Dany-Robert Dufour: “Notre école pourrait s’inspirer de la scholè grecque”

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Dany-Robert Dufour

Dany-Robert Dufour écrivait dans L’individu qui vient : « L’école est le lieu où le jeune homme, comme tel sujet à la démesure, apprend à rentrer dans la limite. » Mais quelle pédagogie faut-il mettre en œuvre, concrètement, pour restaurer la culture du symbolique contre la désymbolisation du réel ? Mieux vaut-il recourir à l’autorité traditionnelle de la chaire, dans un esprit que certains pourraient juger conservateur, ou privilégier la libre expression de la créativité de l’élève, son autoévaluation et la mise en place de projets, dans un esprit plus libéral et managérial ? Telle est en tout cas la question que nous avons posée à Dany-Robert Dufour. Voilà sa réponse.


 

Je me suis opposé aux conceptions que les philosophies post-modernes avaient donné de la pédagogie. Elles reposent en effet sur un credo : libérez-moi de tout ce qui m’aliène (les institutions, la culture, la civilisation, la langue, les signifiants, le nom du père, les savoirs, les pouvoirs, etc.) et vous allez voir ce que vous allez voir ! Et on a vu : les philosophies post-modernes ne se sont pas rendu compte que la libération des sujets jusqu’alors enfermés dans les « prisons » institutionnelles – comme disait Foucault dans Surveiller et Punir – ne pouvait que contribuer à les enfermer dans une prison bien plus terrible encore, à savoir la prison du petit ego pâtissant de ses pulsions.

Dany-Robert Dufour

Nous avons besoin de maîtres.

Il faut d’abord relever que ce credo contrevient absolument à la grande leçon des Lumières. Pour le dire à l’emporte-pièce, j’y vois une dangereuse fanfaronnade oublieuse du fait que « l’homme, contrairement à l’animal qui est par son instinct même tout ce qu’il peut être […], a besoin de sa propre raison ». Kant poursuit en disant que « l’homme, n’ayant pas d’instinct, doit se faire à lui-même son plan de conduite. Mais, comme il n’en est pas immédiatement capable, et qu’il arrive dans le monde à l’état sauvage, il a besoin du secours des autres. [La seule solution alors, c’est qu’]une génération fasse l’éducation de l’autre. »[1]

C’est cette fatalité que l’ascèse transcendantale a cassée en montrant que le maître n’est pas là pour qu’on s’y assujettisse, mais pour qu’on le dépasse, ce qui a ouvert l’accès à l’autonomie du sujet.

Autrement dit, l’homme, parce qu’il arrive au monde non fini – c’est-à-dire néotène (question anthropologique sur laquelle j’ai beaucoup travaillé en philosophe) – a besoin d’un maître. L’expression « avoir besoin d’un maître » figure en toute lettre plusieurs fois dans l’Idée d’une histoire universelle au point de vue cosmopolitique de Kant publié en 1784 : « einen Herren nöthig ». Disant cela, j’énonce probablement une horreur pour beaucoup de contemporains et je reconnais volontiers que cette absolue nécessité du passage par l’Autre n’a longtemps eu pour résultat que d’assujettir les hommes à une forme donnée de transcendance dogmatique. Mais c’est cette fatalité que l’ascèse transcendantale a cassée en montrant que le maître n’est pas là pour qu’on s’y assujettisse, mais pour qu’on le dépasse, ce qui a ouvert l’accès à l’autonomie du sujet.

L’épuisement des capacités d’écoute.

Je n’ai donc rien – bien au contraire – contre les chaires depuis lesquelles les maîtres exposent à des adolescents ou des jeunes adultes un discours construit impliquant une écoute et une attention profondes. Toutefois, ce n’est là qu’une condition nécessaire, mais non suffisante. J’ajoute donc aussitôt que la condition pour que cette ascèse menant à l’autonomie puisse s’engager, c’est que la transmission ait eu lieu de façon à ce que l’élève puisse critiquer ce qui lui a été transmis et ainsi éventuellement inventer autre chose, en usant au besoin de toutes ses capacités créatives. En effet, si rien n’est transmis, il n’y a rien à critiquer (c’est ce thème que Hannah Arendt reprend longuement dans son article « Qu’est-ce que l’autorité ? »[2]). Le malheureux élève, « non-dupe » du maître, qui sortirait trop tôt de cette relation ne pourrait que se retrouver « jeté dans le monde comme un être indompté ou un étourdi »[3].

Cette proposition se heurte aujourd’hui – je ne suis pas sans le savoir – à une difficulté majeure. La disponibilité d’écoute et d’attention des adolescents et des jeunes adultes que je viens de présenter comme nécessaire est à l’évidence devenue extrêmement difficile à obtenir. Au point même que cela grève désormais la possibilité de l’enseignement. Ce ne sont évidemment pas les smartphones et autres tablettes, destructeurs d’attention profonde et promoteurs d’une hyper-attention discontinue, qui aident en ce sens.

