au « libéralisme primitif » de John Locke, par exemple, ou plus largement à celui des marchés locaux traditionnels, car ils s’inséraient encore à ses yeux dans un cadre moral fondé sur la solidarité communautaire et l’autonomie individuelle, qui sont en fait deux vertus convergentes. Comment analysez-vous pour votre part la pensée laschienne du libéralisme ? Quels en sont les ressorts principaux ?

Renaud Beauchard : Ce libéralisme primitif, comme vous l’appelez, n’est rien d’autre que le républicanisme. Nous avons en effet trop tendance à réduire le libéralisme à une doctrine reposant sur une conception de la liberté comme une absence d’interférence, c’est-à-dire de contrainte. A cet égard, Maurizio Viroli, dans un remarquable ouvrage intitulé tout simplement Républicanisme, va jusqu’à considérer le libéralisme comme un républicanisme appauvri. Le républicanisme complète en effet la conception libérale de la liberté comme absence d’interférence par une autre définition de la liberté qui, lorsqu’elles entrent en conflit, supplante la première forme de liberté. Cette autre conception de la liberté se définit par l’absence de lien de dépendance, et peut justifier, dans le cas d’un arbitrage nécessaire, des interférences, des limites posées par la loi à la liberté individuelle afin d’empêcher que ne se créent ou ne se perpétuent des situations de dépendance incompatibles avec l’existence d’une vie civique digne. C’est au nom de cette conception exigeante de la liberté que Lasch réconcilie la tradition populiste dont il est l’ardent défenseur avec des « libéraux » comme Thomas Paine, John Stuart Mill ou bien sûr avec Locke.

Minimal self

Thibault Isabel : Lasch ne parle guère d’écologie, en tout cas pas de manière récurrente. Peut-on dire pourtant que sa pensée revêt un aspect écologiste, voire décroissant ?

Renaud Beauchard : S’il est vrai que Lasch traite peu d’écologie dans ses ouvrages sur la tradition populiste (Le seul et vrai paradis et La révolte des élites), c’est en grande partie parce que, hormis des personnalités singulières comme Wendell Berry qui traitent de la crise écologique comme une crise avant tout privée, le mouvement environnementaliste est essentiellement comme le dit Berry tombé dans le piège dans lequel se sont enfermés les militants des droits civiques et pour la paix. Comme ceux-ci, il est devenu exclusivement « une cause publique défendue par des organisations qui critiqu[ent] et condamn[ent] d’autres organisations sur un ton moralisateur ».

Néanmoins, dans une partie antérieure de son œuvre, Lasch a tout de même consacré de longs développements à l’écologie, notamment dans Le moi assiégé. Dans cet ouvrage, il traite en effet de la culture du survivalisme à l’âge de la menace nucléaire et, face aux catastrophes écologiques, de l’importance de l’écologie radicale au sein de la nouvelle gauche. Lasch y traite abondamment de la technologie moderne, qui « accroît le contrôle collectif de l’homme sur son environnement aux dépens de son contrôle individuel », un contrôle collectif qui lui semble de plus en plus illusoire à mesure des manifestations de la crise écologique, qui n’en finissent pas de s’accumuler, sous la forme du changement climatique, de la destruction de la couche d’ozone ou de l’épuisement des ressources naturelles. Il y formule une condamnation sans appel de la civilisation industrielle, selon laquelle le premier chef d’accusation qui doit être retenu à son encontre est moins d’avoir ravagé la nature que celui « d’avoir sapé la confiance en la continuité et la permanence du monde artificiel en nous entourant de biens jetables et d’images fantastiques des marchandises. »

Contre la double impasse théorique de la symbiose régressive et de la technologie prométhéenne qui empêchent de penser comme il se doit la crise écologique, Lasch en appelle donc à une culture nouvelle, postindustrielle.

Contre la double impasse théorique de la symbiose régressive et de la technologie prométhéenne qui empêchent de penser comme il se doit la crise écologique, Lasch en appelle donc à une culture nouvelle, postindustrielle, qui doit être fondée sur la « reconnaissance que l’individualité est la prise de conscience, douloureuse, de la tension entre nos aspirations illimitées et notre compréhension limitée », entre l’unité et la séparation, et non sur une « technologie qui essaie de rétablir l’illusion d’autarcie, ou sur un déni radical de l’individualité qui tente de rétablir l’illusion de l’unité absolue avec la nature ». Et c’est en pur décroissant que Lasch conclut l’ouvrage par une formulation de son éthique écologique selon laquelle la nature, « [s]i elle fixe des limites à la liberté humaine, […] ne définit pas la liberté ; pas plus qu’elle ne nous offre, d’elle-même, un foyer. Notre foyer, c’est la Terre, composée d’un environnement merveilleusement salubre, mais aussi du monde durable des objets humains et des associations humaines. »

 

 

[1] Le parti du surmoi est davantage incarné par les néo-conservateurs et des penseurs comme Philip Rieff, le sociologue Daniel Bell, Lionel Trilling, Irving Kristol ou Allan Bloom, ou par des communautariens comme Charles Taylor ou Michael Sandel.

[2] Lasch identifie davantage ce parti à une sensibilité radicale, intégrant les radicalités inspirées par Herbert Marcuse, Norman Brown, le féminisme freudien et l’écologisme radical, tous « ceux qui prônent une “révolution culturelle” non seulement contre le capitalisme mais contre l’industrialisme en général.

[3] V. W. Berry, La santé de la terre, Paris, Wild Project, 2018, Trad. P. Madelin.

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