Dufour

La scholè grecque.

Cependant, ce n’est pas, à ma connaissance, la première fois dans l’histoire que des enfants turbulents se présentent – l’enfant est en effet par nature exubérant. Il m’a donc semblé utile d’aller revisiter un lieu où l’on avait su se débrouiller avec cette question : transformer des enfants turbulents par nature en des adolescents attentifs, c’est-à-dire en élèves. Cet espace, c’est tout simplement le lieu fondateur de notre civilisation, ce qui n’est pas un hasard. Je veux parler de la scholè des Grecs, qui désigne un « ailleurs » dégagé de toute préoccupation de survie, de travail et de marché, dédié au loisir actif dans lequel le jeune individu n’apprend qu’une chose : maîtriser ses passions.

La scholè repose beaucoup moins sur une assimilation de ce qui vient de l’extérieur que sur un travail que le sujet, avec l’aide de plusieurs autres, fait sur lui-même, afin de ne plus être la proie de ses passions et de pouvoir les domestiquer.

La scholè n’est nullement un lieu où il faut « apprendre les règles », comme le disent aujourd’hui ceux qu’on appelle les républicains, qui se réveillent un peu tard. Car la scholè repose beaucoup moins sur une assimilation de ce qui vient de l’extérieur que sur un travail que le sujet, avec l’aide de plusieurs autres, fait sur lui-même, afin de ne plus être la proie de ses passions et de pouvoir les domestiquer. Pour le Grec, le pire qui puisse arriver à un homme est de tomber sous l’emprise de ses passions. L’homme alors n’agit plus, il pâtit. L’école est donc pour eux le lieu où l’on apprend à ne plus pâtir de ses passions. C’est là que l’on s’astreint à les domestiquer, non pour les éradiquer, mais pour en faire quelque chose en se les rendant intelligibles à soi-même et communicables aux autres.

Si ce lieu est nécessaire, c’est parce que l’homme est sujet à l’húbris (la démesure) : il se laisse spontanément porter par ses passions, comme l’orgueil ou l’égoïsme. Et s’il faut qu’il apprenne à maîtriser ses passions, c’est parce que l’húbris n’est pas pérenne : celui qui dépasse la mesure ne peut qu’être châtié afin de le faire ré-entrer dans les limites. Il encourt la némésis, c’est-à-dire rien de moins que le châtiment (des dieux) et la destruction. L’école est donc le lieu où l’enfant, comme tel sujet à la démesure, apprend à rentrer dans la limite. C’est là où les autres de l’autre génération sont indispensables, tout simplement parce qu’ils sont passés par là et qu’ils ont appris les techniques de maîtrise.

Dany-Robert Dufour

Maîtrise de soi et harmonie.

Platon, dans la République (livre III), évoque le sport pour le corps et la musique pour l’âme. Le sport, pratiqué avec le pédotribe (entraîneur à la palestre et au gymnase), évite que le corps du sujet ne déborde constamment des limites et permet que l’énergie physique qui le traverse soit canalisée dans des mouvements mesurés, même s’il s’agit de lutte. Quant à la musique, elle ne correspond pas seulement à ce qu’elle désigne pour nous. Elle implique la danse, le chant, la versification, la grammaire, la diction. La musique, ainsi conçue en un sens très large, se pratique avec le cithariste, « celui qui enseigne la cithare », complété par l’enseignement du grammatiste, « celui qui enseigne les lettres ».

Ces disciplines sont à entendre au sens premier du terme comme ce qui discipline les sujets.

La musique, la danse, la poésie, la grammaire permettent au jeune homme d’accéder à la maîtrise de soi et au sens de l’harmonie. Etre éduqué, c’est donc être capable de transformer la passion qu’on subit (joie, peine, colère ou tout autre affect) en une forme devenue expressive pour soi et pour les autres. Ce sont de véritables techniques de transposition de l’affect dont il faut disposer pour pouvoir transformer, par exemple, la tension continue et démesurée du cri de joie ou de haine en une expression discrète (à entendre ici au sens mathématique du terme, impliquant ce qui est discontinu et mesuré). Cette transposition n’est possible qu’à travers la maîtrise de toute une série d’oppositions inscrites dans des gammes, des alphabets, des systèmes de comptage, des échelles, etc. Ces disciplines sont donc à entendre au sens premier du terme comme ce qui discipline les sujets.

Voilà, je crois, ce qui pourrait être une alternative aux vaines querelles qui opposent les « républicains » et les « démocrates » en matière de pédagogie.

Dany-Robert Dufour

 

 

[1]    Cf. Kant, Traité de pédagogie [1776-1787], Hachette, Paris, 1981.

[2]    Cf. Hannah Arendt, La crise de la culture, Gallimard, Paris, 1972, pp. 122-123.

[3]    Kant, Traité de pédagogie, op. cit.

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